L’autisme « invisible », cela n’existe pas.

Des parents, des personnes autistes, des organisation ou institutions et des professionnels affirment que l’autisme est un handicap « invisible ». Autrement dit, qui n’est pas perceptible par la vue.

Or, si cela était effectivement le cas, ce fait irait en contradiction avec trois éléments unanimement reconnus en autisme soit que le diagnostic est une observation des comportements, le camouflage social et une première impression plus négatives.

En effet, une évaluation médicale pour l’autisme est l’analyse des comportements observables par les professionnels d’une personne, dans différents contextes. Ainsi, par définition, pour que les comportements soient observables, ceux-ci ne peuvent pas être invisibles. De facto, l’autisme est visible.

De plus, le camouflage social est défini comme des comportements, volontaires ou involontaires, qui ont comme objectif de cacher les manifestations autistiques de la personne afin de la rendre « moins visible » en tant qu’autiste. Celui-ci sert à cacher, à la vue, les manifestations qui permettent d’identifier une personne autiste (Giroux et al., 2024). Autrement dit, si l’autisme est « invisible », il n’y a tout simplement rien à dissimuler puisque cela est déjà caché. De facto, la notion de camouflage social ne peut exister si l’autisme est invisible.

À cela s’ajoute la littérature unanime sur la première impression des personnes autistes qui décrit celle-ci comme plus négative comparativement à la première impression d’une personne neurotypique. Cela est vrai pour toutes les situations étudiées (entrevue, vidéo de 10 secondes, quelques phrases échangées en tête à tête, etc.) et même quand le diagnostic n’est pas connu. La seule exception est pour le médium écrit, pour lequel il n’existe pas de différence (Wanigasekera et al., 2025). Ainsi, lorsque la personne autiste est visible, la première impression qu’elle laisse est plus négative alors que lorsque nous avons seulement les mots, la première impression n’est pas influencée. Autrement dit, certains comportements observables des personnes autistes influencent négativement la première impression. Cela rend de facto l’autisme « visible » puisque cela se produit même quand le diagnostic est inconnu par l’observateur.

Pourquoi devrions-nous éviter de parler d’autisme « invisible » ?

Premièrement, le fait de qualifier l’autisme comme « invisible » est au minimum, un sous-entendu, une banalisation, voir une négation des difficultés que peut vivre une personne autiste. En effet, si cela n’est pas observable, cela ne doit pas être si grave. Moindrement que nous avons un virus, même aussi anodin que la grippe, cela paraît. Les expressions « t’as pas l’air très bien », « tu sembles fatigué » ou « t’as pas l’air dans ton assiette » sont des démonstrations de cette perception. Alors, si les difficultés ou la souffrance de l’autisme est moins visible que les minimes conséquences d’un rhume, cela ne doit pas être si souffrant ou difficile. Sinon, on le « wèrait » comme on dit au Québec.

Cela est donc paradoxal puisque le diagnostic d’autisme implique des impacts importants sur le fonctionnement de la personne autiste dans son quotidien. Cela fait partie des critères du diagnostic.

Deuxièmement, cela discrédite l’expertise des professionnels qui évaluent l’autisme ainsi que la valeur du diagnostic et valorise l’auto-diagnostic, les croyances et les mythes sur l’autisme. En effet, parler d’autisme « invisible » donne un argument pour discréditer l’expertise et la valeur des évaluations par les professionnels de santé si ceux-ci réfutent l’hypothèse de l’autisme lors d’une démarche d’évaluation. En affirmant que l’autisme est invisible, il est possible d’affirmer que le professionnel est simplement incompétent et n’a pas perçu l’autisme chez l’enfant ou l’adulte puisque l’autisme est invisible. La croyance du parent ou de la personne devient supérieur à l’expertise du professionnel. Le diagnostic d’autisme devient donc une perception personnelle, sur des critères inconnus et un amalgame de tout et de rien.

Déjà que l’hétérogénéité des profils des personnes autistes engendre de nombreux débats et défis alors que toutes ces personnes ont un diagnostic d’un professionnel. Imaginez les dérives si le diagnostic d’autisme était fondé sur les critères de la perception personnelle de tous et chacun. Le diagnostic d’autisme n’aurait simplement plus de reconnaissance et cela serait le rejet de tous les processus d’accommodation, de service et d’inclusion à l’égard des personnes autistes.

De plus, il ne faut pas croire qu’une demande d’évaluation en autisme est une preuve d’un diagnostic ou que cela soutient une auto-évaluation ou une perception. En effet, énormément de demandes d’évaluation pour les enfants, en autisme ou pour d’autres diagnostics ayant des manifestations similaires tel que le syndrome Gilles de la Tourette, finissent avec un résultat différent de la demande. Je n’ai pas de chiffre officiel mais certains cliniciens m’ont déjà parlé d’un taux qui pouvait atteindre 50% selon les situations. Autrement dit, jusqu’à 50% des demandes d’évaluation pour un diagnostic finissent avec un diagnostic différent ou pas de diagnostic. Pourtant, toutes ces demande d’évaluations sont faites par différents professionnels de la santé, ayant une certaine formation sur les diagnostics en santé mentale, et leur hypothèse est erronée dans une multitude de cas. Possible de croire que cette hypothèse erronée doit être encore plus fréquente lors d’une auto-évaluation par le parent ou la personne elle-même. Autrement dit, l’auto-évaluation permet de soulever des enjeux et des difficultés, qui justifient un processus d’évaluation, mais cela n’est aucunement un argument valable pour justifier un diagnostic non reconnu par un professionnel.

Je tiens à préciser que je ne nie pas l’existence de l’incompétence de certains professionnels et de l’errance de diagnostic. Par contre, l’incompétence du professionnel ne se démontre pas simplement par un désaccord entre sa propre perception et le jugement d’un expert et l’errance de diagnostic est beaucoup plus complexe que le désaccord entre deux experts qui arrivent à des conclusions différentes lors d’une évaluation. En effet, de multiples raisons peuvent expliquer qu’une première évaluation(voir deux ou trois) est négative et qu’une évaluation subséquente soit positive.  

Déjà, pourquoi l’hypothèse soutenant une perception personnelle serait-elle de facto de meilleure qualité qu’une évaluation rejetant la perception personnelle ? Parce que cela correspond à la perception de la personne ? Si telle était la justification, il faudrait aussi reconnaître toutes les évaluations soumises par la défense, dans les procès criminels, puisque ces évaluations correspondent à la perception de l’accusé. Cela serait un non-sens. Il doit en être ainsi, aussi, pour l’autisme.

Sinon, dans les explications possibles qui justifient des résultats différents, il est possible de nommer les tests utilisés; les informations disponibles pour le clinicien, informations qui sont adaptées et modulées, involontairement dans la majorité des cas, pour correspondre aux critères; l’accès à de nouvelles informations comme le témoignage d’un parent ou d’un proche; la perception du clinicien sur le rôle du diagnostic; l’expérience du professionnel; une procédure par une équipe multidisciplinaire; etc. Autrement dit, même si deux évaluations donnent deux résultats différents sans une connaissance complète et approfondie du processus d’évaluation en santé et de la méthodologie d’évaluation utilisés pour un cas précis, il est impossible d’affirmer qu’une évaluation est fausse, simplement sur le désaccord inter juge.

Pour conclure sur ce point, l’autisme « invisible » affaiblit aussi la valeur du diagnostic et la crédibilité des experts puisque cela est un paradoxe en soi. En effet, pour émettre un diagnostic, il faut pouvoir observer le fonctionnement de la personne. Si ce fonctionnement n’est pas observable, comment est-il possible d’émettre un diagnostic? Quel est la valeur de la compétence des experts en autisme si le diagnostic peut être émis sans observation et que cela va contre les fondements même d’un diagnostic?

Troisièmement, l’autisme « invisible » affaiblit la valeur du droit à l’auto-identification. Ainsi, comme je l’ai déjà mentionné, l’identité relève d’une perception personnelle de soi et ce n’est pas moi, ou un médecin, qui doit décider de cela pour autrui. Par contre, le fait d’utiliser un terme médical vient affaiblir ce droit d’auto-identification puisqu’il affirme que le professionnel de santé devient la personne qui définit cette identité et confirme celle-ci. Ainsi, par respect pour ce droit à se définir soi-même, les personnes s’auto-identifiant comme autiste, sans un diagnostic médical officiel devrait utiliser un autre terme, afin de ne pas miner leur droit de se percevoir. Aussi, cela permettrait d’affirmer l’unicité de ce groupe, dans les identités possibles, plutôt qu’une identité floue découlant d’un diagnostic médical et semant la confusion dans la perception et la compréhension de l’autisme et du vécu des personnes autistes et de celui des personnes s’auto-identifiant. Cette confusion est possiblement même pire pour ces personnes s’auto-identifiant puisque leurs difficultés peuvent être rejetées et discréditées sur la base de cette auto-affirmation.

Ainsi, prétendre que l’autisme est un handicap « invisible » n’a aucun bénéfice concret pour les personnes autistes et cela peut même avoir des conséquences importantes à cause des enjeux de l’auto-évaluation, autant pour les personnes qui s’auto-évaluent que les cliniciens qui font les évaluations, en plus de potentiellement minimiser les difficultés que vivent les personnes autistes.

Ce n’est pas parce qu’une personne ne peut identifier correctement les manifestations en lien avec l’autisme, chez une personne autiste ou qu’un professionnel ne reconnaît pas l’autisme contrairement à la perception du parent ou de la personne elle-même, que cela justifie l’existence d’une sous-catégorie d’un autisme supposément « invisible ».

La « visibilité » ou plutôt la reconnaissance du diagnostic d’autisme relève d’un acte médical et non de la perception de soi ou d’autrui. Cessons de dire que l’autisme est un handicap « invisible ». Cela est simplement contre-productif pour tout le monde.

Giroux, M. Courcy, I. & Nadig, A. (2024). Social Camouflage in Autism: An Analysis of Decision Making. Autism in Adulthood.doi:10.1089/aut.2023.0077

Wanigasekera, L. C., Maybery, M. T., Palermo, R., Whitehouse, A. J. O., & Tan, D. W. (2025). First Impressions Towards Autistic People: A Systematic Review and Meta-Analysis. Autism research : official journal of the International Society for Autism Research, 18(5), 983–1010. https://doi.org/10.1002/aur.70019

Conférence sur mon modèle de décision sur le camouflage social en autisme

Dans cette conférence, je vous présente mon modèle théorique de décision sur le camouflage social en autisme, que j’ai co-développé avec mes collègues Isabelle Courcy et Aparna Nadig.

Une longue période de question suit la présentation.

https://www.rnetsa.ca/fr/centre-de-documentation/254/journee-annuelle-2025-le-camouflage-social-en-autisme-un-modele-de-decision

Conférence sur les enjeux du diagnostics en autisme

Voici une conférence que j’ai fait sur les enjeux du diagnostic en autisme. Je présente trois modèles par rapport à cela soit le modèle médical, du handicap social et de la neurodiversité. Je vous partage aussi mes réflexions sur les enjeux de chaque modèle.

Je termine en parlant des enjeux de soins des personnes autistes et de différentes solutions.

Des projets 100% co-design : plus que des projets inclusifs et participatifs!

Ma conférence, lors de la journée annuelle 2024 du RNETSA sur la recherche participative et inclusive et mon contexte de travail avec mes collègues.

J’ai la chance d’avoir eu un « psychiatre-partenaire » et deux « professeure-partenaires » (oui, c’est une blague en lien avec les patient-partenaires.

https://www.rnetsa.ca/fr/centre-de-documentation/239/journee-annuelle-2024-des-projets-100-co-design-plus-que-des-projets-inclusifs-et-participatifs

Le camouflage social en autisme: une analyse du processus décisionnel

Ce texte est une traduction libre de mon article scientifique « Social Camouflage in Autism:  An Analysis of Decision-Making« , co-écrit et réfléchi avec Isabelle Courcy et Aparna Nadig.

Isabelle Courcy est professeure au département de sociologie de l’Université de Montréal, Québec, Canada

Aparna Nadig est professeur au département School of Communication Sciences and Disorders, McGill University, Québec, Canada

L’article original est publié dans la Revue Autism in Adulthood, https://www.liebertpub.com/doi/abs/10.1089/aut.2023.0077#sec-9

La traduction n’inclut pas « l’abstract » et le « Community brief » de la publication originale.

La pratique du camouflage social a suscité beaucoup d’intérêt chez les personnes autistes. L’autisme (officiellement appelé trouble du spectre autistique) est diagnostiqué sur la base de difficultés d’interaction sociale, ainsi que de comportements et d’intérêts restreints et répétitifs, qui se manifestent tôt dans le développement et entravent considérablement le fonctionnement.1 Lorsque l’on considère l’intérêt, plus récent, pour le camouflage social dans l’autisme, il est important de reconnaître la littérature préexistante sur la dissimulation et la divulgation et la gestion de l’identité dans les groupes minoritaires autres que l’autisme, tels que les minorités sexuelles et de genre (voir Goffman, Larson, Meyer, par exemple)2,3,4,5,9. L’étude du phénomène du camouflage au sein des groupes minoritaires a ouvert la voie à la compréhension du camouflage social comme résultat des relations entre les groupes sociaux, en particulier pour les groupes minorisés, au-delà de l’interprétation du camouflage comme étant uniquement le fait d’un individu. Cet héritage intellectuel a contribué à l’élaboration de la théorie du stress minoritaire, qui explique les problèmes de santé mentale rencontrés par les membres de la communauté LGBTQ2+ par le biais d’un cadre sur les relations de pouvoir entre les groupes sociaux.6,7,8 Botha et Frost9 ont étendu la théorie du stress minoritaire à l’autisme et ont constaté que les facteurs de stress minoritaires prédisaient une moins bonne santé mentale selon leur échantillon.

