La culture occidentale moderne est habituée à une division assez stricte entre les arts : la littérature, la musique, les arts graphiques, etc. Toutefois, lorsqu’on s’y penche de près, cette division fait débat, en particulier lorsqu’il s’agit d’arts “mixtes”. Par exemple, la bande-dessinée est-elle un art “à part entière” et/ou mélange de dessin et de littérature ? La même question peut se poser pour le chant avec des paroles, “mélange” de poésie et de musique, mais que peu de gens auraient pourtant l’idée de définir comme un art “à part entière”, distinct des deux.
Ma position serait plutôt qu’il y a des arts plus ou moins complets, et donc aussi plus ou moins incomplets. Les arts qu’on qualifierait de “mixtes” ne sont pas un “mélange” d’arts “fondamentaux”, mais simplement des formes moins incomplètes d’art. Ainsi, le chant n’est pas une superposition d’une musique et d’un texte : c’est la partition qui est un chant sans paroles et le texte qui est un chant sans musique (Tim Ingold développe ce point dans son excellent Marcher avec les dragons). Ces formes modernes d’art ne sont pas “pures”, elles sont mutilées, privées de quelque chose.
La “littérature”, peut-être talonnée de près par la composition musicale, serait sous cet angle la forme la plus désincarnée d’art, en tant que simple suite d’informations. En effet, elle n’est même pas l’objet-livre, avec sa police d’écriture, son format, sa mise en page, son grain de papier, sa couverture, etc : elle est une simple séquence d’informations qu’on peut convertir en bits numériques, suite de 0 et de 1 codant chaque caractère (lettre, signe de ponctuation, espace, retour à la ligne, etc). Peut-être n’est-ce pas un hasard si l’artisan est l’artiste le moins valorisé (quasiment exclu du statut d’artiste, parce que ce qu’il produit est trop matériel et pas assez duplicable à l’infini), tandis que l’écrivain, le “grand écrivain”, a été la figure artistique la plus valorisée par la modernité en termes de statut social, au moins jusqu’à ce que la massification post-moderne de la culture ne donne la part belle aux acteurs et aux musiciens (les masses n’ont jamais été réellement lettrées et le sont, pour le meilleur ou pour le pire, de moins en moins, au fur et à mesure que le format audio-vidéo devient plus facile à produire et à consommer malgré son impact environnemental plus élevé : 80% des flux de données mondiaux sont dus à des vidéos, 10h de série en HD consomment autant que de télécharger de la totalité de Wikipédia en anglais : https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2019/07/Dossier-de-presse_Linsoutenable-usage-de-la-vid%C3%A9o.pdf).
Inversement, il y aurait des formes d’art moins incomplètes, par exemple le chant et la bande-dessinée que j’ai déjà évoqués. Des formes encore moins incomplètes pourraient être le “street-art” et le “land art” (qui ancrent l’œuvre dans un lieu concret), mais surtout l’architecture (qui peut mêler sculpture, peinture, et autres formes dites “artisanales” pour la fabrication de mobilier, de tapis et tentures, etc). Le théâtre et la danse s’approcheraient encore davantage d’un art complet, en incluant à leur manière une dimension gestuelle (donc de corporéité et de mouvement), ainsi que le costume (arts textiles, maquillage, orfèvrerie, etc) et le décor (qui s’apparente à l’architecture).
La forme complète d’art est, à mon sens, le rituel. Incluant le théâtre et la danse (en tout cas dans les religions qui ne l’interdisent pas – le théâtre est d’ailleurs originellement un rite en l’honneur du dieu grec Dionysos), qui sont eux-mêmes déjà particulièrement complets, il ne s’y limite pas, puisqu’il comprend aussi des dimensions olfactives (par exemple l’usage d’encens), gustatives (par le partage rituel de boissons ou d’aliments), tactiles (par exemple le fait qu’il fasse chaud ou froid), etc. Il peut aussi comprendre des techniques de modification de l’état de conscience, impliquant parfois l’usage de substances psychoactives et parfois des méthodes endogènes (jeûne, privation de sommeil, respiration, méditation, répétition de formules, rythme de percussions, activité physique intense, flagellations, etc). Le rituel, plus encore que les autres formes d’art, cultive l’expérience intérieure, y compris chez ceux les officiants, dont le rôle ne peut se réduire à celui de simples producteurs de stimuli sensoriels à destination d’un public dont ils ne feraient pas partie.

