Inciviles

J’aimais ces ruelles des villes étrangères, ce marché impur de toutes les passions, cet entassement clandestin de toutes les séductions pour les matelots qui, excédés de leurs nuits solitaires sur les mers lointaines et périlleuses, entrent ici pour une nuit, satisfaire dans l’heure la sensualité multiple de leurs rêves. Il faut qu’elles se cachent quelque part dans un bas-fond de la grande ville, ces petites ruelles, parce qu’elles disent avec tant d’effronterie et d’insistance ce que les maisons claires aux vitres étincelantes, où habitent les gens du monde, cachent sous mille masques. Ici, la musique retentit et attire dans de petites pièces; les cinématographes, avec leurs affiches violentes, promettent des splendeurs inouïes; de petites lanternes carrées se dérobent sous les portes et, comme par signes, avec un salut confidentiel, vous adressent une invite très nette; par l’entrebâillement d’une porte, brille la chair nue sous des chiffons dorés. Dans les cafés braillent les voix des ivrognes et monte le tapage des querelles entre joueurs. Les matelots ricanent quand ils se rencontrent en ce lieu; leurs regards mornes s’animent d’une foule de promesses, car ici, tout se trouve : les femmes et le jeu, l’ivresse et le spectacle, l’aventure, grande ou sordide. Mais tout cela est dans l’ombre; tout cela est renfermé secrètement derrière les volets des fenêtres hypocritement baissés; tout cela ne se passe qu’à l’intérieur, et cette apparente réserve est doublement excitante par la séduction du mystère et la facilité d’accès. Ces rues sont les mêmes à Hambourg qu’à Colombo et la Havane; elles sont les mêmes partout, comme le sont aussi les grandes avenues du luxe, car les sommets ou les bas-fonds de la vie ont partout la même forme; ces rues inciviles, émouvantes par ce qu’elles révèlent et attirantes par ce qu’elles cachent, sont les derniers restes fantastiques d’un monde aux sens déréglés, où les instincts se déchainent encore brusquement et sans frein, une forêt sombre de passions, un hallier plein de bêtes sauvages. Le rêve peut s’y donner carrière.

Stefan Zweig – Amok.

Piscine

Si l’on avait besoin d’une vis, d’un écrou, d’un tube de colle, d’une lame de rasoir, d’un ressort de montre, d’une bille, d’une épingle, d’un crayon, d’un trombone, d’une pièce percée (en guise de rondelle) ou de ce minuscule tournevis d’horloger avec lequel nous resserrions les branches de nos lunettes, il suffisait de plonger dans cette niche écologique entre le bahut et le placard supérieur et de localiser le ravier en verre qui avait servi de baignoire aux petits mandarins blancs à bec grenat, retrouvés morts les uns à la suite des autres au fond de la cage, sans qu’on sût trop pourquoi. C’est dans ce beurrier-piscine qu’on déposait ces pièces, dans l’idée qu’un jour on en aurait peut-être l’usage. C’est là qu’atterrit le dentier. Sa carrière de prothèse était à coup sûr terminée, mais, de même que la mode était de métamorphoser un clairon en lampe de chevet et un joug en lustre, on pouvait toujours espérer un recyclage futur.

Au début, on était effrayé d’imaginer une telle monstruosité dans la bouche d’un être humain. Ça tenait plutôt d’un instrument de torture, on l’aurait bien vu en forceps de la parole. Entièrement en or : dents, palais, gencives – lourd, grossier, encombrant, rudimentaire. Extrait d’un champ de fouilles, on l’attribuait aux orfèvres scythes ou aux chirurgiens de la XVIIIe dynastie. Mais ce qui eût suscité l’émerveillement dans la bouche de la reine Hatchepsout ne laissait pas de nous inquiéter pour le confort de notre grand-mère chrysostome.