Les travaux antérieurs sur le camouflage social dans l’autisme ont permis de l’évaluer avec des mesures relativement objectives, d’en définir les motivations et les raisons, et d’en étudier les impacts (voir la revue systématique de Zhuang et al.)10. Cependant, à notre connaissance, si des travaux antérieurs ont examiné les motivations à se camoufler, aucune étude n’a décrit comment cela se passe, c’est-à-dire les éléments impliqués dans le processus de décision sous-jacent au camouflage social. Quels sont les critères utilisés par une personne autiste lorsqu’elle décide de se camoufler socialement ? Pourquoi une personne autiste décide-t-elle parfois de ne pas utiliser le camouflage social ? La prise en compte du coût personnel ou du gain social potentiel joue-t-elle un rôle dans cette décision ? Peut-on expliquer pourquoi les comportements de camouflage social évoluent dans le temps ? 11,12 

Cet article complète les travaux antérieurs en proposant un modèle de prise de décision du camouflage social par les personnes autistes, en mettant l’accent sur les processus cognitifs réflexifs ou les aspects les plus conscients[1].  En plus d’analyser le camouflage social d’un point de vue pratique, ce modèle décisionnel a l’avantage de combiner des connaissances expérientielles (MG) avec des connaissances théoriques et de recherche (MG, AN, IC) provenant de différents domaines d’expertise, à savoir la recherche sur l’autisme (MG, AN, IC), la sociologie (IC) et la communication sociale (AN).

MG s’identifie comme une personne autiste, blanche, fluide, collaborateur de recherche/chercheur et francophone, IC s’identifie comme une femme blanche, chercheuse cisgenre alliste et francophone, et AN s’identifie comme une femme cisgenre racialisée avec de multiples expériences d’immigration, comme chercheuse non autiste ou alliste, et multilingue.  Avant de proposer notre modèle, nous revisitons les travaux de Goffman sur la gestion des impressions et les complétons en démontrant l’existence du camouflage social dans différents groupes minoritaires. Nous poursuivons par un résumé des effets positifs et négatifs du camouflage social pour la personne autiste, thèmes qui deviendront dans notre modèle des gains sociaux potentiels et des coûts personnels, concepts également évoqués par Ai et al.13 Enfin, nous décrivons notre modèle de prise de décision pour le camouflage social, avec notre hypothèse des caractéristiques uniques dans l’autisme, par rapport à d’autres groupes minoritaires ou à des individus non autistes.

Gestion de l’impression et « Saving face » (sauver la face) selon Goffman

Les travaux d’Erving Goffman ont marqué le développement de la sociologie interactionniste et des approches psychosociales qui en découlent. La dramaturgie sociale est l’approche microsociale de l’étude des comportements humains et des règles sociales qui guident nos interactions quotidiennes. Goffman propose l’analogie de la représentation théâtrale, comme scène de la vie sociale, où les interactions se déroulent dans un cadre dramaturgique, où chacun est appelé à jouer des rôles en relation avec d’autres. Comme les acteurs de théâtre, les acteurs sociaux jouent une pièce : la vie sociale. Les acteurs sociaux ont plusieurs « masques » (plusieurs rôles sociaux et manières de se présenter et de se comporter avec les autres) qu’ils revêtent en fonction des situations, des contextes, des circonstances et des personnes avec lesquelles ils interagissent. Par exemple, l’acteur sur la scène du théâtre (une analogie de la sphère publique) n’agit pas de la même manière que s’il quittait la scène et rencontrait un autre acteur dans les coulisses (une analogie de la sphère privée). En somme, en tant qu’acteurs sociaux, nous devons savoir nous déplacer « entre les scènes », c’est-à-dire entre différentes situations sociales, et nous agissons en fonction de ce que nous pensons être attendu de nous. Dans The Presentation of Self in Everyday Life3, Goffman montre comment la personne, l’acteur social selon sa définition intégrale, se présente aux autres (explicitement ou indirectement – par le biais d’un comportement non verbal par exemple) et par quels moyens elle tente de contrôler l’impression qu’elle aura sur eux, principalement en essayant d’éviter les réactions négatives et « dévalorisantes » (par exemple, l’indifférence, la taquinerie, la formation d’une impression préjudiciable, la rupture de l’interaction, le rejet), donc de « saving face » (sauver la face).

En outre, les personnes impliquées dans une interaction doivent se mettre d’accord sur la situation, ce qui peut se faire de manière implicite (par exemple, une conversation entre collègues dans un contexte professionnel ; un échange avec la caissière au supermarché) ou explicite (« Est-ce que je vous connais ? » « Oui, vous êtes mon professeur d’anglais »). Lorsque des personnes sont en présence de d’autres personnes, elles cherchent à obtenir des informations ou à mobiliser les informations qu’elles possèdent déjà sur l’autre. Ces informations contribuent à comprendre la situation et à « fixing the frame » (fixer le cadre) de la situation d’interaction dans laquelle elles sont immergées, à anticiper ce que certains acteurs attendent des autres et, par conséquent, à s’adapter si nécessaire, c’est-à-dire à agir de manière à obtenir la réponse sociale souhaitée.3 Même si l’acteur apprend, d’une situation sociale à l’autre, la vie quotidienne lui impose inévitablement de nouveaux cadres sociaux auxquels il n’est pas complètement préparé. Dans le théorie de Goffman, les caractéristiques personnelles de chaque acteur, telles que l’âge, la couleur de peau, la façon de parler, les expressions faciales, les manières et autres, constituent leur « personal facade » (façade personnelle) ; ces éléments contribuent à « fix » (fixer) le cadre de la situation sociale perçue par chaque acteur, qui influencera à son tour la façon dont il entrera dans l’interaction et la maintiendra, ou non. Les normes culturelles (par exemple, établir un contact visuel, faire preuve d’une posture d’écoute attentive, ne pas interrompre les autres) s’ajoutent à ces éléments du décor et guident les acteurs pour qu’ils adaptent leur scénario en conséquence. Ainsi, Goffman souligne que l’ « [o]n a tendance à traiter les autres d’après l’impression qu’ils donnent, dans l’instant de leur passé et de leur avenir (p. 236).

Dans ce jeu dramaturgique, l’acteur compose et met en avant un « character » (personnage) (un moi) qui se présente avantageusement en fonction de la situation et des attentes des personnes avec lesquelles il interagit. Dans Interaction Ritual : Essay on Face-to-Face Interactions4, Goffman précise ce qui est devenu sa marque de commerce : l’acteur, dans ses contacts avec les autres, agit pour sauver la face. Cependant, il doit le faire en fonction du contexte dans lequel se déroulent les interactions et des informations qu’il connaît, déduit ou apprendra des autres personnes avec lesquelles il est engagé dans l’interaction. Pour Goffman, dans cette dramaturgie sociale, nous essayons de présenter une image idéalisée lorsque nous interagissons avec les autres parce que nous sommes convaincus qu’il est bénéfique de cacher des parties de nous-mêmes. Pour la même raison, nous cachons le travail qu’exige la composition de cet acte que nous jouons devant les autres.

Le personnage, le moi, est donc le produit d’interactions et n’est donc jamais prévisible à 100%. En somme, l’analogie théâtrale de Goffman nous amène à voir que le camouflage, bien qu’initié par un acteur, n’est pas une caractéristique ou une capacité personnelle ou un acte individuel, mais le résultat de l’interaction particulière entre des acteurs, plongés dans une situation d’interaction, qui jouent leur rôle, essayant tous deux de réussir dans la situation sociale et de ne pas « lose face » (perdre la face) devant les autres.

Goffman a mis en avant cette notion de « acting » (jeu théâtrale) entre les personnes, indépendamment de leur appartenance à des groupes sociaux particuliers : « Nous sommes tous des acteurs qui tentons de contrôler et de gérer notre image publique, nous agissons en fonction de la perception que les autres pourraient avoir de nous» (traduction libre).2 Tout le monde masque lorsque cela est nécessaire afin de se protéger des répercussions sociales négatives (par exemple, masquer une opinion controversée ou un malaise), comme cela a déjà été souligné par de nombreux chercheurs sur l’autisme.11,13,14,15 Ainsi, le camouflage social est utilisé par chacun d’entre nous comme une stratégie sociale d’affiliation avec les autres,16 et est un phénomène intrinsèquement relationnel.

Le camouflage au sein des groupes minoritaires ?

D’autres concepts tels que la dissimulation, la gestion de l’identité ou la divulgation ont été développés pour décrire les expériences sociales des individus appartenant à des groupes marginalisés.  Bien qu’ils ne renvoient pas aux mêmes concepts, ils se recoupent avec d’autres développés dans le domaine de l’autisme autour du camouflage et, dans une perspective plus large, de la gestion de l’impression. Si le camouflage est utilisé par les personnes qui se trouvent dans une position de vulnérabilité par rapport à leur environnement social, il faut s’attendre à ce que ces processus soient largement attestés et observés parmi les groupes marginalisés. En effet, comme l’explique Radulski17, des phénomènes similaires ont été décrits par divers groupes, chacun avec sa propre position et sa propre lutte, qui sont considérés par la société comme une minorité par rapport à un groupe majoritaire culturellement dominant.17 Le camouflage dans les groupes racialisés par rapport à la majorité blanche a été analysé par de nombreux chercheurs, bien avant les travaux de Goffman en sociologie. Frantz Fanon, psychiatre et philosophe politique français afro-caribéen, a exploré la situation des Noirs racialisés dans les sociétés coloniales dans son livre Peau noire, masques blancs18, où il évoque les conséquences psychologiques du camouflage pour éviter la stigmatisation qui découle de la violation des normes culturelles coloniales.

Dans la communauté LGBTQ, par rapport à la majorité hétérosexuelle, le phénomène de la dissimulation de l’identité a également été discuté. Par exemple, Schmitz et Tyler (p. 216)19 relatent les témoignages de jeunes LGBTQ qui ont évalué « les risques potentiels de la divulgation de leur identité » (traduction libre) et « masqué leur identité afin de se faire accepter par la société » (traduction libre). Les risques liés à la divulgation étaient particulièrement marqués pour les jeunes sans-abri, pour qui « la dissimulation de l’identité LGBTQ était une tactique de survie qui faisait la différence entre la sécurité et la victimisation » [dans la rue] (p. 217)19 (traduction libre).

Masquer sa véritable identité et son handicap est également une expérience partagée par certains groupes de personnes handicapées par rapport à la majorité valide. Smith20 a fait part de l’expérience personnelle d’étudiants souffrant de troubles de l’apprentissage, dont beaucoup n’ont pas été identifiés et n’ont pas bénéficié de services d’éducation spécialisée. Le manque de soutien approprié a contribué à leur faire adopter différents types de « masques » ou de personnalités pour éviter de se sentir stupides dans les classes ordinaires, notamment le « masque de la super-compétence », le « masque de l’ennui », le « masque du clown » (p. 20).20 (traduction libre) Ce type de masquage des troubles de l’apprentissage a été décrit comme exigeant beaucoup d’énergie et finissant par rendre la personne encore plus mal à l’aise par rapport à elle-même (p. 22).20

Il est important de noter que, comme Crenshaw21,22 l’a mis en lumière dans sa théorie séminale de l’intersectionnalité, nos différentes identités (fondées sur la race, le sexe, l’orientation sexuelle, les aptitudes, etc.) se chevauchent et s’entrecroisent de manière unique avec les structures de pouvoir, entraînant différentes expériences de discrimination et de privilège. Certaines études ont rapporté que les femmes autistes s’engagent davantage dans le camouflage social que les hommes autistes.23,24,25,26 Malgré ces résultats, notre position est conforme à celle de Pearson et Rose : « Nous soutenons que, bien que le masquage puisse contribuer aux disparités de diagnostic, il est important de ne pas imposer de normes et de stéréotypes de genre en associant le masquage à un « phénotype féminin de l’autisme » (résumé).27 (traduction libre)

Pourtant, nous connaissons très peu d’éléments sur l’impact des différentes formes d’intersectionnalité sur le camouflage social. En effet, une récente revue systématique sur le camouflage chez les personnes autistes signale que la limitation de la littérature jusqu’en 2023 est la « surreprésentation des Blancs, des femmes et des adultes autistes diagnostiqués tardivement avec des capacités cognitives et linguistiques suffisantes pour s’auto-identifier et réfléchir à leurs expériences » (Zhuang et al., pg. 12)10 (traduction libre). Comme l’ont souligné d’autres chercheurs (Pearson & Rose, Radulski, Franklin et al.)17,27,28, les personnes ayant de multiples identités marginalisées ont des considérations et des pressions uniques lorsqu’il s’agit de camouflage social, une question sur laquelle nous reviendrons lors de l’examen du modèle de prise de décision.

