Une très belle « valse russe », par Nicolas Delesalle

Dans ce récit paru en août 2023 aux éditions JCLattès, le journaliste et romancier Nicolas Delesalle évoque ses voyages en Russie et en Ukraine. Fils d’une professeure de russe dont les ancêtres ont émigré en France lors de la révolution de 1917, il est conduit à explorer plus profondément sa relation à la Russie, après l’invasion de février 2022. Deux récits majeurs se croisent : le sien, à différentes périodes de sa vie, et l’histoire de Sacha et Vania, l’ex-pilote ukrainien et le jeune soldat russe.

Sacha est un ancien pilote d’hélicoptère de l’ex-URSS ; il faisait partie de ceux envoyés en reconnaissance au-dessus de la centrale nucléaire de Tchernobyl après la catastrophe. Mais contrairement à ses compagnons, Sacha a survécu. Vivant à la frontière avec la Russie, il assiste au premier jour, et même aux premières minutes de l’invasion. Désireux de s’engager malgré son âge respectable, Sacha est envoyé dans le Donbass, dans une école de musique désaffectée dont il doit assurer la garde avec d’autres militaires ukrainiens. C’est là qu’il rencontre un jeune prisonnier russe, Vania, ancien membre du groupe paramilitaire Wagner ; une amitié inattendue va se nouer entre les deux hommes.

Le 23 février 2022, au moment où Sacha pêche le poisson dans un lac gelé près de la frontière, le narrateur arpente les routes du Donbass (près d’Avdiika, région de Donetsk) en compagnie d’un photographe, Patrick. Leur chauffeur, Maksim, ukrainien, est photojournaliste. Ils apprennent en écoutant les informations l’attaque sur Kiev, à 7 heures du matin.

Tandis que nous buvons notre café dans le froid glacial, la nouvelle tombe. Kiev a été frappée. Kharkiv et Marioupol aussi. Tout le pays est attaqué. Alors qu’ici, au-dessus du volcan, tout est calme. Slava est sonné.
– Poutine, répète-t-il en secouant la tête.
Maksim est lui aussi sidéré. Et inquiet. Il a quatre fils et doit rentrer à Kiev mettre sa femme et ses enfants à l’abri. Mais pendant quelques instants, il refuse d’y croire. Il reste immobile sur une ligne de crête invisible, un point de bascule entre la vie d’avant et la vie d’après. Son corps est paralysé, comme s’il pressentait que le prochain pas le rapprocherait de son destin funeste – dans trois semaines, il recevra deux balles de soldats russes dans la tête. Alors il attend quelques secondes, il gagne un peu de temps, il fige la montre, il vole à la mort un peu d’avant, un peu de vie tout court.
(P. 24.)

Ce chapitre est immédiatement suivi d’une analepse qui nous transporte en 1986, à Kiev, pendant un voyage scolaire en URSS organisé par la mère du narrateur – alors âgé de 14 ans. Un voyage, en soi, assez classique : Kiev, Moscou, Leningrad. De beaux sites touristiques, des églises à bulbe, de larges avenues « pensées par Staline pour les défilés militaires », des espions qui veillent au grain…

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Sur l’eau, avec Maupassant

Photo : ©FC

« J’avais loué, l’été dernier, une petite maison de campagne au bord de la Seine, à plusieurs lieues de Paris… » Ainsi commence la nouvelle de Maupassant intitulée « Sur l’eau », parue en 1876 sous le titre « En canot ». (À ne pas confondre avec une autre nouvelle, intitulée aussi « Sur l’eau », publiée en 1888.)

Dans ce récit, le narrateur laisse très vite place au discours d’un personnage rencontré près de la maison de campagne mentionnée en incipit ; il s’agit d’un grand amateur de canotage, qui se met à raconter au narrateur l’une de ses aventures les plus mémorables, suivant le principe du récit enchâssé souvent utilisé dans les nouvelles au XIXe siècle (Barbey d’Aurevilly, Théophile Gautier…).

