Evil Dead (The Evil Dead en VO) ou encore l’Opéra de la terreur dans la langue de Céline, est un film d’horreur américain réalisé par Sam Raimi, sorti en 1981. Œuvre fondatrice du cinéma d’horreur indépendant, le film est devenu culte autant pour l’esthétique de son réalisateur que pour son énergie débridée. Evil Dead naît d’un projet quasi artisanal. Sam Raimi, alors âgé de 22 ans, s’associe à son ami d’enfance Bruce Campbell et au producteur Robert Tapert. Après un court métrage test (Within the Woods), l’équipe parvient à lever la modique somme d’environ 375 000 dollars, une somme dérisoire pour l’époque, notamment pour un film d’horreur.
Le tournage se déroule dans une véritable cabane isolée dans le Tennessee, puis dans le Michigan, dans des conditions extrêmes : froid, humidité et maquillage rudimentaire. Cette précarité technique pousse Raimi à inventer un langage visuel très personnel : caméra portée frénétique, travellings impossibles, angles improbables. L’économie de moyens devient un moteur créatif.
À sa sortie, le film choque par sa violence graphique mais rencontre un immense succès dans les circuits parallèles, notamment grâce au soutien enthousiaste d’un certain Stephen King. The Evil Dead lance la carrière de Raimi et de Campbell et engendre une franchise entière. Mais surtout, il prouve qu’avec peu de moyens et beaucoup d’idées, on peut créer un mythe.
Quelle est l’histoire ?
Cinq jeunes adultes composés d’Ashley « Ash » Williams (Bruce Campbell), sa petite amie Linda (Betsy Baker), sa sœur Cheryl (Ellen Sandweiss), et leurs amis Scott (Richard DeManincor) et Shelly (Theresa Tilly), partent passer quelques jours dans une cabane isolée au fond des bois. Le lieu est manifestement abandonné et mal entretenu puisque dès l’ouverture de la porte le spectateur peut observer une espèce de fumée bizarre à l’intérieur (sauf si quelqu’un est venu vapoter quelques secondes avant, ce qui est impossible).
En explorant la cave, Scott et Ash découvrent plusieurs objets (peut-on parler de récolement ?) :
- un livre ancien écrit dans une langue inconnue, le Necronomicon.
- un poignard de type rituel,
- un fusil (pourquoi pas),
- et surtout un magnétophone à bandes accompagné de bobines audio.
Le spectateur-cinéphile « lambada » y voit alors un élément scénaristique très connu : le fameux fusil de Tchekhov. Quand je parle de fusil de Tchekov, je ne parle pas du fusil que Scott regarde tel Frodon regardant l’anneau unique. Non. Le fusil de Tchekov est un principe de narration qui dit que si un élément est montré dans une histoire, il doit obligatoirement intervenir et servir plus tard.

Quant aux archivistes, tout aussi « lambada », ils vont y voir autre chose et se dire immédiatement : Hummm… nous sommes clairement face à un fonds d’archives. Il est non traité et est stocké dans des conditions déplorables (humidité et absence de boîtes neutres).
Sur les bandes, un ancien occupant de la cabane (un archéologue) explique avoir trouvé le livre et s’être livré à des expériences … en récitant des incantations. Pourquoi pas.
Problème majeur : les jeunes gens écoutent ces bandes. Pire encore, les incantations sont diffusées à voix haute, sans aucune médiation préalable.
C’est à ce moment précis que le film bascule : une entité démoniaque est libérée dans la forêt et commence à posséder les personnages un à un. Cheryl (Ellen Sandweiss) est la première victime, suivie de Linda (Betsy Baker), Shelly (Theresa Tilly) et Scott (Richard DeManincor). Chaque possession transforme les corps en archives contaminées : la piste audio/voix est déformée et il y a une forte suspicion de moisissures sur la peau.

Ils improvisent même un lieu de quarantaine pour les docum… les personnes contaminées par les entités démoniaques.
Ash (Bruce Campbell), dernière personne non contami…possédée, comprend progressivement que le livre et les bandes sont à l’origine de la catastrophe (ce qu’il est intelligent cet enfant). Il tente de réparer les dégâts, mais trop tard : les archives ont déjà été communiquées, et elles n’avaient clairement pas été identifiées et classées (dans tous les sens du terme) pour être consultées par le grand public.Le film se conclut dans une escalade de violence et de folie, où la cabane elle-même semble possédée, comme si le bâtiment tout entier était devenu un magasin d’archives maudites impossible à assainir.
Et les archives dans tout ça ??
Derrière les litres de faux sang et les cris possédés se cache un film qui parle, presque malgré lui, d’un sujet essentiel : les archives… et surtout de ce qui arrive quand on les manipule n’importe comment.
À bien y regarder, Evil Dead est une fable archivistique exemplaire :
- Un document ancien est découvert : Le Necronomicon. Ce dernier est utilisé/consulté sans que l’on sache s’il est communicable (spoiler : non.) ou s’il contient des données sensibles (spoiler : oui). Une erreur qui aurait pu être évitée si un archiviste avait été dans les parages.

A première vue, il s‘agit ici de peau de type humaine (et si on en juge sa tête il n’était pas très consentant …).
- Les archives sonores sont consultées sans précaution. Alors déjà, personne ne se demande si écouter les enregistrements ne va pas endommager les dits enregistrements (car oui, vu le lieu de conservation on peut se le demander). Mais surtout, le magnétophone diffuse un contenu dangereux. Encore une fois, aucun archiviste présent pour dire : « Attention, ce document peut provoquer une possession démoniaque. ».
- Comme dit précédemment, un mauvais stockage entraîne des conséquences catastrophiques : cave humide + objets mélangés = absence totale de politique de conservation préventive. Au final, le démon ne vient pas de nulle part : il a simplement été mal conservé par son producteur, et ça, ça peut énerver.
- Pour finir, un détail important : quand on vous dit que la salle de lecture doit rester silencieuse, ce n’est pas pour rien ! Lire un document à voix haute peut-être risqué et cela vaut également quand on écoute une archive sonore (le casque est ton ami).
Dans un service d’archives, on évite de faire partager sa consultation aux autres lecteurs.
Dans Evil Dead, on s’en fiche royalement : on écoute des incantations en mettant le volume à fond et on se fait posséder ! Sélection naturelle.
En conclusion
Sous ses airs de film d’horreur excessif, Evil Dead peut se lire comme une mise en garde radicale contre la mauvaise gestion des archives. Le film nous rappelle, avec humour noir et litres de faux sang, que :
- les archives ont une mémoire,
- les documents sont rarement neutres,
- et qu’un fonds mal identifié peut avoir des conséquences.
Sam Raimi signe ainsi, sans le savoir, l’un des plaidoyers les plus extrêmes jamais réalisés pour le respect des bonnes pratiques archivistiques. Ce film aurait mérité de s’appeler Evil Archives ou encore l’Opéra de la mauvaise consultation d’archives, dans la langue de Garou.
Richard Miriski











