Dans le reflet du hublot, d’un geste machinal, il passa sa main dans ses cheveux ; il aimait que sa raie soit toujours impeccable. Elle réajusta son chapeau, et remit ses petits gants blancs.
Il la regarda du coin de l’œil sans rien dire, elle se sentit obligée de se justifier.
– Je me suis dit que rose était une belle couleur, en définitive. Peut-être un peu trop printanier pour l’automne, toutefois ?
Son mari se tourna vers elle.
– Non, il fait superbe, ce tailleur et cette couleur te vont à ravir. Tu as fait sensation ce matin au petit-déjeuner de la Chambre de Commerce, Darling.
Elle aimait qu’il l’appelle Darling, cela lui donnait toujours le sentiment d’être l’unique femme qu’il aimait.
Elle ne put s’empêcher de lui demander : « Penses-tu que tu trouveras du temps pour nous, dans tes horaires surchargés ? »
– La période y est peu propice, je le crains, répondit-il tout en renouant sa cravate.
– Certes, mais après… Tu manques aux enfants, ils ont leur anniversaire dans quelques jours, ça sera déjà un miracle si tu es avec eux ce jour-là, mais après, quand tu auras fini de courir à travers tout le pays, on pourrait passer du temps chez tes parents, à Hyannis Port.
– Depuis quand aimes-tu être avec mes parents ?
– Ta mère a toujours été très sympathique. Je pense que nous nous comprenons bien…
Il se pencha vers elle.
– Je verrai ce que je peux faire.
– Ça me ferait tant plaisir, Jack.
Il n’ajouta rien, la laissant passer ses mains sur son col de chemise, tout en la regardant fixement.
– Tu te sens mieux ?
– Je ne sais pas ; j’essaie de ne pas me poser la question, je crois. Tu n’as pas besoin d’une femme dépressive à tes côtés aujourd’hui : tu es déjà en territoire hostile, nous devons être deux et forts.
– Tu sais que tu es ma meilleure carte ici ? Je pense que les gens te préfèrent à moi.
Elle sourit en haussant les épaules, alors qu’il ajoutait : « Il suffit de voir le nombre de personnes qui sont venues te saluer sur le tarmac au départ, je devrai bientôt engager de nouveaux gardes du corps uniquement pour toi… »
Elle secoua la tête.
– Tu dirais n’importe quoi pour me faire sourire.
– Mais j’y réussis, c’est déjà une belle victoire.
L’homme et la femme se turent, alors que le Gouverneur Connally et sa femme passaient dans l’allée centrale.
– Nous devrions peut-être déjà nous lever, avant qu’on vienne nous chercher ?
– J’ai tellement mal dans le bas du dos… Ça doit être à cause du voyage en avion, les différences de pression atmosphérique, que sais-je ; c’est une aberration que d’avoir pris l’avion pour un si petit trajet.
– Pourquoi avoir accepté ?
– L’avion n’est-il pas le moyen de transport le plus sûr ?
– Il est surtout le plus rapide. Tu n’as pas eu un instant de relâche depuis notre arrivée hier, c’est si fatigant.
– Nous aurons le temps de nous reposer chez Lyndon ce week-end, ponctua-t-il tout en se cambrant dans son siège.
– Tu as pris tes médicaments ce matin ?
– M’as-tu déjà vu me lever un matin sans prendre quelque chose ?
De ses mains gantées, elle lui caressa la joue.
– Le trajet en voiture te fera du bien, le temps est vraiment radieux.
Il opina.
– Rien que pour cela, c’est une bonne idée d’être en campagne dans le Sud. D’ailleurs, je dois te dire : j’ai demandé à ce que la voiture soit décapotée.
Sa femme le regarda avec stupeur.
– Pourquoi ?
– C’est une idée de Lyndon, il m’a dit que ça plairait aux gens d’ici.
– Mais enfin, ils te détestent, c’est toi-même qui me l’as dit l’autre jour…
– Je sais, mais je suis positivement étonné de l’accueil qu’ils m’ont fait : regarde, hier à Houston, tout s’est bien passé, ainsi que ce matin à Fort Worth ; regarde même ici, la foule qui nous attend… Les gens sont tellement souriants. Je finirai peut-être par être aimé par ces Texans ?
– Et c’est pour ça que tu as décidé de faire de la traversée de la ville une vraie parade ? Jack ! Je pense que ce n’est pas sérieux. Qu’est-ce que Hill en dit ?
– Lui, il n’a d’yeux que pour toi ; il se fiche qu’on puisse me loger une balle en pleine tête.
– Jack, ne plaisante pas avec ça !
– Darling, ne sois pas si fâchée, Lyndon a eu probablement raison, pour une fin de novembre, il fait superbe et il faut que nous puissions être plus proche de nos électeurs. Puis, tout le monde pourra apercevoir ton si joli tailleur. Tu es ma meilleure carte, ne l’oublie pas.
Elle ne cessait de triturer les lanières dorées de son sac bleu foncé, posé sur ses genoux. Cette idée ne l’enchantait guère.
Quelqu’un s’approcha.
– Monsieur ? Nous vous attendons pour ouvrir les portes de l’appareil.
Il sourit.
– Parfait, nous arrivons.
Elle se leva la première afin de l’aider à se mettre debout. Il passa encore sa main dans ses cheveux.
– Et pour te répondre, Hill sera dans la voiture derrière nous. Ne t’en fais pas.
Elle le regarda s’avancer de quelques mètres. Il se retourna : « Darling, tu sors avant moi, on vient de me dire que la femme du maire a un bouquet de fleurs à te donner, elle doit avoir les mains libres pour me saluer. »
– Bien, j’arrive.
Passant devant son mari, celui-ci lui prit furtivement la main.
– Merci d’être venue avec moi, dit-il à mi-voix. Je sais que je t’en demande beaucoup, mais c’est aussi pour nous que je le fais. N’es-tu pas une Première Dame heureuse ?
Elle ne sut que répondre. Il reprit, plus fort : « Lorsque nous aurons le temps ce week-end, nous chercherons un cadeau pour John et Caroline. Il sera heureux d’avoir un vrai chapeau de cow-boy, tous les gosses aiment ce genre de choses, n’est-ce pas ? »
Le Gouverneur acquiesça.
Le mécanisme d’ouverture des portes se mit en marche, elle inspira un grand coup.
– Profitons un maximum de notre journée à Dallas, Jackie.
Les rayons du soleil l’obligèrent à plisser les yeux, alors qu’elle descendit les premières marches de la passerelle, suivie par son mari.