Pour illustrer le caractère fascinant, mystérieux et parfois sinistre de l’univers des rivières, trop sous-estimé (selon lui) par rapport au monde de la mer, le canotier cite un célèbre poème de Victor Hugo, « Oceano Vox », paru en 1936 dans le recueil Les rayons et les ombres ; il conclut : « Eh bien, je crois que les histoires chuchotées par les roseaux minces avec leurs petites voix si douces doivent être encore plus sinistres que les drames lugubres racontés par les hurlements des vagues. » (P. 90.)

Alors qu’il rentrait chez lui en traînant son lourd canot, après avoir dîné chez un ami, cet homme s’est octroyé un moment de repos en mettant son canot sur la Seine, le temps de fumer sa pipe. (Le personnage dit « le fleuve », mais l’on peut déduire du début du récit qu’il s’agit bien de la Seine.) Une fois sur l’eau, il sent la barque s’agiter comme si elle était prise dans une tempête, alors que le temps est calme. La peur s’empare de lui ; il croit percevoir des bruits insolites, des formes étranges ; tente de se rasséréner en buvant quelques verres de rhum, mais rien n’y fait… Pendant ce temps, la nuit tombe, ainsi que le brouillard…

Cependant, la rivière s’était peu à peu couverte d’un brouillard blanc très épais qui rampait sur l’eau fort bas, de sorte que, en me dressant debout, je ne voyais plus le fleuve, ni mes pieds, ni mon bateau, mais j’apercevais seulement les pointes des roseaux, puis, plus loin, la plaine toute pâle de la lumière de la lune, avec de grandes taches noires qui montaient dans le ciel, formées par des groupes de peupliers d’Italie. J’étais comme enseveli jusqu’à la ceinture dans une nappe de coton d’une blancheur singulière, et il me venait des imaginations fantastiques. Je me figurais qu’on essayait de monter dans ma barque que je ne pouvais plus distinguer, et que la rivière, cachée par ce brouillard opaque, devait être pleine d’êtres étranges qui nageaient autour de moi. J’éprouvais un malaise horrible, j’avais les tempes serrées, mon cœur battait à m’étouffer ; et, perdant la tête, je pensai à me sauver à la nage ; puis aussitôt cette idée me fit frissonner d’épouvante. Je me vis, perdu, allant à l’aventure dans cette brume épaisse, me débattant au milieu des herbes et des roseaux que je ne pourrais éviter, râlant de peur, ne voyant pas la berge, ne retrouvant plus mon bateau, et il me semblait que je me sentirais tiré par les pieds tout au fond de cette eau noire. (P. 93*.)

Claude Monet, Glaçons sur la Seine à Bougival, 1867-1868, musée du Louvre via Wikimedia Commons.

Le canotier a beau lutter contre « cet effroi bête », celui-ci ne fait qu’augmenter. Il se met alors à boire à grands traits sa bouteille de rhum, crie dans la direction des quatre points cardinaux – seul un chien lui répond –, s’allonge au fond de sa barque, « les yeux ouverts, avec des cauchemars autour de [lui] ». Paralysé par la peur, il finit par réussir à se mettre debout et à regarder par-dessus bord…

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Je suis tombée par hasard sur un article du site de Radio France datant d’octobre 2017, qui pose la question : « Quel est le livre que vous n’avez jamais réussi à terminer ? »

https://www.radiofrance.fr/franceculture/top-10-des-livres-que-vous-n-avez-jamais-reussi-a-finir-4138759

Une question aussi intéressante (voire plus !) que : « Quels sont les livres que vous emporteriez sur une île déserte ? », « quelle est votre bibliothèque idéale ? », etc.

Voici donc dix livres – considérés comme des classiques* – supposés difficiles ou potentiellement ennuyeux, listés par Radio France à partir de trois mille réponses d’internautes à la question posée.

Je donne mon propre sentiment juste au-dessous de chaque œuvre de la liste et vous encourage à vous prêter à l’exercice…

Lews B. Monroe, Position for reading (1873).
Via Wikimedia Commons.
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Sur « Le corps de l’âme », de Ludmila Oulitskaïa

Ludmila Oulitskaïa, Le corps de l’âme, traduit du russe par Sophie Benech, éd. Gallimard, coll. « Du monde entier », 2022.

