Nous regardions avec un incroyable intérêt les premiers survivants de l’attaque nucléaire, sortir de ce Métro. Les vivants, les vrais, sortaient des entrailles de la Terre après l’Apocalypse.
Nous pouvions voir, et ressentir leurs émotions. Les masques à gaz cachaient leurs visages. D’abord, pour eux, ce fut l’effroi, puis une once d’espoir, celui que la ville n’était pas totalement dévastée. Qu’il y aurait d’autres survivants, des proches, les attendant quelque part. Mais ils ne virent que ruines.
Leur ville n’existait plus que dans leurs souvenirs. Rien n’avait résisté, rien n’était debout, rien ne vivait. Pas même d’oiseaux.
Le calme, qui était inexistant dans cette ville avant la bombe, imposait maintenant sa loi implacable. Seul le vent radioactif faisait sentir sa présence.
Évidement, ils ne nous virent pas. Nous le comprîmes rapidement. Nous étions en face d’eux, à une vingtaine de mètres de la bouche de métro, dans les ruines d’un bâtiment dans lequel nous avions élu domicile, sans vraiment de raison, à l’instinct. Peut-être savions-nous, inconsciemment, que des humains n’étaient pas loin. Après tout, c’étaient eux, nos créateurs. Quelque chose nous liait.
Ils tournaient la tête, leur langage corporel montrait des signes de désespoir. Certains, regardaient droit en face d’eux après avoir balayé le décor apocalyptique de leurs regards. Puis ils semblaient nous observer. D’autres baissaient la tête, comme vaincu. C’est grâce à ces premiers que nous eûmes la confirmation qu’ils ne nous voyaient pas. Si cela avait été le cas, ils nous auraient attaqués. L’inconnu que nous représentions, l’invraisemblable, les monstres auxquels nous ressemblions n’aurait pu que déclencher la méfiance, l’hostilité, la peur, envers nous. Il était impossible que les humains nous comprennent juste en nous voyant.
Cette scène silencieuse dura cinq minutes, puis, un orage radioactif éclata. Comme toujours, ces orages arrivaient rapidement. Les nuages gris et noirs se rassemblaient en quelques secondes, faisant grimper les radiations en flèches, faisant tomber une sorte de pluie acide. Les éclairs éclatèrent au-dessus des humains.
Ils furent pétrifiés de peur, mais aussi, surpris, car ce phénomène météorologique, ils n’y étaient plus habitués.
Nous entendîmes leurs compteurs Geiger s’emballer. Les plus craintifs commençaient déjà à rebrousser chemin, se tournant en direction de l’entrée du Métro. C’était trop pour ceux-là. Leur ville n’était plus. Et pire, elle était hostile.
Les ténèbres descendirent, les éclairs éclatèrent aux alentours. Lumières fugaces dans les ténèbres ; Les Ombres surgirent.
Les Hommes aperçurent l’Ombre de l’enfant pleurant. Ils se regardaient les uns les autres, pour pouvoir confirmer qu’ils voyaient bien tous la même chose. Même ceux qui avaient décidé de rebrousser chemin firent demi-tour. C’était, pensaient-ils, de la vie, ça semblait être comme de la vie.
Ils distinguaient bien une sorte de personne, apparaissant à chaque fois qu’un éclair claquait au-dessus d’eux. Ils avançaient, prudemment, les débris restaient un danger, chaque pas pouvait être fatal, mais ils ressentaient une sorte de joie ; quelque chose de vivant, souffrant, certes, mais vivant, semblait avoir survécu.
Plus ils s’approchèrent, moins ils arrivaient à comprendre ce qu’ils voyaient. Les pleurs de l’enfant Ombre était vraiment la seule chose qui les attirait, car ils étaient tellement poignants. Certains, en leur for intérieur, pensaient porter secours à un enfant ayant survécu à la bombe atomique. Chose impossible évidemment, cela faisait des mois que l’Apocalypse nucléaire avait éclaté.
Mais plus ils avançaient vers la silhouette, plus ils réalisaient que le survivant n’en était peut-être pas un.