La grande Aline n’était sans doute pas du genre à se plaindre. Elle avait connu une suite de drames dans sa vie, le même drame recommencé, tous ses enfants morts-nés jusqu’au tardif et miraculeux Joseph, notre père, qui avait dû conserver le sentiment de la fragilité de l’existence puisque, en dépit de sa haute stature, il n’avait pas dépassé quarante ans.

Aline avait gardé de ses épreuves un fond de tristesse qui frappait ceux qui l’approchaient, tristesse qu’accentuait encore la douceur de sa voix. Ah, sa voix – tous les témoignages concordent -, à peine tombait-elle de sa bouche d’or qu’on en oubliait les formes massives, le corps abusivement charpenté que la malheureuse déplaçait entre les rayons du magasin avec la volonté de légèreté de ceux, parmi les plus délicats, qui redoutent par leur volume d’abuser de l’espace.

Jean Rouaud – Les champs d’honneur.

Hâté

Le dernier matin, Calum le ramena à Traigh Mohr dans la fourgonnette. Des responsables politiques avaient promis une vraie piste d’atterrissage pour que des avions modernes puissent se poser là. Il était question de développement touristique et de « régénération » de l’île, propos mêlés d’avertissements au sujet des coûts des subventions. Calum ne voulait pas en entendre parler, et lui non plus. Il savait qu’il aurait besoin que l’île reste aussi tranquille et immuable que possible. Il n’y reviendrait pas si des avions à réaction commençaient à y atterrir sur une piste goudronnée.

Il enregistra son sac de voyage au comptoir, puis ils allèrent dehors. Calum alluma une cigarette en se penchant derrière un muret. Ils regardèrent le sable humide et bosselé de la plage à coques. Le ciel était couvert, la manche à air inerte.

« C’est pour vous », dit Calum, en lui tendant une demi-douzaine de cartes postales. Il venait sans doute de les acheter à la cafétéria. Des vues de l’île, la plage, le machair ; l’avion même qui allait l’emporter.

« Mais…
– Vous aurez besoin de souvenirs. »

Quelques minutes plus tard, le Twin Otter décolla vers Orosay et la pleine mer. Il n’y eut pas de vue d’adieu de l’île avant que ce monde au-dessous ne disparaisse. Dans les nuages qui les enveloppaient, il pensa aux lignes de mariage et aux boutons de tricot ; aux couteaux et au sexe insulaire ; aux bœufs disparus et aux fulmars transformés en huile ; et puis, enfin, les larmes vinrent. Calum avait su qu’il ne reviendrait pas. Mais ces larmes ne coulaient pas à cause de ça, ni de lui-même, ni même d’elle, de leurs souvenirs. Non : de sa propre stupidité. Sa présomption aussi.

Il avait cru qu’il pouvait retrouver tout cela, et commencer à dire adieu. Il avait cru que le chagrin pouvait être atténué, ou sinon atténué, du moins un peu hâté en quelque sorte, par un retour dans un endroit où ils avaient été heureux. Mais il n’était pas maître de son chagrin. Le chagrin était maître de lui. Et il se doutait que, dans les mois et les années à venir, le chagrin lui enseignerait bien d’autres choses. Ce n’était que la première d’entre elles.

Julian Barnes – Pulsations.

Vaisseaux

La chaleur, obsédante, me faisait penser à certaines nuits lointaines et me renvoyait à mes amours de jeunesse ; la table de ce café montmartrois et la présence de Joana effaçaient les agonisants de la journée, comme si leur unique fonction avait été de créer cet instant de fatigue extrême où tout se mêle, le désir, le souvenir, et l’air du soir. L’alcool commençait à nous délasser à la limite de l’endormissement. Joana était malgré tout de plus en plus bavarde, allègre, souriante ; la nuit avait éloigné l’hôpital, enfin, et Youri, aussi, petit à petit elle l’oubliait, ou du moins c’est ce que j’imagine, elle souriait, me parlait d’elle-même, de ses vacances à elle, du grand plaisir de la marche, loin de tout, au milieu des collines vertes et de la toundra de l’Aubrac, des vaches et des taureaux en liberté dont les cornes aigües forçaient les marcheurs à se détourner, et des burons de montagne où, malgré la température étouffante, elles s’étaient, racontait-elle, goinfrées d’aligot.