Motivations et impacts du camouflage social chez les personnes autistes

Dans le domaine de la recherche sur l’autisme, Milton et Sims29 ont ouvert la voie à la conception du camouflage social (« vivre avec les conséquences d’une identité “altérée” » (traduction libre)) en relation avec le bien-être des autistes, de même que Bargiela et al.30 (« faire semblant d’être normal » (traduction libre)) pour les femmes autistes diagnostiquées tardivement. Hull et al.31 ,32 ont proposé une définition détaillée du camouflage social impliquant des comportements dans trois catégories : la compensation, le masquage et l’assimilation.31,32 La terminologie utilisée dans le modèle de Hull diffère de celle utilisée dans la théorie du stress minoritaire et de son extension à l’autisme (voir Botha & Frost par exemple). 9 Bien que dans la recherche sur l’autisme le camouflage soit parfois conceptualisé en mettant l’accent sur l’individu et ses comportements (par exemple en psychiatrie ou en psychologie), il peut également être conceptualisé comme un phénomène social émergeant de la relation entre un individu et son environnement, faisant du camouflage le résultat des relations de pouvoir entre les groupes sociaux. Nous adhérons à ce dernier point de vue, à la lumière des travaux d’Erving Goffman sur la gestion des impressions et de l’engagement de longue date en faveur de ce phénomène dans le domaine de la sociologie. Cependant, le lien exact entre les concepts de camouflage social autistique et de gestion de l’impression reste ouvert au débat ; il s’agit de phénomènes complexes et notre compréhension de ces derniers évolue. Récemment, de nombreux chercheurs ont tenté de combler le fossé entre le phénomène du camouflage social dans l’autisme et l’histoire des travaux sur le comment et le pourquoi les contextes sociaux influencent la façon dont les personnes en général, et les groupes minoritaires en particulier, essaient de s’intégrer aux autres.13,17,27

Les autistes camouflent leurs comportements, en tant que minorité, pour correspondre aux attentes sociales de la majorité.11,23,31,33 Ce point de vue a été développé par la notion de stigmatisation sociale de Frost34 et le modèle de stress des minorités de Botha9. Cage et al.35 ont identifié deux raisons pour lesquelles les autistes, de leur échantillon, se camouflaient, à des degrés différents : des raisons conventionnelles (pour se débrouiller dans des cadres formels tels que le travail ou l’éducation) et des raisons relationnelles (pour se débrouiller dans les relations avec les autres) (p. 1907).  En outre, Hull et al32 rapportent que le niveau de traits autistiques d’une personne est lié à la fréquence du camouflage de ces traits. Ainsi, le niveau de camouflage est associé non pas au fait d’être diagnostiqué ou non, mais au niveau des traits autistiques.

Des études qualitatives ont examiné les raisons pour lesquelles les personnes autistes s’engagent dans le camouflage social. Leurs conclusions ont mis en évidence les motivations suivantes : essayer d’être accepté en « agissant normalement », réduire la stigmatisation perçue et essayer d’accroître le sentiment d’appartenance.11,31,36 Soutenant la raison de la réduction de la stigmatisation perçue, Perry et ses collègues33 ont signalé une relation positive entre la perception de la stigmatisation et le camouflage social chez les personnes autistes. Livingston et ses collègues confirment que « les pressions externes pour compenser étaient plus fortes chez les participants qui se déclaraient plus autistes “ (p. 7) (traduction libre).11 En ce qui concerne l’augmentation du sentiment d’appartenance, ils ont également rapporté que leurs participants autistes trouvaient que le camouflage social était important, malgré ses impacts négatifs, ” pour augmenter les opportunités de vie, et ainsi avoir un rôle dans la société » (p. 9) (traduction libre).11 Bradley et ses collègues confirment ces effets positifs, ainsi que d’autres : « Il a permis aux participants d’accéder au monde social, a facilité les relations, les carrières, les a protégés contre les préjudices et les a aidés à développer leur résilience et à surmonter les difficultés « (p. 8)(traduction libre).36 Il est important de noter que les avantages positifs du camouflage social ne proviennent pas du camouflage en soi, mais plutôt de la réduction de la stigmatisation qui aurait autrement été ressentie, et/ou de l’augmentation du sentiment d’appartenance.

Pourtant, il existe peu de preuves de la capacité du camouflage social à atténuer les effets négatifs de la stigmatisation sur le bien-être. Perry et al.37 n’ont pas trouvé de relation entre le camouflage social et le bien-être. Ces auteurs suggèrent qu’il est tout à fait possible qu’il y ait des effets directs de la stigmatisation sociale sur la qualité de vie que le camouflage social ne peut pas atténuer. Une autre possibilité est que l’efficacité du camouflage social varie selon les individus, ce qui éliminerait un effet significatif au niveau du groupe.27

En effet, les recherches suggèrent que le camouflage social présente une corrélation négative avec les mesures du bien-être et de la santé mentale chez les autistes9,35,38. Par exemple, Cage et Troxell-Whitman35 ont rapporté que les personnes autistes qui se camouflaient moins (qui étaient sous le score médian d’utilisation du camouflage social dans leur échantillon) avaient moins de stress et d’anxiété que celles qui se camouflaient plus souvent. Une plus haut niveau des comportements de camouflage a été corrélée à une plus grande anxiété, anxiété sociale et dépression chez les autistes.9,11,35,36 De plus, le camouflage social est un facteur de risque pour le suicide chez les autistes, même après avoir contrôlé les autres facteurs de risque du suicide.38 Les autres impacts négatifs du camouflage social pour les autistes décrits dans la littérature peuvent être résumés comme des impacts physiques tels que la fatigue, et des impacts sur l’image de soi tels qu’une mauvaise estime de soi ou une perte d’identité.31,36

Gain social potentiel

Les motivations du camouflage social – être accepté, réduire la stigmatisation perçue ou accroître le sentiment d’appartenance – peuvent être exprimées en termes de gain social potentiel. L’analyse du gain social potentiel dépendra de la possibilité de camoufler, du choix de la stratégie et du contexte, comme indiqué ci-dessous.

◦ La possibilité dépend des caractéristiques de la personne. Tout d’abord, il y a la question de la faisabilité du camouflage par rapport à une caractéristique (par exemple, la couleur de la peau est difficile à masquer). Un autre aspect des caractéristiques peut être la capacité de la personne à s’engager dans le processus décisionnel de camouflage et à réaliser le camouflage social, mais nous en savons actuellement très peu à ce sujet et les méthodes d’investigation dont nous disposons n’offrent qu’un accès limité à l’ensemble des expériences des personnes autistes. Par exemple, les troubles concomitants, la résilience, la régulation des émotions, l’intolérance à l’incertitude, la capacité de réflexion, etc. peuvent tous jouer un rôle, mais cela n’a pas encore été étudié.  Les divers contextes politiques et sociaux dans lesquels les autistes sont immergés ont également un impact sur les possibilités.

◦ Le choix de la stratégie reflète la meilleure façon de se camoufler, dans les circonstances, en fonction de l’expérience et des connaissances de la personne autiste. Hull et ses collègues31 ainsi que Ai et ses collègues13 décrivent les deux grandes catégories de stratégies que sont le masquage et la compensation.32 Ai et ses collègues13 identifient aussi des stratégies de camouflage spécifiques. Le masquage fait référence à la régulation de comportements ou de l’identité qui pourraient être stigmatisants, et peut prendre la forme d’une dissimulation, d’une suppression/rétention ou d’une assimilation passive et superficielle. La compensation implique la création de nouveaux comportements pour minimiser les différences superficielles avec la majorité non autiste, et peut être divisée en catégorie de communication/« clonage », prise de perspective substituée, scripts sociaux, contact visuel, raisonnement logique, mémoire et expérience. Comme le soulignent Pearson et Rose, la liste de choix des stratégies est déterminée par le contexte social. Ces possibilités ne sont qu’une « illusion of choice » (illusion de choix)27.

◦ L’analyse du gain social potentiel du camouflage social dépend du contexte. Certains contextes impliquent un examen plus approfondi du comportement de l’autre (par exemple, un entretien d’embauche) et ont des conséquences plus importantes que d’autres (par exemple, aller au restaurant). Les attentes contextuelles peuvent également changer avec le temps ; l’attente d’un contact physique lors des salutations (dans certaines cultures, des baisers sur la joue ou une poignée de main) était présente avant la pandémie de Covid, mais a diminué pendant et après celle-ci. Dans certains contextes, la personne autiste peut percevoir un gain potentiel, en diminuant le niveau de stigmatisation qui est susceptible de conduire à une meilleure acceptation ; cependant, la réaction finale de l’autre personne est indépendant, peut ne pas être en lien avec le comportement, et ne conduit pas nécessairement à une meilleure acceptation.

◦ La qualité du camouflage dépend du niveau de compétence de la personne à utiliser les stratégies de masquage et de compensation. La qualité ou l’efficacité est jugée par l’autre ; si le camouflage n’est pas efficace, l’autre peut « voir à travers » le masquage et la compensation.11

Coûts personnels

Lorsqu’une personne autiste s’engage dans un camouflage social, les impacts négatifs décrits ci-dessus peuvent être traduits en une notion de « coût personnel ». Ce coût est lié à l’utilisation des stratégies de camouflage social, et non à leur réussite ou à leur échec. Les coûts personnels ont un impact à plusieurs niveaux : bien-être et santé mentale, impacts physiques et impact sur l’image de soi, et peuvent être amplifiés par la fréquence du camouflage et le nombre de stratégies de camouflage social requises dans une situation donnée. Tout comme le gain social potentiel peut dépendre du contexte, le coût personnel peut être évalué différemment selon les personnes.

Analyse de la prise de décision concernant le camouflage social dans l’autisme

Sur la base de la littérature que nous venons de passer en revue, il reste une lacune en ce qui concerne le processus de prise de décision qui conduit une personne autiste à se camoufler socialement ou non. Le camouflage social étant un phénomène social émergeant de la relation entre un individu et son environnement, nous proposons un processus de prise de décision en trois étapes : première étape : Évaluation et décision de se camoufler ou non 🡪 deuxième étape : Expérience de la situation sociale 🡪 troisième étape : La réflexion. Nous nous concentrons ici sur les actes intellectualisés, dans le cadre d’un processus cognitif réfléchi ; nous reconnaissons toutefois que d’autres aspects du camouflage peuvent être et sont réalisés sans processus cognitif réfléchi (par exemple, l’imitation, la suppression inconsciente du soi authentique). Grâce à ce processus, une personne autiste évalue la situation (coût personnel hypothétique contre gain social potentiel) et, sur la base de cette évaluation, décide de se camoufler ou non dans cette situation particulière, expérimente les conséquences de la situation vécue, en observant le « véritable » gain social et le coût personnel, et enfin analyse le résultat avec des connaissances accrues qui lui permettront de faire face à des situations futures (voir la figure 1).

Figure 1 : Processus décisionnel du camouflage social en autisme

Lorsqu’une personne autiste est confrontée à une situation, elle évalue dans un premier temps le coût personnel du camouflage et le gain social potentiel. Cela représente son évaluation du coût total de la situation, sur la base de sa propre analyse de ses compétences et du niveau d’acceptation et de stigmatisation qu’elle perçoit. Cette évaluation est basée sur l’expérience de la personne et sur sa connaissance de la situation. Si l’analyse du coût personnel de la personne autiste est inférieure au gain social potentiel, elle décidera de s’engager dans le camouflage social. En revanche, si le coût personnel est supérieur au gain potentiel, la personne autiste ne s’engagera pas dans le camouflage social. Dans une optique intersectionnelle, il est probable que les personnes ayant de multiples identités marginalisées soient confrontées à une stigmatisation plus importante dans certains contextes et/ou à différents types de stigmatisation liés à leurs différentes identités dans différentes communautés, ce qui aurait un impact sur, ou limiterait, ce processus de prise de décision. Par exemple, les autistes noirs courent un risque accru de voir leurs comportements autistiques perçus à tort comme agressifs et d’être victimes de violences policières,39 et de nombreux groupes marginalisés ont des raisons très importantes d’éviter tout contact avec la police ou les agences gouvernementales.40 Par conséquent, une personne peut avoir besoin de se camoufler pour survivre et ne pas avoir le privilège de décider de se camoufler ou non, en particulier dans ces contextes à haut risque (voir Franklin et al.)28

Dans un deuxième temps, une fois la décision prise quant à l’utilisation ou non du camouflage social, la personne autiste fera l’expérience de la réaction des autres acteurs de la situation, ce qui lui permettra de confirmer ou d’infirmer son évaluation par rapport à l’évaluation du coût personnel et le gain social potentiel. Toutefois, le succès du camouflage social pour l’obtention d’un gain social potentiel dépend de la réaction de l’autre et de la manière dont celui-ci interprète le camouflage social, ce qui nous amène à la troisième étape.

Dans cette troisième étape, la personne autiste analyse sa décision et réfléchit au gain social réel, tel qu’il est observé à travers la réaction de l’autre, par rapport à son coût personnel. Cette réflexion enrichira ses connaissances et influencera la prise de décision dans les situations ultérieures en affinant l’introspection de la personne autiste sur le choix de s’engager ou non dans le camouflage social, mais aussi sur le choix des stratégies et l’évaluation du coût personnel par rapport au gain social potentiel, à la lumière des réactions possibles de la part de l’autre.

Certains aspects du processus décisionnel de camouflage social sont-ils propres à l’autisme ?