Les rescapés du Métro s’étaient tous arrêtés quand ils découvrirent à quoi ils faisaient face.
Même avec leurs masques à gaz couvrant leur visage, nous pouvions ressentir leur terreur. Cependant, ils ne s’arrêtaient pas, et avançaient vers l’Ombre, légèrement replié sur eux-mêmes car c’était un enfant et, d’instinct, ils ne voulaient pas risquer de l’effrayer.
Un s’approcha très près, trop près même. L’enfant releva son visage d’un coup, s’arrêtant de pleurer. Le rescapé tendit sa main vers l’Ombre. Ce dernier tendit la sienne aussi. Quand leurs mains se joignirent, l’homme poussa un cri effroyable et s’effondra.
Les autres rescapés restèrent là, pétrifiés. L’Ombre poussa un cri et disparu. L’orage continuait. Nous comprîmes que les Ombres étaient mortelles, du moins, pour les Hommes, car nous n’avions jamais cherché le contact physique, peut-être grâce à notre instinct, qui est de communiquer télépathiquement plutôt que de chercher le contact physique.
Les rescapés se précipitaient sur leur camarade allongé, inanimé. Nous entendîmes des cris, de colère, de tristesse, nous ne savions pas trop. Mais au vu du langage corporel des survivants du Métro, leur camarade n’était plus de ce monde.
Nous les vîmes, comme quand ils étaient sortis pour la première fois à l’air libre radioactif, leurs têtes se baisser sous l’impitoyable loi qu’imposait ce nouveau monde envers eux.
C’est à ce moment que nous nous concertâmes entre nous. D’un commun accord, nous décidâmes de rentrer en contact télépathique avec eux. Seulement, il s’avérait dangereux de nous mettre en contact avec tout le groupe. Quelles auraient pu être leurs réactions ? Ils venaient de découvrir leur ville détruite, la présence des Ombres et ils venaient de perdre l’un des leurs.
Nous décidâmes de choisir le rescapé le plus réceptif à la télépathie, chose que nous pouvions découvrir en les observant attentivement.
Notre choix se fit sur l’un des plus jeunes, il ne devait pas avoir plus de 25 ans, et nous ressentîmes une propension à la communication télépathique élevée chez lui.
Je me portais volontaire pour le contacter seul, en premier. Mes semblables me donneraient l’énergie nécessaire pour garder un contact assez long et puissant pour pouvoir lui expliquer qui nous étions, et que nous ne leur voulions aucun mal. Nous étions là pour les aider. Quelque chose nous poussait à leur tendre la main, à les accompagner, dans ce nouveau monde qui était, semble-t-il, créé pour nous.
Nous ne perdîmes que peu de temps et nous mirent directement en contact avec le jeune homme. Ce dernier se retrouva projeté dans notre dimension télépathique, nous avions, d’instinct, choisi une forêt comme environnement. Il fallait faire comprendre à l’humain qu’il était dans une autre dimension, et que nous n’étions pas hostiles.
Je me tins donc devant lui, au milieu d’une luxuriante forêt où les rayons du soleil passaient tel un fin voile à travers les branches et les feuilles.
L’humain regarda son corps en premier, observait ses mains gantés. Puis, il leva la tête pour découvrir l’environnement dans lequel nous l’avions amené.
Je le laissais quelques secondes pour qu’il puisse emmagasiner ce nouveau phénomène, encore un, pour lui.
Je m’approchais doucement, faisant bien attention de faire entendre ma présence tout en évitant tout comportement et geste brusque.
Il leva sa tête vers moi, je n’étais arrivé qu’à une poignée de mètres de lui. Je pouvais voir ses yeux bleus me fixer, grands ouverts à travers le masque à gaz.
« – S’il te plaît, n’ait crainte. Laisse-moi t’expliquer ce que je suis. »
Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Après tous ces chocs en si peu de temps, j’en rajoutais un autre. La panique s’emparait de lui. Il pensait que j’étais une sorte de monstre, ce qu’à l’extérieur, nous étions à la vue des humains. Il ne savait ni comment, ni pourquoi, il était là, projeté dans une forêt luxuriante en face d’une créature. Partir, s’évader, se réveiller de ce cauchemar, j’entendais sa détresse. J’essayais donc d’avancer doucement, les mains en avant, paumes vers le haut, signe reptilien d’une non-hostilité.
