Une (autre) pause s’impose.

Pour des soucis de santé, le blog fait une pause. Je ne sais combien de temps elle durera, je dois juste me concentrer sur ma santé pour quelques temps.

J’espère vous revoir bientôt.

Merci pour tout. Merci de me lire. Merci d’être là.

Votre Jaskiers.

Le lézard et les oiseaux de feux – Partie 3

D’ailleurs, ils emmenèrent leur confrontation dans les nuages. Tels des aigles, ils les transperçaient, se suivant l’un l’autre, à tour de rôle. Aucun d’eux ne semblait avoir pris l’ascendant l’un sur l’autre.

Le soleil faisait office de peintre, il colorait avec ses rayons les nuages, donnant à l’affrontement une dimension mythologique, deux sortes de phénix métalliques qui se livraient à un combat à mort.

Le Lézard suivit ce balai céleste de ses grands yeux, ne pouvant donner de prédictions sur un potentiel vainqueur. Celui qui gagnerait le remporterait sur une chose qu’aucune espèce n’avait réussi à dompter ; la chance.

Le Lézard échoué se sentit d’un coup inférieur à ses deux guerriers de l’air. Pourtant, il était un Lézard, jamais un humain n’avait descendu un avion reptilien, encore fallait-il que ces humains aient connaissance de l’existence de reptiles bipèdes, mesurant deux mètres cinquante en moyenne et dont les yeux recouvraient la majeure partie du visage.

Seuls quelques élus, quelques privilégiés de la race humaine connaissaient leur existence. Et les contact entre les deux espèces étaient extrêmement rares. Ces rencontres se déroulaient dans le plus grand secret et seulement des personnalités politiques se rencontraient.

Le Lézard ne savait pas ce qu’il ressortait de ces entretiens. Les deux espèces gardaient le secret de leur rencontre, seulement les hautes sphères politiques des deux races avaient accès aux résultats de ces échanges.

Dernièrement, les humains se menaient une terrible guerre entre eux. Le continent qu’ils appelaient l’Europe était le théâtre d’une guerre terrible. La Terre en tremblait tous les jours. Des milliers d’hommes mourraient en quelques minutes. Il y eut des réunions à ce sujet, demandées par les humains. Le Lézard se doutait bien que ces derniers demandaient le soutien reptilien pour avoir l’ascendant sur l’ennemi. Mais il était coutume que les reptiliens travaillent pour qu’une guerre n’éclate pas, que la paix prospère entre les humains. Ils se sentaient responsables de cette race vivante, car les Lézards leur étaient largement supérieurs. Physiquement, d’une part, mais aussi intellectuellement. Leur technologie était bien au-dessus de celle des humains. Et la société reptilienne vivait en paix depuis quelques milliers d’années. Ils avaient eut, eux aussi, leurs violentes guerres, mais ils avaient réussi à tout le temps trouver un terrain d’entente. Cela ne fut pas simple, mais les générations de celle de notre Lézard, ne connaissant que la paix, trouvaient l’idée de se faire la guerre entre eux invraisemblable.

Jaskiers

Le lézard et les oiseaux de feux – Partie 2

Le vrombissement des moteurs faisait vibrer la dune sur laquelle il se tenait. Il releva sa tête, se tourna à sa droite pour voir l’épave de son avion en flamme. L’idée de s’y diriger directement après son crash ne lui était pas venue à l’esprit. Il était surpris d’être encore vivant. Il s’est même demandé, pendant qu’il priait, s’il n’était pas déjà mort et si ce désert était un purgatoire. Le Lézard n’avait même pas essayé de chercher à savoir s’il était blessé. Il ne sentait aucune douleur. Il jeta un bref coup d’œil à son corps. Son uniforme était arraché du côté droit. Les écailles de son torse, de son épaule et de son bras rivalisaient de couleurs vives sous l’effet des rayons du soleil.

Le bruit de moteur revint lorsqu’il s’apprêta à reprendre sa prière. Il distingua à l’ouïe deux moteurs distincts. D’instinct il leva la tête, un réflexe pavlovien, ces bruits étaient nécessairement émis par des avions.

Il vit deux biplans, un aux couleurs vert-de-gris arborant une croix noire. Le deuxième était aussi un biplan, un SPAD S.XIII kaki, avec l’aileron peint en rectangles bleu, blanc et rouge.

