Non à la loi Duplomb

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En lisant Kant (15)

Passage de la connaissance rationnelle commune de la moralité à la connaissance philosophique

De tout ce qu’il est possible de concevoir dans le monde, et même en général hors du monde, il n’est rien qui puisse sans restriction être tenu pour bon, si ce n’est seulement une BONNE VOLONTÉ. L’intelligence, le don de saisir les ressemblances des choses, la faculté de discerner le particulier pour en juger, et les autres talents de l’esprit, de quelque nom qu’on les désigne, ou bien le courage, la décision, la persévérance dans les desseins, comme qualités du tempérament, sont sans doute à bien des égards choses bonnes et désirables; mais ces dons de la nature peuvent devenir aussi extrêmement mauvais et funestes si la volonté qui doit en faire usage, et dont les dispositions propres s’appellent pour cela caractère, n’est point bonne. Il en est de même des dons de la fortune. Le pouvoir, la richesse, la considération, même la santé ainsi que le bien-être complet et le contentement de son état, ce qu’on nomme le bonheur, engendrent une confiance en soi qui souvent aussi se convertit en présomption, dès qu’il n’y a pas une bonne volonté pour redresser et tourner vers des fins universelles l’influence que ces avantages ont sur l’âme, et du même coup tout le principe de l’action; sans compter qu’un spectateur raisonnable et impartial ne saurait jamais éprouver de satisfaction à voir que tout réussisse perpétuellement à un être que ne relève aucun trait de pure et bonne volonté, et qu’ainsi la bonne volonté paraît constituer la condition indispensable même de ce qui nous rend dignes d’être heureux.

Kant, Les fondements de la métaphysique des mœurs, Première section, VRIN, 2008, pages 79 à 80, traduction Victor Delbos.

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En lisant Kant (14)

Le respect ne s’adresse jamais qu’à des personnes, en aucun cas à des choses. Les choses peuvent exciter en nous de l’inclination, et même de l’amour, quand ce sont des animaux (par exemple des chevaux, des chiens, etc.) ou encore de la crainte, comme la mer, un volcan, une bête féroce, mais jamais de respect. Ce qui se rapproche déjà davantage de ce sentiment est l’admiration, et celle-ci, comme affection, c’est-à-dire l’étonnement, peut aussi se rapporter à des choses, par exemple aux montagnes qui s’élèvent jusqu’au ciel, à la grandeur, la multitude et l’éloignement des corps célestes, à la force et à l’agilité de certains animaux, etc. Mais tout cela n’est point du respect. Un homme peut être aussi objet d’amour, de crainte ou d’admiration, et même d’étonnement, sans être pour cela objet de respect. Son humeur enjouée, son courage et sa force, la puissance qu’il doit au rang qu’il occupe parmi les autres peuvent m’inspirer ces sentiments, sans que j’éprouve encore pour autant de respect intérieur pour sa personne. « Je m’incline devant un grand, disait Fontenelle, mais mon esprit ne s’incline pas. » Et moi j’ajouterais: devant un homme de condition inférieure, roturière et commune, en qui je perçois la droiture de caractère portée à un degré que je ne trouve pas en moi-même, mon esprit s’incline, que je le veuille ou non, si haute que je maintienne la tête pour lui faire remarquer la supériorité de mon rang. […] Le respect est un tribut que nous ne pouvons refuser au mérite, que nous le voulions ou non; nous pouvons bien à la rigueur ne pas le laisser paraître au-dehors, mais nous ne saurions nous empêcher de l’éprouver intérieurement. »

Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, trad. Luc Ferry et Heinz Wismann, Folio Gallimard, pp. 111-112.

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En lisant Kant (13)

Le sublime dynamique de la nature
§.28
La nature comme force

« Le surplomb audacieux de rochers menaçants, des nuées orageuses s’amoncelant dans le ciel et s’avançant parcourues d’éclairs et de fracas, des volcans dans toute leur violence destructrice, des ouragans semant la désolation, l’océan sans limites soulevé en tempête, la chute vertigineuse d’un fleuve puissant, etc. réduisent notre faculté de résistance à une petitesse insignifiante comparée à leur force. Mais leur spectacle n’en devient que plus attirant à la seule condition que nous soyons en sécurité; et c’est volontiers que nous appelons sublimes ces phénomènes, car ils élèvent les forces de l’âme au-delà de leur niveau habituel et nous font découvrir en nous une faculté de résistance d’une tout autre sorte qui nous donne le courage de nous mesurer à l’apparente toute-puissance de la nature. »

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, Analytique du sublime §28, Bibliothèque de la Pléiade, Tome II, page 1031.

