
J’entre par un grand portail en fer. La première créature qui m’accueille –elle me saute sur les genoux en fait, en faisant bien attention à avoir des mouvements doux, il croit encore peut être que j’ai 3 ans- est mon protecteur, mon ami de cœur, le seul que je n’oublierai jamais, le seul à qui je pense tous les jours pendants ces 30 ans de séparation, l’un desquels je serai très heureuse de retrouver un autre jour, Blondie, ma boule de poils blonds. Blondie qui me suivait partout. Etant petite, je ne savais pas encore certaines choses, mais l’on m’a raconté. Blondie avertissait ma grand-mère quand je m’approchais un peu trop de la clôture du jardin. Il grondait ma mère quand elle me grondait. Je lui faisais quelques misères, mais je l’adorais. Le soir où il est mort, personne ne dîna à la maison. Ils n’osaient pas m’informer non plus, et voyant que quelque chose de pas très normal se passait j’ai commencé à poser des questions, jusqu’à la question fatidique « Où est Blondie ? » accueillie par un silence gêné. Je sortis dans le jardin, le cherchais, l’appelais mais il ne répondit pas. Après je ne me souviens de rien. Comment j’accueillis la nouvelle ? Je ne sais pas trop. Mais je sais que ça a été le premier vide de ma vie. La première blessure. Une blessure pas encore guérie.
Je prends le temps de caresser Blondie, de le prendre dans mes bras et de jouer avec lui, puis je continue à avancer, avec lui dans les jambes. Le jardin est grand et l’allée menant vers la porte très longue. Les animaux de mon enfance sont un peu partout. Certains m’ignorent, plus particulièrement les chats, d’autres montrent leur joie, d’autres sont indifférents. Antar gronde à son habitude. Chicco à la tête entre les pattes et me scrute de son regard triste. Ce n’est pas moi qu’il s’attendait à voir. Patti se faufile entre mes jambes. Chakhma (la grise, une chatte persane) me regarde avec son air hautain. J’atteins les escaliers et pénètre dans le grand hall du château. Un château aux murs trop hauts, en pierre claire. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser aucune froideur ne s’en dégage. Toujours accompagnée de Blondie j’entre dans la première pièce, sur la droite. La pièce est plutôt grande, il faut de l’espace pour tous les souvenirs. Un mûr est entièrement tapissée d’étagères. Sur les étagères, des livres, comme dans mes souvenirs les plus lointains. J’ai toujours dormi dans une chambre où mon lit côtoyait de trop près une bibliothèque nichée dans le mur et allant jusqu’au plafond. Avant de dormir je ne comptais pas les moutons mais les livres. Je les connaissais tous par cœur, étais capable d’en retrouver n’importe lequel grâce à son aspect. Je répondais promptement à quiconque en cherchait un : 4ème étagère à partir du bas, 6ème livre à partir de la droite. Ils sont tous là dans cette pièce. Avec ceux que j’ai possédés par la suite. J’en reconnais quelques uns « L’éternel mari » de Dostoïesvski en livre de poche, facilement repérable à sa couleur verte et sa minceur, et ses feuilles détachées. « L’île au trésor », en grand format illustré d’images magnifiques. « Oliver Twist » de Dickens, « Les possédés », « L’idiot », et ceux que je n’ai jamais réussi à lire comme « A l’ombre des jeunes filles en fleur » de Proust. Des livres interdits comme « King Ping Mei », des livres sur le Jazz, passion de mon père. Je m’en approche, je les touche, je les caresse, je les hume. J’adore l’odeur des livres. Quand je lis j’aimerais me plonger réellement dans le livre, tenir la place de l’un des personnages. Devenir la Catherine de Heathcliff, connaître cet amour passionné, déchiré, et tellement puissant. Ou la Elisabeth de Darcy. Ou même Jane, pas la peine de spécifier le nom, mon héroïne préférée avec tant d’autres. Malgré ses souffrances, ses blessures, son enfance sordide, c’est l’un des personnages que j’aurai aimé réellement devenir. Des noms que je n’oublierai pas : Raskolnikov, Aliocha, Bingley, Pierre Bezoukhov, Edmond… Et beaucoup d’autres, ma famille imaginaire. Ils sont tous là dans cette pièce et continuent à mener leur vies virtuelles inscrites sur des pages vieillies à l’odeur entêtante. Au milieu de la pièce une balançoire en fer bleue, une assise en bois. Je m’y assois et commence à me balancer. C’était mon passe temps préféré avec mon imagination. Souvent les deux s’associaient, je me balançais en me racontant des histoires, où je tenais le premier rôle, rarement de cette époque mais d’une autre révolue ou fantastique. Et immanquablement un beau chevalier tenait le second rôle mais il n’avait pas de cheval blanc, plutôt noir. En face des livres se trouvent les films, les personnages qui ont marqué mon enfance, mon adolescence et même l’âge adulte sont là aussi. Rio Cabuto (mon 1er amour, pour qui connaît Mazinga Z). Columbo embête un suspect. Ships est sur sa moto, L’homme de l’Atlantide nage. Toto fait le pitre avec Charlot. Laurel et Hardy déplacent un piano. Anna Magnani qui gronde depuis sa fenêtre à Napoli. Sophia Loren dans les bras de Marcello, lui susurrant « Maaaar-ceeee-lllllo », de cette belle langue italienne, lente et langoureuse à souhait. La langue italienne que je maîtrise depuis ma tendre enfance, à force d’avoir regardé la Rai Uno. D’ailleurs à la télé il y a « Che tempo fà ».


