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Collage -
Ideas are like fish. If you want to catch little fish, you can stay in the shallow water. But if you want to catch the big fish, you’ve got to go deeper. Down deep, the fish are more powerful and more pure. They’re huge and abstract. And they’re very beautiful.
David Lynch, Extrait de Catching the Big Fish: Meditation, Consciousness, and Creativity
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Montérégie -
Il comprit bien que ce n’était qu’un coin du monde. Derrière ces montagnes, il y avait d’autres plaines, d’autres pays, d’autres chambres, d’autres hommes hésitant au bord du lit où une femme va se donner pour la première fois ; d’autres qui s’accoudent à une fenêtre, ayant enfin pris sur eux de s’arracher à leur chair, et comprennent tout à coup que le bonheur n’est pas au fond d’un corps. Il se sentait une étrange fraternité pour ces hommes, accoudés à ce même moment à des fenêtres ouvertes sur la nuit, comme au rebord d’un promontoire d’où l’on ne peut pas se lancer. Car on ne navigue pas sur la nuit. Les hommes et les femmes vont et viennent, dans un espace qu’ils ont créé, encadré de leurs maisons et de leurs meubles, et qui n’a plus rien de commun avec ce qu’était l’univers. Leur espace, ils le transportent avec eux, où qu’ils aillent, et, parce qu’il plaisait à des gens, ce soir-là, de voguer sur le lac dans des barques illuminées, le Léman semblait n’être que le promontoire de couples. Et cependant il existait. Il existait par lui-même, indifférent à tous les rapports qu’on découvre entre lui et l’homme, et Georges comprenait, avec une émotion qui le menait au bord des larmes, que la beauté de ce paysage galvaudé consistait précisément à résister à toutes les interprétations qu’en donne ce qui passe, à se contenter d’être et, quelque effort qu’on fît pour l’atteindre, à demeurer ailleurs.
Marguerite Yourcenar, Extrait de Conte bleu – Le premier soir – Maléfice
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Parc national des Îles-de-Boucherville -
Il me reste un pays à te dire
Il me reste un pays à nommer
Il est au tréfonds de toi
N’a ni président ni roi
Il ressemble au pays même
Que je cherche au coeur de moiVoilà le pays que j’aime
Il me reste un pays à prédire
Il me reste un pays à semerVaste et beau comme la mer
Avant d’être découvert
Puis ne tient pas plus de place
Qu’un brin d’herbe sous l’hiver
Voilà mon jeu et ma chasseIl te reste un pays à connaître
Il te reste un pays à donnerC’est un pont que je construis
De ma nuit jusqu’à ta nuit
Pour traverser la rivière
Froide, obscure, de l’ennui
Voilà le pays à faireIl me reste un nuage à poursuivre
Il me reste une vague à dompterHomme, un jour tu sonneras
Cloches de ce pays-là
Sonnez, femmes, joies et cuivres
C’est notre premier repas
Voilà le pays à vivreIl nous reste un pays à surprendre
Il nous reste un pays à mangerTous ces pays rassemblés
Feront l’homme champ de blé
Chacun sème sa seconde
Sous l’amour qu’il faut peler
Voilà le pays du mondeIl nous reste un pays à comprendre
Il nous reste un pays à changerGilles Vigneault
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Collage -
Posséder le joyau d’Escarboucle c’était posséder un gage de fortune et de chance. Barco Centenera passa par de nombreuses et pénibles épreuves à travers les jungles et les fleuves du Paraguay à la recherche de cet animal qui se dérobe; il ne le trouva jamais. A ce jour, nous ne savons rien d’autres au sujet de cette bête, rien d’autre au sujet de la pierre cachée dans sa tête.