Comme nous l’avons vu dans les sections précédentes, le camouflage social est une forme de gestion des impressions7 à laquelle tout le monde s’adonne, et les groupes minoritaires en particulier, compte tenu des structures de pouvoir de la société, ont de nombreuses raisons de s’adonner au camouflage social en vue d’un gain social potentiel (p. ex. réduire la stigmatisation et accroître le sentiment d’appartenance), comme en témoignent les nombreux rapports sur le « camouflage » dans différents groupes minoritaires18-20. Dans de nombreux groupes tels que les minorités sexuelles, les minorités racialisées et les personnes souffrant d’un handicap physique, la relation entre l’expérience de la stigmatisation sociale et les effets négatifs sur la santé physique et mentale est bien établie.26 Deux études37,41 indiquent une association entre l’expérience de la stigmatisation et le bien-être chez les personnes autistes. A notre connaissance, les comportements de camouflage social n’ont pas été examinés empiriquement dans d’autres groupes en tant que médiateur principal entre la stigmatisation et les effets négatifs sur la santé mentale, comme ils l’ont été dans l’autisme.42 Il est probable que les impacts négatifs, ou les coûts personnels du camouflage social, soient également partagés par d’autres groupes minoritaires. Par exemple, nous savons que le camouflage social est un facteur de risque de suicide chez les autistes38 , alors qu’il ne l’est pas dans la population générale. A notre connaissance, il n’existe pas d’étude comparative entre les autistes et d’autres groupes minoritaires concernant les impacts du camouflage social. Cependant, le camouflage social peut également être associé au risque suicidaire dans d’autres groupes minoritaires tels que les personnes transgenres.

Ainsi, ce qui est propre à l’autisme n’est pas la pratique du camouflage social ou ses effets, positifs (gain social potentiel) ou négatifs (coûts personnels). Ce qui est peut-être propre à l’autisme, c’est la façon dont la personne autiste s’engage dans le processus de prise de décision lui-même, dans la première étape : L’évaluation et la décision de se camoufler ou non et la troisième étape, la réflexion et la mise à jour, ainsi que, et c’est important, la façon dont les autres personnes perçoivent les autistes et réagissent à leur égard au cours de la deuxième étape. La différence, à ces trois étapes, peut être liée aux caractéristiques fondamentales et au diagnostic de l’autisme, qui se définit par des difficultés d’interaction sociale et de communication, ainsi que par des comportements et des intérêts restreints et répétitifs.1 À la première étape, l’évaluation des éléments du gain social potentiel, par exemple la compréhension des attentes dans un contexte social particulier ou la façon dont le choix d’une stratégie particulière sera perçu, peut différer entre une personne autiste et une personne non autiste. De même, à la troisième étape, l’interprétation des réactions des autres et l’analyse du gain social réel peuvent différer de l’analyse d’une personne non autiste, étant donné la compréhension différente et/ou l’importance perçue des conventions sociales, et la perception différente de l’intention sociale d’autrui.

En outre, le fait de s’engager dans la première et la troisième étape demande probablement plus d’efforts et de ressources pour les autistes que pour les autres, comme le montre le sous-thème « Cognitively taxing » documenté par l’analyse thématique de Livingston et de ses collègues sur l’expérience des autistes en matière de stratégies de compensation sociale.11 La deuxième étape souligne que la réaction de l’autre est au cœur du gain social réel et de la situation sociale vécue par la personne autiste. À cet égard, les recherches suggèrent que les non-autistes ont des perceptions sociales négatives des personnes autistes, même lors d’une exposition très brève de 10 secondes à une vidéo d’une personne autiste qui parle.43-45 Il est possible que ce soit le cas même lorsque les autistes tentent de se camoufler socialement (par exemple, le camouflage n’étant pas considéré comme efficace), bien que cela n’ait pas encore fait l’objet d’une étude.

Contributions du modèle et potentiel d’application dans la pratique

Le modèle a été directement inspiré par les expériences d’une personne autiste (MG) ; il opérationnalise l’expérience vécue et représente les multiples situations expérimentées. En effet, le modèle inclut la flexibilité et l’adaptation à des situations particulières en prenant en compte un certain nombre de considérations pertinentes dans l’évaluation du gain social potentiel, liées à la fois à l’individu (possibilité, choix de la stratégie, qualité, contexte) et à la société (stigmatisation, acceptation) et en considérant la prise de décision de chaque personne autiste par rapport à l’utilisation du camouflage social en fonction de ses expériences et de ses connaissances (par exemple, lors de la première étape ou du processus d’évaluation).

En décomposant le processus décisionnel du camouflage social, le modèle permet de définir adéquatement le rôle de chaque composante afin d’intégrer ces notion dans des problématiques de santé publique telles que la stigmatisation ou la santé mentale. Par exemple, une mesure du besoin perçu de camouflage social par la personne autiste pourrait être utilisée pour mesurer la stigmatisation perçue par rapport à l’acceptation de la personne autiste, puisque l’utilisation du camouflage social est corrélée à la stigmatisation perçue.27 La mesure du besoin perçu de camouflage social pourrait également être utilisée pour évaluer l’efficacité des interventions visant à promouvoir l’acceptation chez les personnes non autistes. Étant donné que les interventions traditionnelles encouragent les changements de comportement uniquement chez les personnes autistes,45 cela devrait se traduire par une augmentation du camouflage social, alors qu’une intervention ciblant la population générale et encourageant l’acceptation devrait entraîner une diminution des pratiques de camouflage social. Étant donné la relation établie entre le camouflage et une mauvaise santé mentale chez les autistes,35,37,38 après avoir soigneusement examiné s’il est sûr pour l’individu de se démasquer dans un contexte particulier, la réflexion sur les pratiques de camouflage pourrait être un facteur à modifier pour améliorer ou protéger la santé mentale.

Enfin, ce modèle permet également d’identifier de nouvelles pistes d’interventions psychosociales, notamment en soutenant la personne autiste dans sa prise de décision en matière de camouflage social (choisir de le faire ou non), mais aussi dans l’augmentation des connaissances acquises par l’auto-analyse de ses propres expériences vécues. Par exemple, la divulgation du diagnostic à des personnes de confiance est généralement associée à de meilleurs aménagements et à un meilleur soutien.12 La divulgation du diagnostic peut également améliorer les premières impressions.46 Ainsi, une combinaison de camouflage social et de divulgation pourrait réduire les impacts de la stigmatisation, tout en réduisant également les impacts négatifs du camouflage social pour la personne autiste.44 Notre modèle peut aider à soutenir la prise de décision autour de tels choix, pour les individus, pour les praticiens travaillant avec les autistes de manière individuelle, ainsi que pour les programmes de soutien ou de mentorat par les pairs.

Limites et questions à approfondir

Ce modèle est une proposition préliminaire et plusieurs de ses aspects doivent être approfondis. Actuellement, le modèle se concentre sur une évaluation globale des coûts personnels et des gains sociaux potentiels, sans connaître l’influence de chaque composante proposée. Par exemple, quelle est la relation entre les facteurs internes et la possibilité de camouflage social ? Quels sont les facteurs internes les plus pertinents qui influencent l’utilisation du camouflage social ? Comment les « autres » déterminent-ils la qualité du camouflage social ? Quels sont les critères d’un camouflage social « réussi » ? Quels sont les coûts personnels (santé mentale, physique, image de soi) qui ont l’impact négatif le plus important ? Par exemple, comment la prise de décision est-elle influencée lorsque l’on est autiste et que l’on appartient à un groupe racial ou ethnique particulier, et/ou que l’on s’identifie à une minorité sexuelle ou de genre ? Nous sommes d’accord avec les appels à la nécessité de faire évoluer la recherche et la pratique sur l’autisme dans une direction plus inclusive en appliquant une lentille intersectionnelle39, 40, 47, 48, 49, 50, 51 et nous espérons que ce modèle initial pourra être développé pour représenter une diversité d’expériences vécues. 

Conclusion

En conclusion, cet article visait à présenter un premier modèle conceptuel de la prise de décision des autistes en matière de camouflage social. Le modèle décrit une évaluation des coûts personnels par rapport au gain social potentiel, qui détermine la décision d’utiliser ou non le camouflage social. Le camouflage social n’est pas spécifique aux personnes autistes. Les motivations et les effets du camouflage social sont probablement similaires pour d’autres groupes minoritaires, à l’exception des autistes, pour lesquels les processus de prise de décision et d’introspection liés au camouflage social comportent des éléments uniques, compte tenu des difficultés de communication et des difficultés relationnelles associées à l’autisme. En fin de compte, le gain social réel dépend largement de la façon dont les autres réagissent aux comportements de camouflage social. Étant donné les préjugés négatifs dans la façon dont les personnes non autistes perçoivent les autistes et réagissent socialement à leur égard, il est probable que cela ait un impact sur le succès du camouflage social ou sur le gain social obtenu. Cela peut ajouter un défi particulier pour les autistes, en termes de camouflage social, par rapport à d’autres groupes minoritaires. 

Nous espérons que ce modèle pourra aider les personnes autistes à prendre des décisions concernant le camouflage social, et qu’il aidera les professionnels à comprendre ce processus de prise de décision et le soutien qu’ils peuvent apporter à leurs clients autistes sur cette question.

Déclaration de conflit d’intérêts : Les auteurs n’ont aucun conflit d’intérêt à déclarer.

Remerciements : Merci à Lucila Guerrero pour l’élaboration de la figure 1.

Contribution des auteurs

MG a eu l’idée de ce modèle et a rédigé une première version du manuscrit. Des discussions avec IC et AN sur le modèle et d’autres publications sur ce sujet ont permis d’affiner les idées et d’élaborer le modèle. IC et AN ont rédigé des sections supplémentaires du manuscrit pour contextualiser le modèle. Les trois auteurs ont révisé la soumission initiale, intégré les commentaires des évaluateurs et accepté le manuscrit final.