L’hôpital nous laissait un moment tranquille ; je voulais oublier, alors qu’on nous apportait deux bières de plus, tout ce qui n’était pas cette main et ce poignet à côté duquel je posais mes doigts, sur le faux marbre tiède de la table, cette main pourtant laide, aux ongles rongés, aux dernières phalanges boudinées, la peau attaquée jusqu’au derme. Elle semblait plus vieille, cette main, pour ces extrémités meurtries qui contrastaient avec la finesse, la jeunesse du carpe dont saillaient les veines bleutées avant de se perdre dans la naissance du bras. Je devais me contrôler pour ne pas poser mon index sur un de ces vaisseaux et le suivre légèrement jusqu’au creux du coude, puis le long du biceps jusqu’à l’épaule, ou bien, en remontant le cours du sang veineux, parvenir jusqu’à son cœur, tout près de ses seins minuscules.

Je crois que je la regardais tellement que je ne l’écoutais plus ; les étoiles étouffantes montaient à l’assaut du ciel devenu noir.

Mathias Enard – Remonter l’Orénoque.

Hiboux

C’était une autre de nos craintes: que la Vie ne se révélerait pas être comme la Littérature. Voyez nos parents – étaient-ils matière à Littérature ? Au mieux, ils pouvaient aspirer à la condition de spectateurs : simples figurants d’une toile de fond sociale devant laquelle les choses réelles, vraies, importantes pouvaient se produire. Quelles choses ? Celles qui se rapportaient aux sujets mêmes de la Littérature : amour, sexe, morale, amitié, bonheur, souffrance, trahison, adultère, bien et mal, héros et scélérats, culpabilité et innocence, ambition, pouvoir, justice, révolution, guerre, pères et fils, mères et filles, individu contre société, réussite et échec, meurtre, suicide, mort, Dieu. Et hiboux. Bien sûr, il y avait d’autres genres de littérature – théorique, nombriliste, plaintivement autobiographique -, mais ils relevaient de la stérile branlette. La vraie littérature traitait de la vérité psychologique, affective et sociale lise en évidence par les actions  et les réflexions de ses protagonistes ; le roman, c’étaient des personnages développés au fil du temps. C’est ce que Phil Dixon nous avait dit, en tout cas. Et la seule personne jusque-là – à part Robson – dont la vie contenait quelque chose de vaguement romanesque était Adrian.

Julian Barnes – Une fille, qui danse.

Bengale

Le pouvoir a compris que la vérité sur les camps et sur le passé, si on continuait à la dire, risquait d’emporter tout : pas seulement Staline mais Lénine avec lui, et le système lui-même, et les mensonges sur quoi il repose. C’est pourquoi Ivan Denissovitch a marqué à la fois l’apogée et la fin de la déstalinisation. Khrouchtchev déchu de ses fonctions, la génération d’apparatchiks issue des purges a mis en place, sous l’égide du gracieux Leonid Brejnev, une sorte de stalinisme mou, fait d’hypertrophie du Parti, de stabilité des cadres, de pistons, de cooptations, de petites et grosses prébendes, de répression modérée : ce qu’on a appelé le communisme de nomenklatura, du nom de l’élite qui en bénéficiait, mais cette élite, au fond, était relativement nombreuse et, pour peu qu’on joue le jeu, pas si difficile à intégrer. Cette stabilité-là, plombée, à-quoi-boniste et d’une certaine façon confortable, pratiquement tous les Russes en âge de l’avoir connue y pensent avec nostalgie aujourd’hui qu’ils se retrouvent condamnés à nager et souvent à se noyer dans les eaux glacées du calcul égoïste. Le grand dicton de l’époque, équivalent de notre « travailler plus pour gagner plus », c’était: « On fait semblant de travailler, et eux, ils font semblant de nous payer. » Ce n’est pas enthousiasmant, comme façon de vivre, mais ça va : on se débrouille. A moins de faire vraiment le con, on risque pas grand-chose. On se fout de tout, on refait au fond des cuisines un monde dont, à moins de s’appeler Soljenitsyne, on est sûr qu’il restera tel quel pendant des siècles puisque sa raison d’être est l’inertie.