A vrai dire, la distinction entre “artiste” et “public” n’est pas pertinente – même lorsque la liturgie n’est absolument pas participative et ne fait intervenir qu’un ou plusieurs officiants, il est entendu que l’assemblée fait partie du rite qui se déroule, fût-ce par son immobilité solennelle et son silence attentif. On peut même aller jusqu’à dire que les normes liturgiques qui régissent la composition de l’assemblée sont une des composantes artistiques du rite comme art complet, en fixant qui a l’obligation d’être présent mais aussi qui a l’interdiction de l’être (les étrangers, les non-initiés, les personnes en situation d’impureté rituelle, etc).
Je serais même tenté d’explorer la piste selon laquelle les offrandes apportées par l’assistance permettent d’étendre l’expérience rituelle. Tous les moments consacrés à la production de ces offrandes, ainsi que le temps consacré au trajet parcouru pour les apporter, peuvent être vus comme des prolongements de l’expérience rituelle : le rite permet alors de sanctifier le quotidien, de lui apporter une dimension supplémentaire de sens. On trouve par exemple cette notion dans l’hindouïsme avec le karma yoga, la “voie des actes”, mais aussi dans certaines formes de christianisme où on peut prier par les œuvres. L’érection et le gravage d’une pierre runique sont autant le produit d’un rite que le support d’autres rites, de même que la production d’une icône orthodoxe est autant une prière que l’icône est le support de prières.
Toutes les formes d’art “émancipé de la religion” sont donc, à mon sens, des formes de rite incomplet. Cela explique la ferveur quasi-religieuse avec laquelle certaines formes d’art sont considérées, mais donne aussi une autre saveur aux nombre de personnes qui sont prêtes à investir temps et argent pour venir de loin assister à des concerts payants de groupes de musique “païenne” comme Wardruna ou Heilung, surtout si on compare à l’investissement consenti pour participer à des cérémonies religieuses à but non-lucratif. Sans doute est-il pertinent d’évoquer ici le concept d’hyperréalité de Jean Baudrillard : une vraie cérémonie païenne n’est « pas assez païenne » comparée à des spectacles professionnels bien préparés, où « on s’y croirait vraiment » (de la même manière qu’une véritable relation sexuelle n’est « pas assez sexy » comparée aux normes spectaculaires et artificielles de la l’industrie pornographique, ou que le costume bigouden passe partout en Bretagne pour « le vrai costume breton » – davantage que le costume véritablement porté localement).
Mais peut-être suis-je tout simplement à côté de la plaque.
Aussi, je n’ai pas parlé d’IA. Peut-être est-ce le signe que je n’ai pas assez pensé la question ; peut-être est-ce le signe qu’on en parle trop.
La question du jeu vidéo serait également intéressante à traiter – à la fois assez complet dans le sens où il mêle musique, arts graphiques et écriture, avec un aspect interactif, et pourtant probablement une des formes d’art qui s’éloigne le plus du rite, pas seulement par son caractère récent mais aussi parce que sa virtualité nécessite une coupure avec l’environnement immédiat. Peut-on imaginer un jeu vidéo rituel, ou un rite incorporant des aspects vidéoludiques ? Probablement pas, mais explorer ces questions nous ramènerait aussi à la question du jeu rituel, notion que le christianisme puis la modernité ont largement évacuée des sociétés européennes, et que les néopaïens semblent avoir des difficultés (et/ou peu d’intérêt) à réintégrer.
Il faudrait probablement aussi parler de jeu de rôle (y compris de jeu de rôle “Grandeur Nature”) et de “réalité virtuelle”, pour faire le tour du sujet, mais comme pour tous les articles publiés ici j’ai revu mes ambitions à la baisse – tous les articles pour lesquels je n’ai pas fait ce choix sont encore dans mes brouillons.









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