Références 

  1. American Psychiatric Association. Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.), 2003.
  2. Goffman E. The Presentation of self in everyday life. New York: Doubleday; 1959.
  3. Goffman E. The presentation of self in everyday life. Allen Lane the Penguin Press; 1969.
  4. Goffman E.  Interaction ritual: Essays on face-to-face behaviour. Pantheon Books; 1982.
  5. Larson DG, Chastain RL, Hoyt WT, Ayzenberg R.Self-concealment: Integrative review and working model. Journal of Social and Clinical Psychology. 2015;34:705-774.
  6. Meyer I. Minority stress and mental health in gay men. Journal of Health and Social Behavior. 1995; 36: 38-56. Doi: 10.2307/2137286
  7. Meyer IH. Prejudice, social stress, and mental health in lesbian, gay, and bisexual populations: conceptual issues and research evidence. Psychological bulletin. 2003;129(5): 674.
  8. Frost DM, Ilan HM. Minority stress theory: Application, critique, and continued relevance. Current Opinion in Psychology. 2023: 101579.
  9. Botha M, Frost DM.  Extending the minority stress model to understand mental health problems experienced by the autistic population. Soc Ment Health. 2020;10(1):20-34. https://doi.org/10.1177/2156869318804297.
  10. Zhuang ST, Reddrop S, Dean L, Maybery M, Magiati I. Psychosocial factors associated with camouflaging in autistic people and its relationship with mental health and well-being: A mixed methods systematic review. Clin Psychol Rev. 2023.
  11. Livingston LA, Shah P, Happé F. Compensatory strategies below the behavioural surface in autism: A qualitative study. Lancet Psychiatry. 2019;6(9):766-777.doi
  12. Loo Ruy Yi B. Individual psychological factors and thinking styles and their role in camouflaging behaviours and trajectories in autistic and non-autistic people: A Quantitative and qualitative study. Master Thesis, Department of psychology, National university of Singapore; 2020.
  13. Ai W, Cunningham WA, Lai, MC. Reconsidering autistic “camouflaging” as transactional impression management. Trends Cogn Sci. 2022;26(8): 631-645.https://doi.org/ 10.1016/j.tics.2022.05.002.
  14. Fombonne E.Camouflage and autism. J Child Psychol Psychiatry. 2020;61(7):735-738.
  15. Miller D, Rees J, Pearson A. “Masking is life”: Experiences of masking in Autistic and nonautistic adults. Autism Adulthood, 2021;3(4):330-338. https//doi.org/10.1089/aut.2020.0083.
  16. Tajfel H, Turner JC.  An integrative theory of intergroup conflict. In: Austin WG, Worchel S, eds. The Social Psychology of Intergroup Relations  Monterey Brooks/Cole; 1979:33-37.
  17. Radulski EM. Conceptualising autistic masking, camouflaging, and neurotypical privilege: Towards a Minority Group Model of Neurodiversity. Human Development. 2022;66(2): 113-127. https://doi.org/10.1159/000524122
  18. Fanon F. Peau noire, masques blancs.Éditions du Seuil; 1952.
  19. Schmitz RM, Tyler KA. Contextual constraints and choices: Strategic identity management among LGBTQ youth. J LGBT Youth. 2018;15(3):212-226. https://doi.org/10.1080/19361653.2018.1466754.
  20. Smith SL. Masking the feeling of being stupid. The Pointer. 1988;32(3):18-22. https://doi.org/10.1080/05544246.1988.9944779.
  21. Crenshaw W K.  Demarginalizing the intersection of race and sex: A Black feminist critique of antidiscrimination doctrine. Feminist Theory and Antiracist Politics. University of Chicago Legal Forum.1989;2.
  22. Crenshaw KW.  On Intersectionality: Essential Writings. The New Press; 2017.
  23. Hull L, Lai M-C, Baron-Cohen S, Allison C, Smith P, Petrides K, Mandy W. Gender differences in self-reported camouflaging in autistic and non-autistic adults. Autism. 2020;24(2):352–363.
  24. Dean M, Harwood R, Kasari C. The art of camouflage: Gender differences in the social behaviors of girls and boys with autism spectrum disorder. Autism. 2017;21(6):678–689. https://doi.org/10.1177/1362361316671845.
  25. Wood-Downie H, Wong B, Kovshoff H, Mandy W, Hull L, Hadwin JA.  Sex/gender differences in camouflaging in children and adolescents with autism.  J Autism Dev Disord. 2021;51(4):1353–1364. https://doi.org/10.1007/s10803-020-04615-z.
  26. Lai MC, Lombardo MV, Ruigrok AN, et al. Quantifying and exploring camouflaging in men and women with autism. Autism. 2017;21(6):690-702. https://doi.org/10.1177/1362361316671012.
  27. Pearson A, Rose KA. Conceptual analysis of autistic masking: Understanding the narrative of stigma and the illusion of choice. Autism Adulthood. 2021;3(1):52-60. doi: 10.1089/aut.2020.0043.
  28. Franklin MD, Taylor EE, Floríndez DC, et al. An occupational science contribution to camouflaging scholarship: Centering intersectional experiences of occupational disruption. Autism in Adulthood. 2024. doi:10.1089/aut.2023.0070
  29. Milton, D, Sims T. How is a sense of well-being and belonging constructed in the accounts of autistic adults? Disability & Society, 2016;31(4), 520–534. doi:10.1080/09687599.2016.1186529.
  30. Bargiela S, Steward R, Mandy W. The experiences of late-diagnosed women with autism spectrum conditions: An investigation of the female autism phenotype. J Autism Dev Disord. 2016 Oct;46(10):3281-94. doi: 10.1007/s10803-016-2872-8. PMID: 27457364; PMCID: PMC5040731.
  31. Hull L, Petrides KV, Allison C, Smith P, Baron-Cohen S, Lai MC, Mandy W.. “Putting on my best normal”: Social camouflaging in adults with autism spectrum conditions. J Autism Dev Disord. 2017;47:
  32. Hull L, Mandy W, Lai M-C, Baron-Cohen S, Allison C, Smith P, Petrides, KV. Development and validation of the camouflaging autistic traits questionnaire (CAT-Q). J Autism Dev Disord. 2019;49(3):819-833.
  33. Livingston LA, Shah P, Milner V, Happé F. Quantifying compensatory strategies in adults with and without diagnosed autism. Molecular Autism. 2020;11(15).
  34. Frost M.  Social stigma and its consequences for the socially stigmatized. Soc Personal Psycho Compass. 2011;5(11):824-839. https//doi.org/10.1111/j.1751-9004.2011.00394.x.
  35. Cage E, Troxell-Whitman Z. Understanding the reasons, contexts and costs of camouflaging for autistic adults. J Autism Dev Disord. 2019;49(5):1899-1911.https://doi.org/10.1007/s10803-018-03878-x.
  36. Bradley L, Shaw R, Baron-Cohen S, Cassidy S.  Autistic adults’ experiences of camouflaging and its perceived impact on mental health, Autism Adulthood. 2021;3(4):320-329. doi.org/10.1089/aut.2020.0071.
  37. Perry E, Mandy W, Hull L, Cage E. Understanding camouflaging as a response to autism-selated Stigma: A social identity theory approach. J Autism Dev Disord. 2020;52:800-810. https://doi.org/10.1007/s10803-021-04987-w.
  38. Cassidy S, Bradley L, Shaw R, Baron-Cohen S.  Risk markers for suicidality in autistic adults. Mol Autism. 2018;9(1):42. https://doi.org/10.1186/s13229-018-0226-4.
  39. Giwa Onaiwu M.  « They don’t know, don’t show, or don’t care »: Autism’s white privilege problem. Autism Adulthood. 2020;2(4):270-272. doi:10.1089/aut.2020.0077.
  40. Jones DR, Nicolaidis C, Ellwood LJ, et al.  An expert discussion on structural racism in autism Research and practice. Autism Adulthood. 2020;2(4):273-281.
  41. Jeanneret N, Courcy I, Caron V, et al.  Discrimination and victimization as mediators between social support and psychological distress in autistic adults. Res Autism Spectr Disord. 2022;98. https://doi.org/10.1016/j.rasd.2022.102038.
  42. Cassidy SA, Gould K, Townsend E, Pelton M, Robertson AE, Rodgers J.  Is camouflaging autistic traits associated with suicidal thoughts and behaviours? Expanding the interpersonal psychological theory of suicide in an undergraduate student sample. J Autism Dev Disord. 2020;50: 3638-3648. https://doi.org/10.1007/s10803-019-04323-3.
  43. Sasson NJ, Faso DJ, Nugent J, Lovell S, Kennedy DP, Grossman RB.  Neurotypical peers are less willing to interact with those with autism based on thin slice judgments. Sci Rep. 2017;7(40700). https://doi.org/10.1038/srep40700.
  44. DeBrabander KM, Morrison KE, Jones DR, Faso DJ, Chmielewski M, Sasson NJ.  Do first impressions of autistic adults differ between autistic and nonautistic observers? Autism Adulthood. 2019;1(4):250-257. https://doi.org10.1089/aut.2019.0018.
  45. Davis R, Crompton CJ.  What do new findings about social interaction in autistic adults mean for neurodevelopmental research? Perspec Psychol Sci. 2021;16(3): 649-653. https://doi.org/10.1177/1745691620958010.
  46. Sasson NJ, Morrison KE. First impressions of adults with autism improve with diagnostic disclosure and increased autism knowledge of peers. Autism. 2019;23(1):50-59. doi.org10.1177/1362361317729526.
  47. Botha M, Gillespie-Lynch K.  Come as you are: Examining autistic identity development and the neurodiversity movement through an intersectional lens. Human Development. 2022;66(2):93-112. doi:10.1159/000524123.
  48. Cascio MA, Weiss JA, Racine E. Making autism research anclusive by Attending to intersectionality: A review of the research ethics literature. Rev J Autism Dev Disord. 2021;8(1): 22-36. doi:10.1007/s40489-020-00204-z.
  49. Mallipeddi NV, VanDaalen RA. Intersectionality within critical autism studies: A narrative review. Autism Adulthood. 2022;4(4):281-289. doi:10.1089/aut.2021.0014.
  50. Moore I, Morgan G, Welham A, Russell G. The intersection of autism and gender in the negotiation of identity: A systematic review and metasynthesis. FemPsycho. 2022;32(4):421-442. doi:10.1177/09593535221074806.
  51. Strand, LR. Charting relations between intersectionality theory and the neurodiversity paradigm. Disabil Stud Q. 2017;37(2). doi.org/10.18061/dsq.v37i2.5374.
  52. Lawson WB. Adaptive morphing and coping with social threat in autism: An autistic perspective. Journal of Intellectual Disability-Diagnosis and Treatment. 2020;8(3):519-526.

[1] D’un point de vue critique, nous reconnaissons qu’il existe également de nombreuses situations pour lesquelles le camouflage peut être inconscient et émerger comme une réaction de protection à la stigmatisation sociale, à la pression contextuelle pour se conformer, à la victimisation ou à l’intimidation (cf. Lawson, Pearson & Rose, Zhuang et al.).10,27,52 Ceci est illustré par le terme de Lawson « adaptative morphing» qui met en évidence une réponse biologique aux éléments environnementaux ou aux menaces, où il n’y a pas de choix ou de prise de décision impliquée. 

Je ne suis pas une « bombe atomique »… mon diagnostic n’ont plus!

À la suite des nombreuses réactions de mon post Facebook (https://www.facebook.com/mathieu.giroux.127/posts/pfbid02LhHKgH4NnXjXjEHjr8DEMbAPkQQc9i1GqC3mNLCHSKL6d29sHgcU9EuXLM6asxgwl?notif_id=1719536182375074&notif_t=feedback_reaction_generic&ref=notif)

J’ai décidé de mettre celui-ci sur mon blogue étant donné l’intérêt.

Pour la mise en contexte, la phrase exacte est «  »On va vivre la bombe atomique qui explose dans la famille quand un diagnostic est donné ».

J’ai écouté la 1ère émission de « Autisme, le commencement » et celle-ci se termine sur une phrase de monsieur Charles Lafortune disant qu’il s’en va observer les impacts de la « bombe atomique » qu’est l’annonce du diagnostic d’autisme à une famille.

Je veux être clair, je ne nie aucunement les impacts émotionnels pour les parents dont l’enfant reçoit un diagnostic d’autisme. Celui-ci doit chambouler toute la perception de la parentalité.

Par contre, cela est un diagnostic d’autisme, aucunement un diagnostic d’une maladie grave et mortelle, sans aucun remède ou de l’annonce du décès de l’enfant.

De plus, je ne connais aucune personne autiste qui a eu un effet aussi dévastateur qu’une bombe atomique. Avec tout le respect pour les victimes et les proches, un diagnostic d’autisme, ce n’est pas Hiroshima ou Nagasaki.

Certains me diront peut-être que je suis très différent de Mathis (le fils de monsieur Lafortune), et que je ne peux pas comprendre l’impact réel de l’annonce d’un tel diagnostic. Cela est vrai que je suis très différent de Mathis.

Or, cette différence n’est possiblement pas en lien avec l’autisme, mais beaucoup plus reliée aux deux extrêmes de nos potentiels intellectuels respectifs.

Je ne crois pas que mes parents étaient prêt ou avaient imaginer avoir un enfant inapte à l’emploi, mais capable d’écrire des articles scientifiques. D’avoir un enfant pouvant accomplir les activités de la vie quotidienne, mais incapable de vivre seul dans un appartement ou une maison. D’avoir un enfant, qui vit des crises de santé mentale tellement souffrantes, qu’il tente d’éviter celles-ci par l’automutilation. D’avoir un enfant qui devra être interné en psychiatrie pour une tentative de suicide. etc.

Leur parentalité fut aussi bouleversé et eux, ils n’avaient pas, à cet époque, de diagnostic pour leur donner des ressources ou des explications de mes difficultés et souffrances.

Mais ce qui est le plus insultant de cette métaphore est le contexte dans lequel Charles affirme cela. Il dit, quelques phrases avant, que l’émission a notamment pour but de lutter contre la stigmatisation et les préjugés en lien avec la santé mentale.

Monsieur Lafortune, je pense que vous avez échappé celle-ci. Qualifier un diagnostic d’autisme de « bombe atomique » est loin de lutter contre la stigmatisation et les préjugés, bien au contraire.

L’autisme fait-il souffrir ? Est-ce que je souffre de mon autisme ?

L’autisme fait-il souffrir ? Est-ce que je souffre de mon autisme ?

Deux modèles théoriques, le modèle médical d’un côté et les paradigmes de la neurodiversité de l’autre, donnent une réponse à ces questions. Mais avant d’aborder ces réponses, que signifie la souffrance ?

Selon l’académie de médecine, la souffrance est définie comme « un malaise émotionnel, affectif et thymique, plus ou moins intense, personnel à chacun, qui se développe en face d’une douleur ressentie comme non tolérable avec laquelle il s’intrique généralement. » (Académie de Médecine, 2024)

Autrement dit, la souffrance est une perception personnelle, qui a pour cause une douleur et se manifeste de différentes façons avec des intensités variables.

En ce sens, le modèle médical affirme clairement que l’autisme fait souffrir. Cela est même inclus dans les critères du diagnostics.

« Les symptômes cliniques engendrent des difficultés ou de la souffrance significatives au niveau social, occupationnel ou toutes autres sphères du fonctionnement. » (APA, 2013, interprétation libre)

À l’inverse, les paradigmes de la neurodiversité affirment que la souffrance n’est pas causée par l’autisme, mais par un environnement inadapté, qui engendre la souffrance, notamment par la stigmatisation.

Autrement dit, ces modèles imputent la cause de la souffrance à la personne, dans le cas du modèle médical ou au social, dans le cas des paradigmes de la neurodiversité.

Mais est-ce vraiment le cas ? La cause peut-elle être que sociale ou individuelle ? L’acceptation et la reconnaissance de l’autisme peuvent-ils diminuer la souffrance puisque la cause est individuelle ? À l’inverse, un environnement parfaitement accommodant éliminera t’il nécessairement toute la souffrance de la personne autiste puisque la cause est externe à celle-ci ?

Pour ma part, je souffre de mon autisme et l’environnement me fait souffrir parce que je suis autiste.

Je ne crois aucunement qu’il soit possible d’avoir un environnement complètement adapté à mes besoins, à moins que je vive complètement isolé de tous. Cela serait impossible puisque je ne pourrais répondre à tous mes besoins de base, et, même dans ce cas, il resterait des enjeux sensoriels puisqu’il est impossible d’avoir un contrôle parfait, en tout temps, sur la luminosité, les sons, les odeurs, etc.

Ainsi, l’autisme engendre réellement une souffrance, en soi, dont la cause n’est pas l’environnement externe. Mais cette souffrance ne se limite pas seulement à des enjeux sensoriels. L’autisme me fait souffrir chaque fois

  • que je suis blessant dans ma communication,
  • que j’ai des conflits parce que je suis incapable de comprendre le sens des propos d’une personne,
  • que j’échoue à répondre adéquatement à une demande, qui semble pourtant claire et précise,
  • que ma rigidité cognitive m’empêche de m’adapter aux spécificités des situations,
  • que mes intérêts sont plus importants que le bien-être de mes proches,
  • que je fais des crises,
  • etc.