Dans ce recueil de nouvelles, l’écrivaine Ludmila Oulitskaïa semble conduire une exploration de la lisière entre la vie et la mort, de la couture marquant la séparation ou l’union du corps et de l’âme, saisissant ses personnages au seuil de leur disparition physique – disparition qui peut en devenir une au sens propre du mot, comme on le découvrira dans la nouvelle « Un homme dans un paysage de montagnes ».

Le recueil est divisé en deux parties : « Les amies », récits qui mettent en scène des femmes au caractère singulièrement attachant – une jeune femme d’affaires azérie ; une ingénieure en retraite soucieuse de se procurer le moyen de mettre un terme à ses jours quand ils lui deviendront trop pesants ; une Moscovite qui pense avoir trouvé dans un étranger l’époux idéal pour sa fille ; deux sœurs qui se retrouvent en Italie après la mort de leur mère, femme à qui un intellect surdéveloppé semblait interdire la moindre marque de tendresse. Ces femmes partagent une destinée insolite et inattendue.

Léon Bakst, Le Souper (1902).
Via Wikimedia Commons.
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Sur « La Parure » de Guy de Maupassant

Maximilien Luce, Quai de Seine, Paris (1899).

Cette nouvelle de Maupassant, publiée en 1885 dans le recueil Contes du jour et de la nuit, raconte la mésaventure d’une jeune femme pauvre, Mathilde Loisel, désireuse de briller en société dans d’élégants atours. En dépit de sa condition également modeste, son époux tente de lui apporter ce plaisir de mondanité en lui procurant une invitation à une réception et quelques centaines de francs pour acheter une toilette appropriée à la circonstance. Grisée par la perspective d’une soirée élégante, Mathilde ne se satisfait pas de paraître sans bijoux sur sa belle robe et emprunte à une amie plus riche, Mme Forestier, une rivière de diamants. Hélas ! elle l’égare et ne peut donc la restituer à sa propriétaire, à qui les deux époux ne veulent pas révéler cette perte. S’ensuit un lourd emprunt que les Loisel contractent afin de rembourser l’achat d’une parure semblable… et dix ans de labeur plus tard, Mathilde apprend que la rivière de diamants était fausse !

L’apparente simplicité de l’intrigue et de son traitement fait passer presque inaperçue la complexité de cette œuvre brève. Dans un premier temps, la jeune Mathilde Loisel apparaît au lecteur comme une personne plutôt futile par sa fascination pour le luxe et le faste, qui semble déraisonnable à deux points de vue : sa pauvreté rend ses ambitions peu réalistes, et son orgueil la conduit à se rêver au centre de l’attention des illustres personnalités qui peuplent ses songeries. Égoïste et chimérique, ainsi nous semble la jeune Mathilde au début de cette nouvelle. Quant à son mari, modeste employé d’un ministère, c’est la bonté qui le caractérise, ainsi qu’une certaine faiblesse, car son affection pour son épouse lui fait sacrifier une somme qu’il pensait consacrer à ses propres loisirs pour que Mathilde puisse acheter une robe de soirée, puis lui fait chercher une solution à chaque problème qui surgit, supportant sans broncher les mouvements d’humeur de son épouse. C’est d’ailleurs lui qui suggère à Mathilde d’emprunter un bijou à son amie Mme Forestier…

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Nouvelle édition des « Cosaques » de Tolstoï

Léon Tolstoï, Les Cosaques. Nouvelle traduction du russe par Maria-Luisa Bonaque. Éditions Gallmeister, collection Litera, 2023. (Titre original : Kазаки.)

Dans leur nouvelle collection Litera, qui propose aux lecteurs de beaux livres reliés, les éditions Gallmeister entreprennent de rééditer des œuvres classiques de la littérature étrangère. Certains auteurs français, tels que Victor Hugo ou Choderlos de Laclos, seront aussi représentés.

C’est dans cette collection Litera qu’est publiée une nouvelle traduction d’un court roman de jeunesse de Tolstoï, Les Cosaques. L’histoire d’un jeune noble moscovite, Olénine, qui, après avoir « mal vécu » en ville, décide de partir oublier ses dettes et ses fautes dans les montagnes du Caucase, près de la Tchétchénie, parmi les Cosaques du Terek qui, le long de ce fleuve, gardent les frontières de l’Empire russe au milieu du xixe siècle. En l’occurrence, leurs principaux adversaires sont des voleurs tchétchènes, appelés abreks par les Cosaques – qui eux-mêmes pratiquent le vol sans s’interroger outre mesure sur le caractère moral de leurs actions1.