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En lisant Kant (12)

§ 42
L’intérêt intellectuel pour le beau
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Le chant des oiseaux est porteur d’allégresse et de joie de vivre. C’est ainsi du moins que nous interprétons la nature, que notre interprétation soit ou non conforme à ses intentions. Mais cet intérêt qu’ici nous prenons à la beauté exige absolument qu’il s’agisse d’une beauté de la nature et il disparaît entièrement dès que l’on remarque qu’on a été trompé, et que c’était seulement de l’art; au point que le goût n’y trouve plus rien de beau et la vue rien d’attrayant. Quoi de plus apprécié des poètes que le trille enchanteur du rossignol, lancé d’un bosquet solitaire, par une calme soirée d’été, sous un doux clair de lune? Mais on connaît des exemples de ce que, lorsqu’on n’a pu trouver un tel chanteur, quelque hôte malicieux a su tromper pour leur plus grande satisfaction d’ailleurs, les invités venus chez lui jouir de l’air de la campagne, en dissimulant dans un buisson un jeune espiègle qui sache imiter avec une apparence de parfait naturel ces trilles (en sifflant dans un jonc ou un roseau). Mais dès que l’on est persuadé de la supercherie, personne ne supportera longtemps d’écouter ce chant auparavant si attrayant; et il en va de même avec tout autre oiseau chanteur. Pour que nous puissions prendre un intérêt immédiat à ce qui est beau en tant que tel, il faut que cette beauté soit naturelle, ou qu’elle passe pour l’être à nos yeux; a fortiori lorsque nous nous autorisons à supposer que d’autres doivent y prendre intérêt.

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, Bibliothèque de la Pléiade, page 1083.

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En lisant Kant (11)

§ 16
Le jugement de goût par lequel un objet est déclaré beau sous la conception d’un concept déterminé n’est pas pur.

Il y a deux espèces de beauté: la beauté libre () ou la beauté qui n’est qu’adhérente (). La première ne présuppose aucun concept de ce que doit-être l’objet; la seconde présuppose un tel concept ainsi que la perfection de l’objet d’après ce concept. Les beautés de la première espèce sont appelées beautés (existant par elles-mêmes) de telle ou telle chose; l’autre espèce de beauté, en tant qu’adhérente à un concept (beauté conditionnée), est attribuée à des objets qui sont compris sous le concept d’une fin particulière.
Les fleurs sont de libres beautés de la nature. Quelle chose une fleur doit être, il n’y a guère que le botaniste qui le sache, et même lui, qui y reconnaît les organes de fécondation de la plante, il ne tient pas compte de cette fin de la nature quand il en juge selon le goût. Ainsi n’y a-t-il au fondement de ce jugement aucune perfection de quelque sorte que ce soit, aucune finalité interne, à quoi se rapporte la composition du divers. De nombreux oiseaux (le perroquet, le colibri, l’oiseau de paradis), une multitude de coquillages marins sont des beautés en soi, qui ne se rapportent à aucun objet déterminé quant à sa fin par des concepts, mais plaisent librement et pour elles-mêmes. C’est ainsi que les dessins à la grecque, les rinceaux pour des encadrements ou sur des papiers peints, etc., ne signifient rien en eux-mêmes; ils ne représentent rien, aucun objet sous un concept déterminé, ce sont des beautés libres. (…)
Dans l’appréciation d’une beauté libre (d’après la pure et simple forme), le jugement de goût est pur. On ne suppose aucun concept d’une fin quelconque à laquelle servirait le divers dans l’objet donné et que ce dernier devrait représenter, au point que la liberté de l’imagination, qui pour ainsi dire joue dans la contemplation de la figure, ne s’en trouverait que limitée d’autant.
Mais la beauté d’un être humain (…), la beauté d’un cheval ou d’un édifice (…) supposent le concept d’une fin qui détermine ce que doit être la chose, et supposent par conséquent un concept de sa perfection; et il s’agit donc de beauté adhérente.