Souhaiterais-je ne plus souffrir de mon autisme ? Évidemment.

Je ne crois pas qu’il existe des personnes qui aiment ou souhaitent souffrir, même au niveau des fétiches sexuels puisque la souffrance implique une douleur intolérable.

Est-ce que je ne voudrais plus être autiste pour éviter cette souffrance ? Non, jamais !

Je ne crois pas qu’en éliminant une partie des personnes celles-ci souffrent moins. De nombreuses études sur le camouflage social démontrent les impacts négatifs de « cacher » ce que nous sommes (Cage et Troxell-Withman, 2019 ; Livingston et al., 2019 ; Bptha et Frost, 2020 ; Bradley et al. 2021 ; Cassidy et al. 2018). Au même titre, les thérapies de conversion ou les lois contre les minorités sexuelles n’ont jamais favorisé l’épanouissement de ces personnes.

Ainsi, la notion de souffrance et le désir de conserver sa neurologique autistique sont deux notions distinctes, qui ne doivent pas être confondues. Il peut exister une interrelation entre ces deux notions, mais aucunement une notion de causalité.

Cela est aussi le cas pour le lien entre l’autisme et le handicap. Il est possible de souffrir sans être handicapé et il est possible d’être autiste sans être handicapé.

En effet, la personne autiste peut être en situation de handicap plutôt qu’être une personne handicapée. Autrement dit, que les limitations qu’elle vit proviennent de l’environnement externe et que cela est circonstancielle. La personne autiste pourrait aussi ne pas être considérée comme une personne handicapée si les difficultés ou limites sont comblées par des accommodations, même si cela ne signifie pas que la personne n’a aucune difficulté ou limite. (Modèle de développement humain – processus de production du handicap, 2010)

Donc, à mon sens, il n’existe aucun problème à affirmer que je souffre de mon autisme. Cela ne signifie aucunement que j’ai un problème, que je veux être guéri ou que je souhaite que mon autisme soit éliminé. Par contre, cela ne signifie pas que je me considère comme une personne handicapée parce que je souffre.

La souffrance n’est que l’expression d’une douleur et il ne devrait jamais y avoir d’enjeu à exprimer celle-ci. Le problème n’est pas la souffrance de la personne, mais le jugement que nous faisons par rapport à l’expression de cette douleur alors que nous devrions être beaucoup plus empathique à cette confidence.

Corrections orthographiques et syntaxes : Claude Filion

Références :

Académie de Médecine, Dictionnaire médical de l’Académie de Médecine, 2024, https://www.academie-medecine.fr/le-dictionnaire/index.php?q=souffrance%20f%26oelig%3Btale, consulté le 2 avril 2024.

American Psychiatric Association, Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.), 2013.

Botha M, Frost DM. Extending the minority stress model to understand mental health problems experienced by the autistic population. Soc Ment Health. 2020;10(1):20-34. https://doi.org/10.1177/2156869318804297.

Bradley L, Shaw R, Baron-Cohen S, Cassidy S. Autistic adults’ experiences of camouflaging and its perceived impact on mental health, Autism Adulthood. 2021;3(4):320-329. doi.org/10.1089/aut.2020.0071.

Cage E, Troxell-Whitman Z. Understanding the reasons, contexts and costs of camouflaging for autistic adults. J Autism Dev Disord. 2019;49(5):1899-1911.https://doi.org/10.1007/s10803-018-03878-x.

Cassidy S, Bradley L, Shaw R, Baron-Cohen S. Risk markers for suicidality in autistic adults. Mol Autism. 2018;9(1):42. https://doi.org/10.1186/s13229-018-0226-4.

Livingston LA, Shah P, Happé F. Compensatory strategies below the behavioural surface in autism: A qualitative study. Lancet Psychiatry. 2019;6(9):766-777.

Modèle de développement humain- processus de production du handicap, Réseau international sur le Processus de production du handicap, Québec, 2010, https://ripph.qc.ca/modele-mdh-pph/le-modele/, consulté le 30 avril 2024,

Savoir ou ne pas savoir… les enjeux du diagnostic !

Avant de débuter, je tiens à remercier le Dr Baudouin Forgeot d’Arc, pédopsychiatre, pour les nombreux échanges avec moi sur ce sujet. Les Dr Mottron, Beauchamps-Chatel et Grégoire m’ont félicité pour la qualité de ce texte.

Le diagnostic est sûrement l’élément le plus central à l’autisme. Or, malgré qu’il soit le seul élément commun à toutes les personnes autistes, celui-ci recèle énormément d’enjeux, autant pour les professionnels, que pour les personnes autistes et leurs proches.

Ce texte n’abordera pas le processus d’évaluation, mais plutôt certaines notions théoriques du diagnostic. Ainsi, j’aborderai plusieurs éléments :

  • Qu’est-ce qu’un diagnostic en santé mentale comparativement à d’autres diagnostics en santé ?
  • Jugement clinique vs outils standardisés (ADOS, ADI-R)
  • Objectifs ou utilité du diagnostic : identification, service et accommodation ou appartenance,
  • Quelques enjeux reliés au diagnostic :
    • Estime de soi vs difficulté et souffrance,
    • Accès au service,
    • Source de financement potentiel (école, subvention pour personne handicapée, etc.),
    • Impact sur la recherche scientifique.
  • Quelques enjeux éthiques découlant du diagnostic :
    • Les personnes autistes sont-elles des expertes en autisme ?
    • Auto identification vs évaluation,
    • Déresponsabilisation,
    • L’autisme : une explication pour tout.

Le texte que je vous propose, avec les références que je cite, représente un résumé de mes lectures et discussions avec plusieurs cliniciens sur ce sujet. J’espère vous aider dans votre propre réflexion !

Fondements d’un diagnostic en santé mentale

Un diagnostic d’autisme est un diagnostic en santé mentale.

Tous les diagnostics en santé mentale sont faits avec le manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux (DSM). Le DSM est un ouvrage spécialisé qui a une énorme influence sur tout le fonctionnement de l’univers en santé mentale.

Qui a un diagnostic ? Quels sont les services ? Qui paie pour les services ? Quelle est la responsabilité, jusqu’au niveau légal, de la personne par rapport à ses actions ? L’influence du DSM se retrouve aussi, au niveau politique et sociétal, sur les services offerts, le traitement des criminels, les politiques publiques, les services dans les différentes institutions (garderie, école, etc.) etc. (Phillips et al, 2012)

Le DSM et les cliniciens ont donc une énorme responsabilité soit de ne pas inclure ou émettre des diagnostics si ceux-ci engendrent une hausse de faux positifs (diagnostic erroné) et de l’utilisation de médicaments et d’interventions qui ne sont pas nécessaires. (Phillips et al, 2012)

Par contre, toutes les situations cliniques rencontrées ne doivent pas être « nommées » ou « décrites ». Seules les situations permettant une investigation sur le phénotype, les pronostics, les interventions ou les traitements devraient être incluses. (Phillips et al, 2012)

Cette rigueur s’explique par le fait que la psychiatrie est l’un des derniers domaines en médecine, qui est presque exclusivement basé sur une science descriptive. (Phillips et al, 2012) Une modification mineure aux critères pouvant engendrer une modification importante au taux de prévalence et avoir des impacts importants. (Phillips et al, 2012) Le taux de prévalence du diagnostic d’autisme ayant augmenté par 20 avec les changements du DSM-IV par rapport au DSM-III. (Phillips et al, 2012)

Ainsi, il serait fort préférable d’avoir des critères de diagnostics précis, limités et restrictifs, d’autant plus que les auteurs du DSM n’ont aucun contrôle sur la compréhension des critères par les cliniciens. (Phillips et al, 2012) Or, plus les critères seront précis et restrictifs, plus le taux de faux négatif sera élevé (ne pas émettre le diagnostic alors que la personne l’est). À l’inverse, des critères plus souples engendrent une hausse des faux positifs (émettre le diagnostic alors que la personne ne l’est pas). Il faut donc se demander ce qui est le pire : un faux négatif ou un faux positif. (Phillips et al, 2012)

La réponse à ce dilemme est possiblement, dans le fait surprenant, pour une majorité de personne, que les conséquences du diagnostic ont un rôle important lors de l’évaluation de celui-ci. (Phillips et al, 2012) En effet, il est facile de croire qu’une évaluation médicale, en autisme, se base seulement, ou très fortement, sur des notions scientifiques. Or, la connaissance scientifique permet de définir les cas cliniques unanimes pour tous les cliniciens et ces cas sont relativement peu commun. Celle-ci ne permet pas de définir les cas plus complexes ou sur les limites des critères. En ce sens, plusieurs facteurs décisionnels doivent être considérés et le plus important, possiblement, est l’impact du diagnostic pour la personne. Autrement dit, celui-ci va t’il blesser ou aider ? Est-ce pire, pour la personne, de ne pas avoir de diagnostic ou d’avoir un diagnostic ? (Phillips et al, 2012)

En résumé, le diagnostic en santé mentale est un terme pour désigner un ensemble, immuable et inaltérable, de multiples éléments, qui inter reliés, lui sont uniques. Le diagnostic en santé mentale ne peut donc pas exister si un des éléments est absent, ce qui n’est pas le cas pour plusieurs autres diagnostics.

Donc, qu’est-ce qu’un diagnostic en autisme ?

Le diagnostic en santé mentale est un terme pour désigner un ensemble, immuable et inaltérable, de multiples éléments, qui inter reliés, lui sont uniques. Pour le diagnostic d’autisme, vous avez de multiples manifestations chez une personne et celle-ci aura un diagnostic d’autisme, seulement et seulement si, les manifestations observées correspondent exactement aux critères observables du diagnostic, tel que décrits dans le DSM. Le diagnostic en santé mentale ne peut donc pas exister si un des éléments est absent, ce qui n’est pas le cas pour plusieurs autres diagnostics.

Par exemple, si nous prenons un virus, comme la Covid, les manifestations observables seraient la fièvre, l’absence de goût, la perte d’odorat, les douleurs musculaires, etc. Or, le diagnostic de la Covid existe, même si certains éléments ne sont pas présents et même si certains éléments sont relativement uniques à la personne. Cela s’explique puisque tous ces diagnostics, malgré des manifestations très différentes, ont une cause commune soit le virus de la Covid.

À l’inverse, pour le diagnostic d’autisme, vous avez de multiples manifestations chez une personne et celle-ci aura un diagnostic d’autisme, seulement et seulement si, les manifestations observées correspondent exactement aux critères observables du diagnostic, tel que décrits dans le DSM.

Autrement dit, le diagnostic en santé mentale est fait par des observations des manifestations, et si l’ensemble des manifestations correspond à une définition du DSM, un diagnostic de santé mentale sera émis. Par contre, si des éléments, même un seul, est manquant, le diagnostic ne pourra pas être émis, et dans ces éléments, la notion de préjudice ou du bien-être, fait partie des critères.

Ainsi, un diagnostic en autisme n’est pas un acte objectif, basé uniquement sur la connaissance scientifique, mais une évaluation subjective, avec l’aide de la science, réalisée par un professionnel expert, afin d’offrir une avenue pour l’amélioration de la qualité de vie de la personne et une représentation du fonctionnement de la personne, dans sa vie quotidienne.

Le diagnostic d’autisme est donc descriptif. Ce n’est pas parce que la personne est autiste qu’elle a certaines manifestations mais, c’est parce qu’elle a certaines manifestations et que cet ensemble correspond aux critères de l’autisme, qu’un diagnostic d’autisme peut être émis.

Jugement clinique vs outil standardisé (ADOS, ADI-R)

Dans le processus d’évaluation de l’autisme, l’utilisation d’outils standardisés est souvent la norme. Les outils reconnus comme le « gold standard », pour l’autisme sont l’« Autism Disgnostic Observation Schedule » (ADOS) et l’ « Autism Diagnostic Interview Revised » (ADI-R) (Frigaux, A., Evrard, R., & Lighezzolo-Alnot, 2019). Ces outils cliniques ont démontré leurs preuves par rapport à l’évaluation de l’autisme, surtout au niveau théorique (Frigaux, A., Evrard, R., & Lighezzolo-Alnot, 2019). Par contre, ces outils ont des limites importantes pour les diagnostics différentiels et les cas plus complexes, soit des situations régulières dans la pratique clinique. (Frigaux, A., Evrard, R., & Lighezzolo-Alnot, 2019)

Par exemple ADI-R est un questionnaire sur les premières années de vie de la personne sur une variété de comportements et d’aptitudes. Or, les informations transmises par ce questionnaire comportent deux biais importants soit la disponibilité de l’information, mais aussi, le biais de perception du répondant, mais aussi, du clinicien qui fait l’entrevue. (Frigaux, A., Evrard, R., & Lighezzolo-Alnot, 2019) Ces biais ayant des impacts importants pour l’évaluation chez les jeunes enfants ainsi que les adultes, notamment pour différencier certains diagnostics comme la schizophrénie par rapport à l’autisme. (Frigaux, A., Evrard, R., & Lighezzolo-Alnot, 2019) Un constat similaire peut-être fait pour l’ADOS. Le biais de perception de l’évaluateur a un impact important sur le résultat, notamment en engendrant des faux positifs. (Frigaux, A., Evrard, R., & Lighezzolo-Alnot, 2019) Cela signifie que plusieurs diagnostics ne peuvent être distingués de l’autisme, seulement avec l’ADOS. Ainsi, ces deux outils, malgré les évidences d’efficacité, devraient être utilisés en support au jugement clinique du professionnel et non comme un résultat fiable. (Frigaux, A., Evrard, R., & Lighezzolo-Alnot, 2019)

L’analyse de l’autisme « franc » (un diagnostic d’autisme chez une personne qui est reconnu par tous les professionnels) abonde dans le même sens. Effectivement, le jugement clinique du professionnel serait le premier critère de la qualité de l’évaluation en autisme, avant l’utilisation des outils d’évaluation et ces outils seraient même une contrainte à la qualité de l’évaluation, pour les professionnels ayant une grande expertise. (de Marchena et Miller, 2017)

Or, ce constat soulève des enjeux méthodologiques importants : après combien d’évaluation le clinicien a-t-il assez d’expérience, pour que son jugement clinique soit supérieur aux outils d’évaluation ? Si la qualité d’une évaluation se base principalement sur le jugement clinique et que celui-ci est biaisé, par définition, comment savoir que l’évaluation est de qualité ? Un jeune clinicien, récemment formé, n’a nécessairement pas ou peu d’expérience clinique, alors comment s’assurer que ses évaluations soient de qualité en ne reposant pas uniquement sur les outils d’évaluations ?