C’est dans ce monde qu’un gentil branleur comme Guenka, pour revenir à lui, peut se permettre d’être un gentil branleur, et son tchékiste de père le lui permettre aussi. Ce serait mieux, bien sûr, qu’il entre au Parti, comme ce serait mieux qu’un jeune bourgeois durant les mêmes années, les trente glorieuses, fasse l’ENA ou Polytechnique, mais s’il ne le fait pas ce n’est pas trop grave, il ne crèvera ni de faim ni dans un camp, on lui trouvera une petite sinécure bureaucratique grâce à quoi il ne sera pas arrêté comme parasite et élément antisocial, et voilà. C’est ainsi que Guenka, sans le moindre soucis de son avenir, passe ses nuits à boire gratis avec son copain Edouard dans des boîtes tenues par des collègues de son père et ses journées, du moins en été, à la buvette du zoo où il tient table ouverte et fait tordre sa cour de rire en chassant les clients sous prétexte que s’y tient le congrès extraordinaire des dompteurs de tigres du Bengale, dont il est le secrétaire général.

Emmanuel Carrère – Limonov

Gong

Bien avant midi, j’étais de retour à mon hôtel. J’avais largement de quoi m’occuper pour passer la journée avant de rentrer chez moi. La veille, pendant l’après-midi, après avoir choisi de ne pas aller déranger Amy Bellette, je m’étais rendu dans la vénérable librairie de livres d’occasion The Strand, au sud de l’Union Square, et j’avais pu acquérir, pour moins de cent dollars, l’édition originale des six volumes de nouvelles d’E.I. Lonoff. Il se trouve que ces livres étaient aussi dans ma bibliothèque, à la maison, mais je les avais achetés quand même et rapportés à l’hôtel pour pouvoir parcourir les différents volumes par ordre chronologique pendant les heures que je devais encore passer à New York.

Lorsque vous vous lancez dans une expérience de ce genre après avoir passé vingt ou trente ans sans fréquenter l’œuvre d’un auteur, vous ne pouvez pas trop savoir ce que vous allez découvrir : par exemple, que l’auteur jadis tant admiré a mal vieilli, ou que votre enthousiasme d’antan était bien naïf. Mais quand arriva minuit, j’étais tout aussi convaincu qu’alors, dans les années cinquante, que la gamme restreinte de la prose de Lonoff et le champ limité de ses intérêts, ainsi que la retenue sans faille qu’il s’imposait, plutôt que de désagréger les strates de ses récits et de diminuer leur impact, produisaient au contraire les réverbérations énigmatiques d’un gong, réverbérations qui laissaient le lecteur émerveillé de voir comment on pouvait combiner dans un si petit espace tant de gravité et tant de légèreté avec un scepticisme d’une portée aussi étendue. C’était précisément la limitation des moyens qui faisait de chaque nouvelle non pas quelque chose de mineur mais une prouesse de magicien, comme si un conte populaire ou une comptine étaient illuminés de l’intérieur par l’intelligence de Pascal.

Il était aussi bon écrivain que dans mon souvenir. Meilleur, même. C’est comme s’il y avait eu dans notre spectre littéraire une couleur qui manquait ou qu’on avait pas utilisée jusque-là, et que Lonoff fût seul à posséder. Lonoff était cette couleur, un écrivain américain du XXe siècle qui ne ressemblait à aucun autre, et ses livres étaient épuisés depuis des dizaines d’années.