Jorge Luis Borges, Extrait de Le livre des êtres imaginaires
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Montréal -
C’est l’organe grâce auquel nous pouvons percevoir quelque chose de la plus profonde intimité des choses; et il se dissimule lui-même à nos regards dans une profonde cavité du crâne. Sa structure des plus délicates, remplie et baignée de liquide, niche au creux d’un « rocher » très dur, comme un mollusque spiralé qui a secrété autour de lui, pour sa protection, une coquille résistante. Avec le système adjacent des canaux semi-circulaires, l’oreille est un des organes les plus sensitifs de tout notre corps. Quand on jette un regard sur l’oreille externe, on y voit une conque de formes sinueuses qui conduisent au canal auditif externe et s’y perdent. Cette conque, avec son canal, rappelle un entonnoir tourbillonnaire. Le canal auditif externe mène à une première membrane, le tympan, derrière lequel se trouve les « osselets » de l’oreille moyenne. Ceux-ci représentent une minuscule réduction du système locomoteur (selon Rudolf Steiner). Il communique les vibrations à la membrane dite « fenêtre ovale », qui donne sur l’oreille interne. De là, les vibrations sont transmises à des régions encore plus profondes, encore plus ténébreuses : le « limaçon » de l’oreille interne. On passe, en allant jusqu’à l’oreille interne par l’élément aérien, l’élément solide (osselets) et l’élément liquide (labyrinthe). En chemin, chaque forme trahit son origine en reproduisant des motifs de l’élément-eau.
Theodore Schwenk, Extrait de Le Chaos sensible
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Asbestos -

Chemin du Lac Supérieur -
le ravissement de ton œil
agrandit l’espacela lune tombe
ou s’élèvedes rangées d’étoiles se jouent
de mes calculsje ne demande rien
dans ta pensée
j’existeta pensée est matière
à étonnementMartine Audet, Extrait de Orbites
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Place Lagny -
J’ouvre les mains
et, dans ce monde resté ouvert,
les petites fleurs ombellées
de l’asclépiade
— jusqu’à s’abolir —
semblent dire que tout est bien,qu’il y a tant de façons de ne pas être captives,
que le fruit qui s’effiloche
n’a qu’à attendre le vent.Car le cœur de chacun est visible
le cœur de chacun est visible
et, à la sortie des gris vacarmes du viaduc Saint-Urbain,
quand je traverse le terrain vague
qui, en pente légère,
me ramène à moi-même,
les asclépiades — du paquet de jeunes tiges pour deux sous
aux pièges étoilés des métamorphoses — disent encore que tout est bienCar le cœur de chacun est visible
et orange noir toxique
la lumière qui l’emporte.Martine Audet
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Parc national des Îles-de-Boucherville -
Il y a plus d’une manière pour la voix humaine de nous prendre — de nous tenir en suspens, les tempes froides, le souffle coupé, pour quelques instants l’oreille miraculeusement contre la porte, sur le seuil d’un monde où tout se passe d’une autre sorte, où le temps revient, où le seul toucher rappelle, où le cours même des choses se livre à volonté dans une pure déhiscence de fleur et dont elle nous apporterait le pressentiment dans la pure vibration. Celle-ci m’est restée inconfortable entre toutes en ce qu’elle était la voix la plus nue que j’aie jamais entendue. Plutôt aiguë que grave, il me semble, — mais, je crois alors en juger par le souvenir très banalement et très indignement, car le sentiment comblant de son immédiat pouvoir me consentait pas à l’enfermer dans un registre délimité. La langue certainement m’était inconnue : c’est par une préférence tout arbitraire que lorsque le timbre m’en revient à l’oreille, je songe toujours à la langue gaélique dont le nom et le domaine géographique m’enchantent et m’engagent à ne pas tenir compte de ses sonorités probablement rudes et rauques, tant la voix ressuscitait pour moi les rivages de l’Irlande et faisait malgré tout de la fenêtre pluvieuse une fenêtre de Keats.
... opening on foam
Of perilous seas, in faery lands forlorn.Julien Gracq, Extrait de La maison