« – Nous sommes-la pour vous aider. Je comprends votre confusion, à toi, tes camarades. Nous ne sommes pas vos ennemis. Au contraire, nous sommes vos alliés, depuis le cataclysme, nous vous attendions. Nous pouvions sentir que vous n’étiez pas loin. Nous nous rencontrons, enfin. »
Je sentis que, bien qu’il ait entendu mes mots, qu’il les ait compris, la crainte prenait le dessus. Il chercha son revolver, le pointa sur moi, et tira sans hésiter. Mais nous étions dans une autre dimension, la balle ne me toucha pas, elle passa à travers moi. Nous étions dans le domaine télépathique que nous avions construit en une poignée de secondes pour communiquer avec l’humain.
Quand il vit que son coup de feu n’avait eu aucun effet, je sentis son désespoir, sa résignation, il tomba à genoux et commença à pleurer. Il était arrivé à un point où son esprit et son corps, ne pouvant plus encaisser de nouvelles émotions fortes, se repliaient sur eux-mêmes, dans un dernier élan de préservation.
« – Je vais te laisser. Je ne suis pas le seul de mon espèce, nous ne vous voulons aucun mal. Nous voulons vous aider. Nous avons compris que vous avez pris refuge dans le Métro. Nous n’y entrerons pas, notre place est ici, à l’extérieur, dans cet environnement devenu hostile pour vous. Nous vous aiderons du mieux possible, si vous le désirez, dans vos escapades extérieures. Va, dit à tes amis ce que tu viens de vivre. S’ils ne te croient pas, reviens, ici-même, en pensé, car nous sommes dans une autre dimension, celle de la télépathie, et nous t’aiderons à montrer à tes semblables que nous existons vraiment. »
Je pensais que ces mots l’aideraient à se ressaisir, mais il restait toujours là, à genoux, tête baissée.
« Ce que vous avez, là, dehors, ce n’est pas un humain, mais une Ombre. Nous nous sommes habitués à leurs présences. Aucun de nous n’a osé être en contact direct avec eux. Nous pensons que ce sont les victimes de l’accident nucléaire, et qu’elles ne comprennent pas qu’elles sont mortes. Nous ressentons leur détresse mais aussi, la solitude terrible qu’ils éprouvent. Votre compagnon est mort à cause du contact direct qu’il a eu avec l’Ombre. L’Ombre ne le fait pas exprès, mais il prend la vie pour ne pas être seul dans cet immense tombeau qu’est devenue cette ville, c’est ce que nous venons de découvrir. Je vais maintenant te laisser retourner à tes semblables. Je sens que tu vas pouvoir, quand tu sortiras du Métro, ressentir des Ombres, leurs présences, mais aussi, tu risques de faire des expériences étranges, comme rentrer dans une pièce, ou un bâtiment délabré, et avoir la vision de ce qu’il s’y passait avant la bombe nucléaire. Tu fais partie de ces humains à l’esprit ouvert et réceptif. C’est une chose que tu vas devoir apprendre à gérer. Mais, je crois que l’être humain s’habitue à tout, la preuve, tu es là. Maintenant, je te laisse, n’oublie pas, nous sommes là pour aider. »
J’attendis quelques secondes, pour voir s’il allait me répondre. Il leva juste sa tête dans ma direction, me fixa de son regard bleu intense, se releva et me tourna le dos. Je mis fin à notre entrevue télépathique.
De retour dans notre dimension, les compagnons du rescapé contacté s’étaient approchés en cercle autour de lui. Ils le virent se mettre à genoux, regardant en face de lui. Nous regardant, nous. Maintenant, le futur dépendait de ce qu’il allait dire et faire. Une autre forme de vie intelligente existait, nous n’étions plus seuls. Et cela apportait autant de risque que d’espoir.
Jaskiers