Olénine rencontre là-bas Erochka, un vieux chasseur ivrogne fin connaisseur de la nature, « farceur », superstitieux et hédoniste – il serait presque antispéciste, s’il n’était chasseur! –, une belle jeune fille cosaque dont il ne manquera pas de tomber amoureux, et un guerrier cosaque valeureux surnommé le Sauveteur, Louka, qui convoite la même jeune fille.

Le jeune Olénine aime Mariana comme une œuvre, non pas « d’art », mais « de la nature », qui est dans le roman comme divinisée, élevée en valeur absolue par opposition à l’artifice et la vanité de la société moscovite ; tandis que le Cosaque Louka, enfant de son pays, aime la jeune fille à la façon de ses compagnons d’armes, avec un mélange de simplicité et de brusquerie, mais aussi dans le respect des mœurs de son peuple. L’amour d’Olénine peut sembler le plus pur, peut-être le plus fort, mais n’est-il pas condamné à demeurer profondément étranger à la jeune fille ?… La belle Mariana se révèle bien différente de l’épouse idéale qui, au début du roman, habitait les songeries d’Olénine, au fond du traîneau le conduisant de Moscou aux montagnes du Caucase : une « esclave tcherkesse » parfaitement fictive, « charmante, mais inculte, sauvage et grossière », dont il aurait entrepris l’éducation et qui aurait rapidement été en mesure d’apprécier Notre-Dame-de-Paris de Victor Hugo… (P. 18.) Désillusion en perspective !

Le personnage du valet prétentieux et maladroit, Vanioucha (Ivan) apporte à cette histoire dramatique une dimension comique, Vanioucha ne manquant jamais une occasion de placer quelques mots du mauvais français qu’il est fier d’avoir appris, et d’exagérer la notoriété et la richesse de son maître3 afin de se grandir lui-même.

On retrouve dans Les Cosaques des thèmes récurrents des futurs romans de Tolstoï : la relation entre maître et valet – qui fera l’objet d’une nouvelle, Maître et serviteur – les jeunes nobles quittant la ville pour faire oublier leurs frasques, le questionnement sur l’héroïsme et la morale en temps de guerre, le rapport de l’homme à la nature (présent chez Tolstoï mais aussi chez Tchekhov, par exemple), l’amour, la religion et la mort. Bien que ce court roman n’ait pas encore l’envergure et la puissance de Guerre et Paix, il annonce de façon très convaincante le talent exceptionnel de l’écrivain.

Cette nouvelle traduction proposée par les éditions Gallmeister est agréable à lire. Elle semble respecter une approche littérale, et il est intéressant de pouvoir relire des classiques de littérature étrangère dans une traduction récente, le français ayant, bien sûr, évolué depuis les premières traductions des textes originaux.

Cette édition quelque peu luxueuse (graphisme soigné, reliure cousue, couverture toilée, coffret de protection…) a un coût (32 euros, soit environ quatre fois plus qu’un livre de poche), mais sa qualité est sans doute à ce prix. La collection n’est qu’à ses débuts et d’autres œuvres de littérature étrangère sont annoncées, toujours dans de nouvelles traductions.