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, Bibliothèque de la Pléiade, § 16, pages 990/991.

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En lisant Kant (10)

§. VII.
Comparaison du beau avec l’agréable

En ce qui concerne l’agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et privé, et en vertu duquel il dit d’un objet qu’il lui plaît, soit du même coup restreint à sa seule personne. C’est pourquoi, s’il dit: “Le vin des Canaries est agréable”, il admettra volontiers qu’un autre le reprenne et lui rappelle qu’il doit plutôt dire: “cela est agréable pour moi”; et ce, non seulement pour ce qui est du goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui peut être agréable aux yeux ou à l’oreille de chacun. La couleur violette sera douce et aimable pour l’un, morte et sans vie pour l’autre. L’un aimera le son des instruments à vent, l’autre leur préférera celui des instruments à corde. Ce serait folie d’en disputer pour récuser comme inexact le jugement d’autrui qui diffère du nôtre, tout comme s’il s’opposait à lui de façon logique; en ce qui concerne l’agréable, c’est donc le principe suivant qui est valable: À chacun son goût (pour ce qui est du goût des sens).
Il en va tout autrement du beau. Il serait (…) ridicule que quelqu’un qui se pique d’avoir du goût songeât à s’en justifier en disant: cet objet (l’édifice que nous avons devant les yeux, le vêtement que porte tel ou tel, le concert que nous entendons, le poème qui se trouve soumis à notre appréciation) est beau pour moi. Car il n’y a pas lieu de l’appeler beau, si ce dernier ne fait que de lui plaire à lui. Il y a beaucoup de choses qui peuvent avoir de l’attrait et de l’agrément, mais, de cela, personne ne se soucie; en revanche, s’il affirme que quelque chose est beau, c’est qu’il attend des autres qu’ils éprouvent la même satisfaction; il ne juge pas pour lui seulement mais pour tout le monde, et il parle alors de la beauté comme si c’était une propriété des choses. C’est pourquoi il dit: cette chose est belle; et ce, en comptant sur l’adhésion des autres à son jugement exprimant la satisfaction qui est la sienne, non pas parce qu’il aurait maintes fois constaté que leur jugement concordait avec le sien; mais bien plutôt, il exige d’eux cette adhésion. S’ils jugent autrement, il les en blâme et leur dénie ce goût dont, par ailleurs, il affirme qu’ils doivent l’avoir; et, dans cette mesure, on ne peut pas dire: À chacun son goût. Cela reviendrait à dire que le goût n’existe pas, c’est-à-dire qu’il n’existe pas de jugement esthétique qui puisse légitimement revendiquer l’assentiment de tous.

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, Bibliothèque de la Pléiade, pages 968/969.

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En lisant Kant (9)

§ I.
Le jugement de goût est esthétique

Pour distinguer si quelque chose est beau ou non, nous ne rapportons pas la représentation à l’objet par l’entendement en vue d’une connaissance, mais nous la rapportons par l’imagination […] au sujet et au sentiment de plaisir et de déplaisir de ce dernier. Le jugement de goût n’est donc pas un jugement de connaissance, ce n’est donc pas un jugement logique, mais esthétique, c’est-à-dire un jugement dont le principe déterminant ne peut être rien autre que subjectif.

§. II.
La satisfaction, qui détermine le jugement de goût, est pure de tout intérêt