Pour répondre à ces enjeux, des cliniciens et des institutions avec lesquels je collabore ont développé des guides, des outils et des éléments d’identification pour faciliter l’évaluation et augmenter la qualité de celle-ci. Par exemple, il existe plusieurs signes, non décrits dans le DSM, qui sont annexés à ceux-ci pour l’évaluation de l’autisme.

Je ne développerai pas plus cet élément puisque cela serait nuisible, autant pour le clinicien que la personne qui voudrait se faire évaluer. En effet, lorsqu’une personne se perçoit comme autiste et qu’elle se renseigne sur cela, lors de son évaluation, celle-ci biaisera, inconsciemment, ses réponses, afin de correspondre aux critères de diagnostic de l’autisme. Cela complexifie donc la tâche d’évaluation pour le professionnel et augmente les risques de faux positifs.

En conclusion, les outils standardisés, seuls, ne permettent pas d’avoir un diagnostic d’autisme. Le résultat de ces tests n’étant pas fiable à 100%. C’est une combinaison du jugement clinique du professionnel et des résultats de différentes évaluations, subjectives et objectives, qui permettent d’avoir un résultat de qualité pour l’évaluation en autisme.

Objectif ou utilité du diagnostic

Selon la personne, l’objectif du diagnostic n’est pas le même. Par exemple, celui-ci peut être perçu comme la reconnaissance d’une identité, d’une différence ou des difficultés, la preuve de trouble, de dysfonctionnement ou d’incapacité d’une personne, le besoin de service ou d’accommodation, une explication, etc.

Comme le DSM n’est qu’un « dictionnaire » et que le diagnostic d’autisme est le descriptif d’observations cliniques, en lien avec un fonctionnement d’une personne, pour décrire les difficultés et la souffrance vécue, le diagnostic n’a aucun objectif d’identification, d’explication, de démonstration ou autre justification. Celui-ci sert à décrire le fonctionnement quotidien d’une personne, tel que perçu par le clinicien. Ce fonctionnement étant illustré par des besoins et des difficultés afin de lui fournir les services et les accommodations les plus adéquats possibles. Au mieux, le diagnostic d’autisme reconnaît le développement neurologique atypique d’une personne.

En ce sens, ce n’est aucunement l’objectif du diagnostic d’autisme de reconnaître une perception identitaire ou d’offrir une explication à une situation précise. Le diagnostic d’autisme n’est pas une explication à ce que vit une personne, mais un élément contributif à la compréhension de sa situation, tout comme les autres caractéristiques de cette personne.

Comme l’objectif du diagnostic est de fournir les services et les accommodations les plus adéquats possibles pour la personne, les enjeux de faux négatif ou de faux positifs sont cruciaux. En effet, ne pas avoir de diagnostic ou un autre diagnostic que l’autisme, si tel est le cas, est très préjudiciable pour la personne, mais l’inverse est aussi vrai. Par exemple, avoir des services pour un trouble de personnalité si la personne est autiste engendre des effets néfastes importants, de même, avoir des services pour l’autisme si la personne a un trouble de personnalité est autant néfaste.

Autrement dit, se percevoir selon le descriptif d’un diagnostic, si celui-ci est erroné, engendre des biais cognitifs et de perception de soi importants, sans compter l’inefficacité des services et des accommodations offertes. Cela souligne l’importance du diagnostic, son utilité et les objectifs qui en découlent.

Quelques enjeux reliés au diagnostic

Étant donné l’objectif du diagnostic, soit de fournir des services et des accommodations, pour diminuer la souffrance et les difficultés d’une personne, il serait logique de penser que le diagnostic est positif pour la personne. Or, comme mentionné précédemment, les conséquences du diagnostic sont une partie importante du processus d’évaluation (Phillips et al., 2012). Dans ces impacts, j’aborderai les enjeux d’estime de soi, les enjeux d’accès aux services, le financement accordé en lien avec le diagnostic et les impacts pour la recherche scientifique.

Estime de soi vs difficulté et souffrance

En ce qui concerne les enjeux d’estime de soi, le diagnostic influence la perception de soi, sans compter les nombreux enjeux de stigmatisation relié à celui-ci (Valderrama et al., 2023). Ainsi, il serait possible d’avoir une personne qui réponde à tous les critères descriptifs de l’autisme (critère A et B du DSM-5), mais que cette personne ne reçoive pas de diagnostic d’autisme.

Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, le diagnostic ne sert pas seulement à décrire un fonctionnement, mais aussi, la souffrance et les difficultés d’une personne (critère C du DSM-5). Ainsi, si celle-ci n’éprouve pas de difficulté ou de souffrance, en lien avec son fonctionnement, le diagnostic ne sera pas émis. Cela s’explique étant donné que le diagnostic ne doit pas occasionner plus de tort que de bien. Dans ce cas-ci, les impacts de la stigmatisation ou administratifs (assurances notamment) sont plus importants que le bénéfice d’avoir un terme pour décrire le fonctionnement de la personne, sans que celle-ci reçoive ou désire des services et accommodement étant donné l’absence de difficulté ou de souffrance perçues.

Ainsi, lors de l’évaluation clinique, un enjeu important doit être l’identification de l’impact du diagnostic pour la personne, dans ses avantages, mais aussi, ses inconvénients.

Accès aux services

L’accès au service, étant donné les limites des ressources, est aussi un enjeu lors de l’évaluation. En effet, plusieurs questions se posent par rapport à cela. Quel est l’utilité d’émettre un diagnostic si la personne ne peut pas avoir accès aux services à cause d’un manque de ressource ? Le diagnostic doit-il être refusé simplement par manque de ressource ? Le diagnostic doit-il être le plus inclusif et large possible afin que chacun est accès à des services selon les besoins ? Au contraire, celui-ci doit-il être plus restrictif afin d’assurer l’accès à des services aux personnes ayant les besoins les plus importants ? Est-ce mieux des services partiels et incomplets pour 5 personnes ou des services complets pour 1 personne ?

Quand un clinicien émet, ou pas, un diagnostic, il contribue à offrir une réponse à ces questions pour lesquelles le droit aux soins et à la qualité de vie de chacun s’affrontent dans une perspective de ressource limitée.

Source de financement potentiel

Celui-ci a aussi des impacts sur l’accès à des sources de financement (par exemple, certaines cotes pour les écoles ou les programmes d’aide financière aux familles). Ainsi, l’objectif du diagnostic médical peut-être détourné à des fins mercantiles. Évidemment, cela peut engendrer d’importante pression sur le clinicien et des enjeux éthiques pour celui-ci.

Est-il préférable d’étiqueter la personne avec un diagnostic médical, pour donner accès à des sources de financement, et possiblement, plus de service, notamment au niveau scolaire, ou bien, la suggestion d’accommodement, sans diagnostic et sans étiquette, est-elle une meilleure solution ? Et si la personne ne reçoit pas les aides financières, aura t’elle quand même accès aux adaptations, même si celle-ci n’engendre aucun coût ? L’aide financière doit-elle être considérée dans la notion de l’amélioration du bien-être du personne ? Autant de questions qui découlent de notre système, mais qui ne relèvent pas de l’évaluation médicale en soi.

L’impact sur la recherche scientifique

Finalement, un autre enjeu relié au diagnostic est l’impact sur la recherche scientifique. En effet, le diagnostic d’autisme est de plus en plus large et inclusif dans ses critères et les personnes ayant un diagnostic d’autisme sont de moins en moins semblables entre elles et de plus en plus similaires aux personnes sans diagnostic d’autisme (Rødgaard et al. 2019). Puisque, le diagnostic est le critère d’inclusion, comme participant, au niveau de la recherche en autisme, cela pose des enjeux sur l’information recueillie par les chercheurs.

Étant donné l’hétérogénéité des personnes ayant un diagnostic d’autisme, cela signifie-t-il que la qualité des données recueillies est inférieure et ne permet pas d’améliorer les connaissances sur l’autisme ? À l’inverse, cette hétérogénéité est-elle une description plus juste des personnes autistes ? Autrement dit, la recherche doit-elle s’intéresser à la notion théorique de l’autisme et utiliser des profils très représentatifs de cette notion théorique afin de favoriser une meilleure compréhension de l’autisme ou celle-ci doit-elle s’intéresser aux personnes autistes et pas seulement à un sujet théorique d’étude ? Je vous laisse statuer sur cette question, le débat est omniprésent chez les chercheurs.

Quelques enjeux éthiques découlant du diagnostic

Les personnes autistes sont-elles des expertes en autisme ?

Il est fréquent de lire ou d’entendre des personnes autistes dire qu’elles connaissent l’autisme parce qu’elles sont autistes. Est-ce que le savoir expérientiel, soit le fait d’avoir un diagnostic d’autisme, assure une connaissance de cela ? À mon sens, la réponse est non.

Cette affirmation biaisée de l’association entre diagnostic et savoir peut être contredite par une démonstration par l’absurde. Est-ce que le fait d’être un homme ou une femme fait de vous des experts dans ces notions biologiques ou sociales ? Le fait d’être croyant fait-il de vous un expert de votre religion ?

Autrement dit, le savoir expérientiel ne fait pas de la personne un expert et ses propos n’ont pas plus de valeur pour ce prétexte. Cela ne veut aucunement dire que le savoir expérientiel n’a aucune valeur, bien au contraire.

Le savoir expérientiel est complémentaire aux savoirs académiques et cliniques. Il permet de les complémenter, voir même de les confronter. Par contre, le savoir expérientiel doit être analysé en considération des multiples biais de celui-ci.

En effet, lorsque la personne évoque son vécu et sa perception de soi, elle ne peut pas isoler l’autisme de ses autres caractéristiques (médicales, historiques, sociales, biologiques, etc.) Ainsi, son vécu expérientiel est celui d’une personne autiste, mais aussi d’une personne avec une histoire, un milieu de vie, d’autres diagnostics potentiels, etc. Tout cela fait partie du savoir expérientiel et le fait de séparer l’influence de l’autisme, par rapport à d’autres éléments peut-être très complexe.

Ainsi, prendre le savoir expérientiel comme une source d’information fiable, véridique et juste, pour comprendre l’autisme serait une lacune importante. Par contre, analyser le savoir expérientiel pour comprendre les enjeux que vivent les personnes autistes est une source d’information beaucoup plus fiable que des notions théoriques ou académiques.

Donc, une personne autiste n’est pas une experte de l’autisme parce qu’elle a un diagnostic. Par contre, son savoir expérientiel peut être une source d’information de très grande qualité selon les enjeux étudiés ou les défis de la personne, mais ce savoir expérientiel ne doit pas être perçu comme une information absolue.

Auto identification vs évaluation

Cela soulève la question de ce qui correspond à un diagnostic de santé mentale ? Qui devrait décider ce qui est une situation de santé mentale ? Qu’est ce qui est une difficulté assez importante pour figurer dans un ouvrage médical ? Est-ce la personne, elle-même qui devrait décider ? Est-ce seulement le psychiatre ? Est-ce une équipe multidisciplinaire ? Et que faire si le jugement de toutes ces personnes est biaisé par des conceptions d’idéaux de succès ou de beauté, par des stéréotypes de genre ou d’ethnie ? (Phillips et al, 2012)

L’identification d’une personne est un geste personnel. Une personne peut se percevoir comme elle le souhaite et aucunement, la perception de son identité peut être définie ou imposée par autrui. En effet, tant que la perception de l’identité reste à un niveau personnel, nul ne peut s’opposer ou rejeter cela et ce n’est pas au médecin de définir la perception d’une personne.

Par contre, dès que cette identification s’associe à un rôle social et public (prendre la parole comme autiste, sur l’autisme ou s’identifier, à autrui, comme autiste), un diagnostic médical doit être encadré étant donné les impacts pour autrui. En effet, affirmer être autiste a des impacts, au minimum, sur la perception et la compréhension des gens par rapport à cette étiquette. Cela est encore plus véridique si la personne est une personnalité publique et dont les propos sont considérés comme une source d’information. Autrement dit, affirmer une identité, si celle-ci est fausse, crée de la fausse information à l’égard de ce groupe et nuit à celui-ci.