1. Définition des Cosaques du Caucase par Tolstoï :
Il y a fort longtemps, leurs ancêtres, des vieux-croyants, ont fui la Russie et se sont installés au-delà du Terek, parmi les Tchétchènes des Crêtes, la première chaîne de montagnes boisées de la Grande Tchétchénie. En vivant parmi les Tchétchènes, les Cosaques se sont apparentés à eux et ont acquis les coutumes, le mode de vie et les mœurs de ces montagnards ; mais ils ont maintenu là aussi dans toute leur pureté première la langue russe et la vieille foi [celle d’avant la réforme du patriarche Nikon, au xviie siècle]. […] Jusqu’à nos jours [dans les années 1860, veut dire l’auteur], les tribus cosaques se considèrent comme parentes des Tchétchènes, et l’amour de la liberté, de l’oisiveté, du pillage et de la guerre constitue leur principal trait de caractère. L’influence de la Russie ne se manifeste que par ses mauvais côtés : entraves dans les élections, confiscation des cloches [il était interdit aux vieux-croyants d’utiliser des cloches (note de la traductrice)] et troupes cantonnées là ou de passage. Le Cosaque est enclin à haïr moins le djiguit [cavalier et tireur d’élite, N.D.L.T.] montagnard qui a tué son frère que le soldat cantonné là pour défendre sa stanitsa [bourgade cosaque, N.D.L.T.], mais qui lui a enfumé sa khata [sa maison] avec du tabac. Il respecte son ennemi des montagnes, mais méprise le militaire, qui reste pour lui un étranger et un oppresseur. (P. 27-28.)

2. Échange entre le vieux chasseur Erochka et Olénine :
– Comment cette laie a-t-elle donc dit à ses marcassins qu’un homme était là ? demanda Olénine.
– Qu’est-ce que tu crois ? Tu penses qu’une bête, c’est idiot ou quoi ? Non, c’est plus intelligent que l’homme, et on a tort de l’appeler bête. Ça sait tout. Un exemple, tiens : un homme passe sur la trace d’un animal et il la remarque pas, mais le sanglier, lui, s’il tombe sur ta trace, il te sent et il s’en va ; donc, il est intelligent, puisque tu sens pas ta propre odeur mais lui, si. Et puis, toi, tu veux le tuer, et lui, il veut se promener vivant dans la forêt. T’as ta règle et lui, il a la sienne. Le sanglier a beau être de la famille du cochon, il est pas pire que toi : c’est aussi une créature de Dieu. Oh là là ! Que l’homme est bête, trois fois bête ! répéta à plusieurs reprises le vieil homme, et, baissant la tête, il resta songeur. (P. 105.)

3. Discours du valet Vanioucha à la jeune Mariana :
– Mon maître est junker, donc il n’est pas encore officier. Mais il a un titre plus haut que celui de général, un titre de grand personnage. Parce qu’il est connu non seulement de notre colonel, mais du tsar en personne, expliqua fièrement Vanioucha. Nous ne sommes pas de la piétaille, nous autres, notre papa est lui-même sénateur ; il a possédé un millier ou plus d’âmes de moujiks et on nous envoie des billets de mille. Voilà pourquoi on nous aime toujours. Il y en a, ils ont beau être capitaines, ils n’ont pas d’argent. À quoi ça sert ?
– Vas-y, je vais fermer, l’interrompit la jeune fille.
Vanioucha rapporta le vin et déclara à Olénine que “la fille c’est très joulie”, et il sortit aussitôt en éclatant d’un rire bête. (P. 86-87.)

Wiesław Myśliwski, « L’Horizon »

Wiesław Myśliwski, L’Horizon, traduit du polonais par Margot Carlier, éd. Actes Sud, 2021. (1re parution : 1997, éd. Wydawnictwo Znak.)

Auteur du roman L’Art d’écosser les haricots qui a reçu, comme L’Horizon, le prix Nikè, plus grande distinction littéraire polonaise, Wiesław Myśliwski livre ici le récit mémorable de la vie d’une famille dans la Pologne d’avant, pendant et (un peu) après la Seconde Guerre mondiale.

L’intrigue se déroule à Sandomierz, ville située à environ deux cents kilomètres au sud de Varsovie sur un plateau surplombant la Vistule, situation géographique d’importance dans l’histoire, car l’escalier qui y mène à partir du quartier dit « des Sternes » jouera un rôle majeur. C’est Piotr, enfant, adolescent puis adulte, qui est le narrateur de cette histoire, celle de sa famille ; ou plutôt l’histoire de ses souvenirs, du travail de sa mémoire. Car le lecteur se trouve rapidement confronté aux « sautes » du récit, qui semble passer du coq à l’âne sans prévenir – et, typographiquement parlant, sans séparer les sujets abordés, ni par un blanc, ni par aucune marque que ce soit. C’est le fil de la mémoire que l’on suit, et elle est allergique à la chronologie… Mais le lecteur peut s’habituer d’autant plus facilement à ces ruptures insolites qu’il découvre que l’auteur, habile comme un chat, retombe toujours sur ses pattes et ne revient à son sujet trente pages plus tard que pour mieux mettre en valeur les leitmotive de son histoire.