(…) quand la question est de savoir si une chose est belle, ce que l’on veut savoir, ce n’est pas si l’existence de cette chose a ou pourrait avoir quelque importance pour nous-mêmes ou pour quiconque, mais comment nous en jugeons quand nous nous contentons de la considérer (dans l’intuition ou dans la réflexion). Si quelqu’un me demande si je trouve beau le palais que j’ai devant les yeux, je peux toujours répondre que je n’aime pas ce genre de choses qui ne sont faites que pour les badauds; ou bien comme ce sachem iroquois, qui n’appréciait rien à Paris autant que les rôtisseries; je peux aussi, dans le plus pur style de Rousseau, récriminer contre la vanité des Grands, qui font servir la sueur du peuple à des choses si superflues; je puis enfin me persuader bien aisément que si je me trouvais dans une île déserte, sans espoir de revenir jamais parmi les hommes, et si j’avais le pouvoir de faire apparaître par magie, par le simple fait de ma volonté, un édifice si somptueux, je ne prendrais même pas cette peine dès lors que je disposerais déjà d’une cabane qui serait assez confortable pour moi. On peut m’accorder tout cela et y souscrire, mais là n’est pas le problème. En posant la dite question, on veut simplement savoir si cette pure et simple représentation de l’objet s’accompagne en moi de satisfaction, quelle que puisse être mon indifférence concernant l’existence de l’objet de cette représentation. On voit aisément que c’est ce que je fais de cette représentation en moi-même, et non pas ce en quoi je dépends de l’existence de l’objet, qui importe pour que je puisse dire qu’un tel objet est beau et pour faire la preuve que j’ai du goût. Chacun devra admettre que le jugement sur la beauté au sein duquel il se mêle le moindre intérêt est tout à fait de parti pris et ne constitue nullement un jugement de goût qui soit pur. Il ne faut pas se soucier le moins du monde de l’existence de la chose mais y être totalement indifférent, pour jouer le rôle de juge en matière de goût.

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, Bibliothèque de la Pléiade, pages 957/960.

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En lisant Kant (8)

La mort, nul n’en peut faire l’expérience en lui-même (car faire une expérience relève de la vie); on ne peut que la percevoir chez les autres. Est-elle douloureuse? Le râle ou les convulsions des mourants ne permettent pas d’en juger: ils paraissent plutôt une simple réaction mécanique de la force vitale, et peut-être la douce impression de ce passage graduel qui libère de tout mal.
La peur de la mort, qui est naturelle à tous les hommes, même aux plus malheureux et fût-ce au plus sage, n’est pas un frémissement d’horreur devant le fait de périr, mais, comme le dit justement Montaigne, devant la pensée d’avoir péri (d’être mort); cette pensée, le candidat à la mort s’imagine l’avoir encore après la mort, puisque le cadavre qui n’est plus lui, il le pense comme soi-même plongé dans l’obscurité de la tombe ou n’importe où ailleurs. L’illusion ici ne peut être supprimée: elle réside dans la nature de la pensée, en tant que parole qu’on s’adresse à soi-même et sur soi-même. La pensée « je ne suis pas » ne peut absolument pas exister; car si je ne suis pas, je ne peux pas non plus être conscient que je ne suis pas. Je peux bien dire: je ne suis pas en bonne santé, etc., en pensant des prédicats de moi-même qui ont valeur négative (comme cela arrive pour tous les verbes); mais, parlant à la première personne, nier le sujet lui-même – celui-ci énonçant son propre néant – est une contradiction.

Emmanuel Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, I, I, § 27

Commentaire: ce raisonnement est à rapprocher de celui d’Épicure dans sa lettre à Ménécée.

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En lisant Kant (7)

L’homme est un animal qui, du moment où il vit parmi d’autres individus de son espèce, a besoin d’un maître. Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l’égard de ses semblables; et quoique, en tant que créature raisonnable, il souhaite une loi qui limite la liberté de tous, son penchant animal à l’égoïsme l’incite toutefois à se réserver dans toute la mesure du possible un régime d’exception pour lui-même. Il lui faut donc un maître qui batte en brèche sa volonté particulière et le force à obéir à une volonté universellement valable, grâce à laquelle chacun puisse être libre. Mais où va-t-il trouver ce maître? Nulle part ailleurs que dans l’espèce humaine. Or ce maître, à son tour, est tout comme lui un animal qui a besoin d’un maître. De quelque façon qu’il s’y prenne, on ne voit pas comment il pourrait se procurer pour établir la justice publique un chef juste par lui-même: soit qu’il choisisse à cet effet une personne unique, soit qu’il s’adresse à une élite de personnes triées au sein d’une société. Car chacune d’elles abusera toujours de la liberté si elle n’a personne au-dessus d’elle pour lui imposer l’autorité des lois. Or le chef suprême doit être juste par lui-même, et cependant être un homme. Cette tâche est par conséquent la plus difficile à remplir de toutes; à vrai dire sa solution parfaite est impossible: le bois dont l’homme est fait est si noueux qu’on ne peut y tailler des poutres bien droites. La nature nous oblige à ne pas chercher autre chose qu’à nous approcher de cette idée.

Emmanuel Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 6ème proposition.

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