À cela s’ajoute toutes les revendications potentielles de la personne, sous prétexte de son identité. Les demandes d’accommodements et les adaptations, tout comme la reconnaissance des limites, l’attribution de services de santé ou les programmes de soutien gouvernementaux ne peuvent être fournis, sur la base d’un identification personnelle puisque les impacts de cela sont assumés par toute la société.

Cela est aussi le cas pour les financements accordés, en fonction d’identités, aux différentes institutions, tel que les écoles. Il ne faudrait pas que n’importe qui puisse attribuer une identité d’autisme pour avoir plus de financement par ce fait.

Donc, si une personne veut se percevoir autiste, et garder cette identification pour elle, cela ne concerne personne d’autre et personne d’autre ne peut s’opposer à cette perception de l’identité. Par contre, si cette identité devient sociale, celle-ci doit être encadrée étant donné les abus potentiels, mais aussi, la limite des ressources et les risques de créer et propager des fausses informations, des mythes et des préjugés,

Déresponsabilisation

Au niveau légale, il existe la notion de « criminellement non responsable » quand la personne a un diagnostic médical qui l’empêche de comprendre l’impact de ces actes. Plus largement, est-ce qu’un diagnostic peut être une excuse ou une justification pour des actes méprisables, odieux ou répugnants ? Autrement dit, le diagnostic d’autisme peut-il être évoqué pour excuser des comportements inacceptable d’une personne autiste ?

À mon sens, non.

L’autisme ne rend pas inapte à juger le bien du mal, les actes de violences ou les violations des différentes lois. Cela ne veut pas dire que l’autisme n’est pas la cause de comportements qualifiés comme irrespectueux.

Autrement dit, l’autisme n’altère pas les notions de motivation, d’intention ou du jugement du bien et du mal. Même pour des comportements jugés irrespectueux, les limites de l’autisme n’influencent pas les intentions de la personne autiste. Ne pas comprendre les impacts sociaux de certains gestes ou paroles n’est aucunement un synonyme d’un désir de blesser ou de manquer de respect à l’autre. Celle-ci agit en tout connaissance de cause.

Je suis régulièrement blessant ou irrespectueux, par mes limites, mais jamais, je pense ou souhaite que mes gestes ou mes paroles aient cet impact. En ce sens, malgré mes limites, mon diagnostic d’autisme n’est jamais une justification pour ne pas reconnaître que j’ai pu blesser une personne, que je suis responsable de cela, et que des excuses s’imposent.

Ainsi, l’autisme n’a aucun lien avec des désirs ou des motivations de violence, de violation des lois ou de blesser autrui. Une personne autiste peut-être autiste et avoir des comportements illégaux ou dangereux. Ce sont deux choses distinctes.

L’autisme comme l’explication à tout

Avoir un diagnostic d’autisme ne signifie aucunement que celui-ci est l’explication à toutes les difficultés, limites, enjeux ou comportements d’une personne. Pourtant, il est fréquent de lire ou d’entendre que l’explication est l’autisme. Il est rare que les autres caractéristiques d’une personne soient évoquées tels que les autres diagnostics, son historique, son caractère, etc.

Bien que certaines situations s’expliquent par l’autisme, prétendre que cela est l’explication à tout est préjudiciable pour tous. En effet, lorsque l’explication n’est pas l’autisme, cela rend inefficace les interventions auprès de la personne autiste et nuit à la compréhension et à l’analyse adéquate des situations et au niveau du public, cela engendre de la fausse information, des mythes et des préjugés.

L’autisme peut être l’explication de certains enjeux. Par contre, il ne faut pas limiter une personne à ce seul aspect, et cela est vrai, pour tous les diagnostics.

En conclusion, j’espère que ce texte vous a permis d’en apprendre davantage sur le rôle du diagnostic en autisme et plus largement en santé mentale, les limites de celui-ci et ses implications et finalement, de réfléchir sur des enjeux en lien avec cet acte médicale.

Récompense, punition et ICI/ABA, loin d’être des synonymes.

Dans les discussions sur ABA/ICI, un argument souvent évoqué pour soutenir ou discréditer ABA/ICI est l’utilisation des récompenses ou des punitions. En effet, puisque la punition ou la récompense sont utilisées dans une situation A et que cela est correct et que ABA/ICI utilise les récompenses ou les punitions, cela devient adéquat aussi. Or, ce syllogisme (A=B, B=C donc A=C) est faux puisque les prémisse soit ABA/ICI et les situations analogues évoquées ne sont pas les mêmes.

Sans faire un portrait de toutes les situations possibles, dans lesquelles la punition ou la récompense peuvent être utilisées, une analyse de quelques situations sera faite en lien avec ces concepts soit l’ICI/ABA afin d’analyser les différences dans les situations.

Cela dit, ce texte n’est pas une position pour ou contre une intervention, que cela soit ICI ou autre. Il ne s’agit pas n’ont plus d’étiqueter des « bons » ou des « mauvais » intervenants. Ce texte a comme seul objectif de clarifier les ressemblances, les distinctions et les objectifs de l’utilisation de la récompense ou de la punition dans chaque situation.

Puisque ce texte n’a pas pour objectif de faire un débat théorique et sémantique sur les différences terminologiques, dans ce texte, le terme « récompense » désigne toute action amplifiant le bonheur de la personne, que cela soit verbalement, par un objet, un privilège, une reconnaissance etc. Il est aussi synonyme de renforçateur positif. Quant au terme « punition », celui-ci désigne toute action diminuant le plaisir de la personne que cela soit verbalement, physiquement, par la privation, la création d’une situation désagréable, etc. Il est synonyme de renforçateur négatif.

L’intervention ICI :

Avant de débuter, je tiens à rappeler cette mise en garde. Cette analyse se limite seulement à l’intervention ICI et ne peut être extrapolée à toutes les autres interventions cognitivo-comportementales. La définition de Abouzeid et Poirier (2014) sera utilisée pour désigner l’ICI.

« L’ICI désigne certains programmes d’intervention pour les enfants présentant un TSA issus de l’analyse appliquée du comportement (AAC) (angl. Applied Behaviour Analysis, ABA) et s’inspire des travaux de Lovaas (1987). »

« L’objectif de l’ICI est d’enseigner des comportements socialement appropriés et de réduire l’émission de comportements inadéquats » (Abouzeid et Poirier 2014) par le conditionnement behavioriste. Ce conditionnement vise à associer un stimulus neutre (une demande) avec une réaction précise.

Ainsi, la récompense est utilisée lorsque la personne reproduit la demande et la punition lorsque celle-ci ne répond pas à la demande. La récompense vise donc à associer un sentiment de plaisir avec la reproduction de la réponse à la demande. Alors que la punition vise à créer un sentiment négatif lorsque la réponse à la demande n’est pas adéquate.

L’utilisation de la récompense ou de la punition vise uniquement la reproduction conforme d’une demande réponse soit dans l’action ou l’abolition d’un geste. La récompense, comme la punition, sont clairement définies et établies avant le commencement de l’intervention. La personne connaît la récompense ou la punition, selon la réussite ou l’échec, de la reproduction de la réponse demandée avant de s’exécuter.

Le conditionnement veut donc créer une réaction unique et précise à une demande et réprime toutes les autres réponses possibles, peu importe le contexte. Autrement dit, la demande A doit engendrer le comportement B automatiquement, sans considération d’aucun autre facteur. Si A donne B alors récompense et si A ne donne pas B alors punition.

L’ICI/ABA se caractérise par

  • L’utilisation de la récompense
  • L’utilisation de la punition
  • La récompense et la punition sont connues avant l’exécution
  • Objectif : reproduire une réponse telle que demandée
  • Pas un apprentissage

Les apprentissages :

Les récompenses sont souvent utilisées pour favoriser les apprentissages. Par contre, la récompense n’est pas en lien avec l’atteinte d’un objectif en réponse à un stimulus, mais sert de motivation extrinsèque à la personne afin de bonifier la motivation intrinsèque pour l’atteinte d’un objectif défini par la personne elle-même.

Ces Les apprentissages visent l’acquisition d’un savoir et non une réponse prédéfinie à un stimulus. Ainsi, on ne vise pas un acquis unique, mais le développement de la pensée réflexive sur une situation. La récompense peut être connue d’avance ou spontanée et peut prendre plusieurs formes tels que les objets ou la reconnaissance verbale.

Par exemple, en mathématique, la réponse « 4 » à « 2+2 » ne sera pas considérée comme un apprentissage. La personne doit comprendre le procédé de réflexion de l’addition et pouvoir l’appliquer à toutes les situations. Ainsi, la demande n’est pas seulement de répondre « 4 » mais de comprendre le concept de l’addition. Étant donné la difficulté que cet apprentissage représente, la récompense peut être utilisée pour garder la motivation intrinsèque.

Il faut aussi souligner l’absence de punition dans le concept de l’apprentissage.

L’apprentissage se caractérise donc par

  • L’utilisation de la récompense
  • L’absence de punition
  • La récompense peut être ou pas connue d’avance
  • Objectif : Développement d’une connaissance
  • Pas une réponse à un stimulus neutre
  • Généralisation des acquis

Les lois et règlements :

La punition fait partie des lois et des règlements. Par contre, celle-ci a deux objectifs : la dissuasion et la réparation.

L’objectif de la réparation vise à compenser le préjudice subi par autrui alors que la dissuasion sert à favoriser le respect de la loi ou du règlement.

Ainsi, la punition ne sert pas à obtenir une réponse unique à un stimulus neutre, mais à éviter la transgression de l’esprit d’une règle de fonctionnement. Ainsi, la notion de transgression est variable selon les situations et n’est pas définie de façon immuable. Autrement dit, la fonction de dissuasion ne vise pas à empêcher une réponse à un stimulus dans toutes les situations contrairement au conditionnement.

Par exemple, les lois interdisant le meurtre pourraient être interprétées comme un comportement socialement inacceptable tel que défini par l’ICI. Or, dans certaines situations, le meurtre est acceptable, par exemple, comme pour l’autodéfense, la peine capitale ou la guerre.

Les lois et règlements se distinguent aussi par l’absence de la récompense.

Les lois et les règlements se caractérisent par

  • Absence de récompense
  • Utilisation de la punition
  • Objectif : dissuasion et réparation
  • Pas une réponse à un stimulus
  • Esprit de la loi et non une réponse unique.

Le travail :

Contrairement aux apparences, le salaire n’est pas une situation de récompense. La situation du travail est un échange commercial pour lequel une personne vend son temps en contrepartie du salaire et des avantages sociaux.

Ainsi, le salaire n’est pas une récompense, mais la représentation de la valeur du temps de la personne et les mesures administratives ne sont pas des punitions, mais le dédommagement du non-respect du contrat par le travailleur.

Le travail se caractérise par

  • L’absence de la récompense
  • L’absence de la punition
  • Objectif : entente commerciale
  • Aucune réponse à un stimulus
  • Définit par le contrat de travail

ICI/ABAApprentissagesLoisTravail
RécompenseOuiOuiNonNon
PunitionOuiNonOuiNon
ObjectifconditionnementMotivationRéparation et dissuasionEntente commerciale
StimulusOuiNonNonNon
SpécificitéSpécifique à un stimulusGénéralisation des acquisEsprit de la loiRelation économique

En conclusion, même si les récompenses et les punitions existent dans d’autres situations que l’ICI/ABA, celles-ci ne peuvent pas être comparées entre elles étant donné que les objectifs poursuivis par l’utilisation des récompenses ou des punitions ne sont pas les mêmes.

Pour une intervention médicale, c’est l’analyse des bénéfices potentiels comparés aux effets indésirables réels, considérant que toutes les interventions ont des effets indésirables, qui doit être utilisée pour évaluer l’efficacité d’une intervention1.

Autrement dit, ce n’est pas parce que les récompenses ou les punitions sont utilisées dans différentes situations et que cela est adéquat que toutes les situations impliquant des punitions ou des récompenses sont adéquates.

Correction orthographique et syntaxe: Claude Filion

Référence:

Abouzeid N. et Poirier N. (2014), L’intervention comportementale intensive : les services reçus par des enfants ayant un trouble du spectre de l’autisme, Journal On Developmental Disabilities, vol, 20, numéro 3, p.42-56.

1Pour une analyse des démonstrations scientifiques et des enjeux scientifiques, je vous réfère à ce texte que j’ai écrit sur le sujet :https://decouverteaspi.wordpress.com/2019/05/03/methode-aba-ici-pourquoi-tant-dopposition/

Une autre publication: La discrimination et la victimisation impactent le soutien social et la détresse psychologique chez les adultes autistes (traduction libre)

Une article coécrit avec Nuria Jeanneret, Isabelle Courcy,Vicky Caron, Lucila Guerrero, Mélanie Ouimet, Baudouin Forgeot d’Arc et Isabelle Soulières

  • Des taux élevés de détresse psychologique (51 %) et des obstacles à l’accès aux services ont été constatés.
  • Entre 34 % et 50 % ont indiqué qu’ils n’avaient personne sur qui compter pour un soutien matériel, une participation sociale, une rétroaction ou des conseils.
  • 40% ont le sentiment que leurs qualités ne sont pas reconnues et plus d’un tiers qu’elles subissent des violences.
  • Les modèles confirment que le soutien social et les expériences de discrimination et de victimisation médiatisent statistiquement la relation entre le soutien professionnel et la détresse psychologique. (traduction libre)

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1750946722001258?dgcid=coauthor