Vue de Sandomierz (SchiDD, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons).

Le père de Piotr, ancien officier, désormais souffrant, essaie de dissimuler sa maladie cardiaque derrière « ses nerfs » affectés par les horreurs de la guerre ; il cherche un nouveau poste d’expert-comptable, profession qu’il exerçait avant la guerre, tandis que la mère aide la famille à subsister en développant des trésors d’ingéniosité ; même une fois la paix revenue – alors que les Soviétiques ont remplacé les Allemands –, elle fait commerce de toutes denrées potentiellement intéressantes, parce que devenues si rares. Le front s’étant rapproché pendant le conflit, père, mère et fils ont vécu quelque temps à la campagne, chez les grands-parents maternels, en compagnie des oncles et tantes du petit Piotr (Władek et Marta, Stefan et Jadwinia), pendant plusieurs mois.

La fin de la guerre les voit arriver aux Sternes, quartier que le père, très affaibli, sera contraint de quitter pour l’hôpital, tandis que le petit Piotr devenu adolescent poursuivra ses études.

L’appartement, situé au sous-sol d’un immeuble, leur est loué par les « sœurs Poncki », deux « demoiselles », prostituées qui reçoivent des « messieurs » chez elles et deviendront plus tard couturières, une fois leurs charmes fanés. Pour le petit Piotr, elles sont tout d’abord des personnes élégantes qui l’invitent chaque jour à prendre une tasse de cacao pour lui faire perdre son teint pâle et son allure fluette ; puis des femmes, tantôt à la façon de mères contre qui l’on peut se blottir, tantôt comme de futures maîtresses à séduire. Grandes amatrices de tango, les sœurs Poncki apportent dans le quartier des Sternes le charme romantique et suranné des danses de salon en escarpins, allié au mystère d’une maison close dont le narrateur observe, voire persécute, les clients.

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Sous le soleil du communisme. « Tchevengour », d’Andreï Platonov

Andreï Platonov, Tchevengour. Traduit du russe par Louis Martinez.
Préface de Georges Nivat. Éditions Robert Laffont, collection Pavillons, 1996.

C’est à peu près au début de la révolution russe de 1917 que commence ce roman d’Andreï Platonov, de son nom complet : Andreï Platonovitch Klimentov (Андрей Платонович Климентов, 1899-1951). Tchevengour raconte l’épopée d’un groupe de bolcheviks bien décidé à établir dans une petite cité le communisme le plus abouti qui puisse être. Oscillant en permanence entre ironie et lyrisme, credo communiste et désir anarchiste, l’œuvre fut très longtemps interdite en URSS. Achevée en 1929, elle ne refait surface que dans les années 1970 dans une version tronquée, avant de connaître une édition enfin complète dans la décennie suivante.

On rencontre d’abord un personnage que l’on suivra d’un peu plus loin dans toute la suite du récit : Zakhar Pavlovitch, homme de pauvre condition passionné par les objets et leur fabrication. Pauvre mais pas encore mendiant, en dépit des sombres avertissements du bedeau. Car Zakhar, s’il vit de réparations qu’il effectue de bonne grâce, laisse souvent traîner les commandes en cours au profit de centres d’intérêt assez déroutants et en tout cas peu lucratifs.

Rien ne l’intéressait spécialement, ni les hommes, ni la nature, en dehors des objets qu’on fabrique. C’est pourquoi il avait pour les hommes et les champs une tendre indifférence et n’attentait pas à leurs intérêts. Les soirs d’hiver, il faisait parfois des choses inutiles : châteaux en fil de fer, bateaux en zinc de toiture, dirigeables en papier collé, etc., exclusivement pour sa satisfaction personnelle. Il faisait souvent traîner une commande fortuite : si on lui avait donné un cuveau à cercler, il s’employait à monter une horloge en bois, pensant qu’elle devait marcher sans mécanisme, du fait de la rotation de la Terre. (P. 23.)