Philip Roth – Exit le fantôme.

Devancer

Nous restons assis sur nos chaises, sans nous toucher, sans parler. Les camions reviennent des champs, dans des nuages de poussières. Ils débarquent les enfants, les femmes aux visages masqués par des foulards. Ils me regardent, ils doivent croire que je suis un de ces hommes qui volent les enfants et enlèvent les jeunes filles pour les vendre en esclavage.

Lili me protège. Elle maintient le monde dans sa nouveauté, avec son regard.

Lili, tu ne m’as pas interrogé, tu ne m’as pas demandé ce que je cherchais, pourquoi j’étais venu. Tu as dit seulement : « Et maintenant ? ». Tu as l’âge du basalte des temples, tu es une racine impérissable. Tu es douce et vivante, tu as connu le mal et tu es restée nouvelle. Tu repousses la frange d’ordures au bord du canal, tu filtres l’eau noire de la lagune d’Orandino, tu fais briller les murs et les toits des maisons des Parachutistes.

Elle est entrée dans la maison. Dona Tilla l’appelle, pour une verre d’eau, une assiette de soupe. J’ai glissé dans mon rêve. J’ai laissé Lili, je suis parti sans me retourner, j’ai dépassé la boutique de Don Jorge où les enfants se pressent pour acheter leurs chiclés, leurs sacs de sodas. Le soleil tombe vers les collines, du côté de Campos. Les passeraux traversent le ciel vide dans la direction des grands eucalyptus, au bord de la route de Los Reyes. J’entre dans la Vallée qui gronde, les autos et les camions des fraisiers vont entamer leur ronde, les lueurs vertes et rouges vont s’allumer dans les jardins de la Zone, pour devancer minuit.

JMG Le Clézio – Ourania

Couvercle

Cette nuit-là, assis devant mon feu, j’entendis hurler loin vers l’ouest, peut-être à plusieurs kilomètres. Un loup, sûr et certain. Je n’étais jusque-là parti en randonnée qu’en direction du lac, à l’est, ou de ma voiture, au sud-ouest. Le lendemain, je me dirigerais vers les collines au nord et à l’ouest du campement. Ils prétendent que les Indiens extrayaient du cuivre dans cette région il y a quatre ou cinq mille ans, avant que Jésus n’entre à dos d’âne dans Jérusalem pour sa dernière confrontation politique. Tout radicalisme en moi trouve son origine dans la lecture de la Bible. Devenir adulte dans le ras-le-bol Eisenhowerien a attisé ce feu. Ce sombre hiatus entre les énergies qui se créent chez ceux dont la vie n’a été qu’une succession d’injustices. Il y eut cette période soi-disant éclairée et de calme relatif où les puissants de la nation jouaient au golf et ramassaient des milliards. Le Congrès se mettait collectivement les doigts dans le nez, grognait des grotesqueries et se vautrait paresseusement dans la boue. La nation a continué à chier dans sa boîte de sciure et ne s’en est aperçu que récemment. Et cela longtemps après que tout activité apparente eut été bannie et simplement appelée « faire des affaires ». Les affaires des affaires sont les affaires. Vendre du vent. Difficile de comprendre comment une nation qui est née d’un vol et s’est développée grâce au meurtre peut ainsi perdurer. Mais la malédiction au sens de l’Ancien Testament n’existe pas: la malédiction est contemporaine et méritée chaque jour. Derrière le masque des apparences, se cache un crâne en plastique. Automne cheyenne. Et dans les cales des navires des millions d’esclaves dont les esprits pourrissent jsqu’à accepter la servitude. Partant d’une base aussi douteuse, comment concevoir une nation en paix ? Il y a une semaine, j’ai vu dans le journal une photo du président et du vice-président en train de faire du sport. Les tétons pendouillant légèrement sous leur chemise de golf, ils ressemblaient à des coiffeurs en pique-nique du dimanche. Et derrière eux, un caddy superchargé pour accompagner ces éminences de trou en trou. Le monde entier en guerre, l’océan couvert de pétrole et les baleines presque toutes mortes. Ses prophètes gémissent et jouent ron-ron-petit-patapon. Martin Luther King mort après avoir vu la face de Dieu, émerveillé pas sa Gloire. L’apocalyptisme désespéré des jeunes nourris de hard-rock et d’amphétamines. J’ai à peine plus de trente ans, pourtant c’est du XIXe siècle que je viens, d’un monde coiffé d’un couvercle. Je me sens destiné à ne rien faire à propos de rien. Peut-être ressusciterai-je quelques animaux dont je volerai les peaux sur des manteaux accrochés au vestiaire ou oubliés par terre. Je les entasserai en un énorme monticule, jusqu’à ce qu’il en ait assez pour des funérailles dignes de ce nom. Les arroserai de kérosène. Y mettrai le feu avec une flèche enflammée, bien entendu, et m’assiérai avec mes chiens pour regarder la conflagration et, si j’ai bu avant, j’enlèverai tous mes vêtements et je danserai autour de ce feu monstrueux, chantant et hurlant avec mes chiens jusqu’à ce que toutes ces bêtes reviennent à la vie ou que je voie leurs âmes et leurs fantômes s’élever en flottant dans les tourbillons de fumée. Alors je me roulerai dans les cendres, la pluie commencera à tomber et ne s’arrêtera plus jamais.

Jim Harrison – Wolf.

Soustraire

Que ne m’as-tu pas donné à penser ! Maintenant, je ne viens plus te voir que pour être plus sûr du grand mystère que constitue encore l’absurde durée de ma vie, l’absurde durée d’une nuit.

Quand j’arrive, toutes les barques s’en vont, l’orage recule devant elles. Une ondée délivre les fleurs obscures, leur éclat recommence et frappe de nouveau les murs de laine. Je sais, tu n’es jamais sûre de rien, mais l’idée du mensonge, mais l’idée d’une erreur sont tellement au-dessus de nos forces. Il y a si longtemps que la porte têtue n’avait pas cédé, si longtemps que la monotonie de l’espoir nourrissait l’ennui, si longtemps que tes sourires étaient des larmes.

Nous avons refusé de laisser entrer les spectateurs, car il n’y a pas de spectacle. Souviens-toi, pour la solitude, la scène vide, sans acteurs, sans musiciens. L’on dit: le théâtre du monde, la scène mondiale et, nous deux, nous ne savons plus ce que c’est. Nous deux, j’insiste sur ces mots, car aux étapes de ces longs voyages que nous faisions séparément, je le sais maintenant, nous étions vraiment ensemble, nous étions vraiment, nous étions, nous. Ni toi, ni moi ne savions ajouter le temps qui nous avait séparés à ce temps pendant lequel nous étions réunis, ni toi, ni moi ne savions l’en soustraire.

Une ombre chacun, mais dans l’ombre nous l’oublions.

La lumière m’a pourtant donné de belles images des négatifs de nos rencontres. Je t’ai identifiée à des êtres dont seule la variété justifiait le nom, toujours le même, le tien, dont je voulais les nommer, des êtres que je tranformais comme je te transformais, en pleine lumière, comme on transforme l’eau d’une source en la prenant dans un verre, comme on transforme sa main en la mettant dans une autre. La neige même, qui fut derrière nous l’écran douloureux sur lequel les cristaux des serments fondaient, la neige même était masquée. Dans les cavernes terrestres, des plantes cristallisées cherchaient les décolletés de la sortie.

Ténèbres abyssales toutes tendues vers une confusion éblouissante, je ne m’apercevais pas que ton nom devenait illusoire, qu’il n’était plus que sur ma bouche et que, peu à peu, le visage des tentations apparaissait réel, entier, seul.

Paul Eluard – Donner à voir.