Au même moment, un jeune garçon, fils de pêcheur, devient orphelin dans des circonstances pour le moins extraordinaires : son père ne « croyait pas » à la mort mais voulait en faire l’expérience, « il voyait la mort comme une autre province, située sous le ciel, comme au fond d’une eau fraîche, et elle l’attirait » ; c’est ainsi qu’il sauta de sa barque et mourut noyé.

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Wiesław Myśliwski, « L’Art d’écosser les haricots »

Wiesław Myśliwski, L’Art d’écosser les haricots, traduit du polonais par Margot Carlier, éditions Actes Sud Babel, 2010.

Wiesław Myśliwski, écrivain polonais né en 1932, a remporté avec L’Art d’écosser les haricots (titre original : Traktat o łuskaniu fasoli) le prix Niké en 2007, prix littéraire le plus important de Pologne.

Vous êtes venu acheter des haricots ? Chez moi ? Alors qu’on en trouve dans n’importe quel magasin. Mais entrez, je vous en prie. (P. 7.)

Ainsi commence ce roman à la première personne, dans lequel le narrateur, gardien dans un village de vacances, s’adresse à un narrataire peu commun, visiteur mystérieux qu’il croit reconnaître, sans certitude, et dont nous, lecteurs, devenons en quelque sorte l’incarnation. Car ce personnage omniprésent n’existe « qu’en creux » : il ne prononce aucune parole, au sens matériel du terme. L’auteur nous laisse seulement deviner ses réponses. (« Vous avez un chien ? Vous devriez. ») Et cette existence quasi fantomatique conduit rapidement le lecteur à se glisser à la place de cet interlocuteur trop discret.

Les mystères ne cessent de s’enchaîner, en dépit du ton simple employé par l’homme. Tout est pourtant relativement clair, de prime abord : il a pour mission de veiller au bon ordre du village de vacances, de surveiller les pavillons des vacanciers en leur absence. Cela lui laisse du temps pour admirer le lac artificiel, qui fut autrefois une belle rivière naturelle. Du temps aussi pour repeindre méticuleusement les plaques funéraires de ses anciens voisins qui résident désormais dans le cimetière. Pour raconter les vies des uns et des autres ; de la famille Kużdżał, qui sculptait avec passion des figures géantes destinées à représenter l’Évangile, envahissant progressivement tout l’espace disponible autour de leur maison.

Parfois, j’en ai rêvé, de ces sculptures. Trempé de sueur, je bondissais de mon lit en criant, au beau milieu de la nuit. Ma mère croyait que je couvais une maladie. Je devais boire de la tisane et manger du miel parce que j’avais peur de lui avouer la vérité. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être d’avoir peur, cela m’effrayait déjà. En plus, avoir peur de sculptures ! Vous n’êtes pas sans savoir que chaque frayeur a ses particularités. Il y en a qui vous arrachent au sommeil, d’autres qui vous endorment. D’autres encore… Mais inutile d’en parler. Il n’y a plus de sculptures, il n’y a plus de Kużdżał. De toute manière, j’aimais bien le miel. Pour ce qui est de l’infusion, j’avais du mal à l’avaler, mais ma mère me surveillait de près, bois, bois, cela te fera du bien.
Aimez-vous les tisanes ? C’est comme moi, alors. Mais vous aimez le miel, n’est-ce pas ? Je vais vous en offrir un pot. Au moins, vous ne serez pas venu pour rien. (P. 15-16.)

Aucun risque que le visiteur soit venu pour rien. Tout en écossant des haricots en sa compagnie, prolongeant ainsi une longue tradition familiale, l’homme lui raconte les épisodes marquants de sa vie, enchaînant les digressions avec une obsession de vérité et une exigence du détail qui constituent une bonne part de l’intérêt du récit, l’autre tenant au mystère fugitif et irréductible qui plane sur cette existence perturbée. L’étrange Robert n’en est qu’un exemple marquant, qui le harcèle pendant des années pour devenir son ami puis le reçoit avec rudesse et finit par le convaincre de prendre une maison dans le lotissement, avant de s’évanouir dans la nature.

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