Les deux avions volaient à moyenne altitude. Quand ils se rapprochaient, les mitrailleuses crépitaient, puis ils se tournaient autour comme dans une valse, parfois en prenant de l’altitude, ou en descendant.

Le Lézard ne savait qui l’avait abattu. Il n’était pas un soldat, du moins, pas un soldat d’une des deux armées. Sa machine, qui finissait de se faire consumer par les flammes sur sa dune, était bien armée. Mais ces armes, les humains ne les connaissaient pas. Et jamais il n’aurait pris le risque de tirer sur un avion humain. Pour sûr, ses armes étaient bien plus létales que celles des humains, mais le Lézard était aussi, pensait-il, meilleur pilote. Sa machine, en tout cas, était bien plus moderne que ces deux biplaces qui se chamaillaient dans les cieux. Et pourtant, quelque chose l’avait abattu…

Jaskiers

Le lézard et les oiseaux de feux – Partie 1

Il se relevait, le sable s’écoulait de ses épaules comme les eaux d’une cascade de rivière. Le flot s’arrêta immédiatement une fois qu’il fut redressé.

Il ouvrit ses énormes yeux noirs, les pupilles comme des îlots sur une mer de flammes. Le soleil se reflétait à travers eux, lui donnant un semblant d’iris, de la même couleur que le sable.

Sa peau écaillée offrait toutes les couleurs de l’arc-en- ciel. Il ne bougeait pas, restant fermement planté sur ses deux jambes. Il cligna des yeux, le soleil lui arracha quelques larmes.

Le sable du désert lui envoya quelques grains dans le visage, qu’il balaya d’un coup vif avec ses mains palmées.

Il regarda un monceau de nuages blancs se déplacer juste au-dessus de lui. Cette vision lui rappela ses Dieux.

Le reptilien abaissa sa tête, plaqua ses mains sur son ventre et récita :

« C’est dans ces royaumes lointains, au-dessus de toutes connaissances et existences physiques, qu’un jour, je revivrais. Grâce à Vous. Merci pour ce soleil, pour cette chaleur, pour ce sable. Grâce à Vous. Je n’ai pas souffert, toute souffrance que j’endure est le fruit de mon ego. Je dois travailler sur moi-même et me remettre en question. Grâce à Vous. Vous excuserez les vies que j’ai enlevées. Je suis un meurtrier. Combien de fois devrais-je vous demander l’absolution ? Je ne me bats pas pour vous. Vous êtes la paix. Moi-même, et mes semblables nous entretuons. Nous avons perdu la voie que vous nous avez montrée. Ayez pitié de mes ennemis, de mes amis. Nous savons que ce que nous faisons est contraire à vos Lois. La vie, ici bas, est difficile. Chaque vie que nous détruisons est un drame. Je l’admet, j’ai douté de Vous. Douté de votre existence. Quand j’ai vu ce qu’on pouvait se faire, les malheurs que nous imposons à nos semblables, je vous ai demandé d’agir. Grâce à Vous. J’ai longtemps cru que Vous nous aviez abandonnés, pire, que Vous n’existiez peut-être pas. C’est ici, seul et démuni, que je reprends foi en Vous. Vous n’avez rien fait car Vous nous avez laissé le libre arbitre. Toute cette misère, c’est nous qui l’avons engendrée. Personne ne nous a poussé à la violence, c’est nous qui avons choisi… »

À suivre

Jaskiers

Le non-retour

Aux vétérans

Histoire inspirée par l’article de Shawn Hubler, parut dans le New-York Times, intitulé « Berkeley stiffens homeless rules as camps test empathy’s limits ».

C’est le bruit qui le ramène dans la chaleur afghane, comme aujourd’hui, ce bourdonnement. Madeleine de Proust auditive, le même bruit grossier de moteur qui ressemble à celui d’un char de combat Abrams, c’est ce bruit qui le cueille juste au réveil.

Au début, il crut que ce son venait de son rêve, rêve qu’il a d’ailleurs oublié immédiatement après son réveil en sursaut, quand il a compris que ce son était réel, et non l’œuvre de Morphée, ni celui de son inconscient hanté.

Ce bruit, au réveil, avec ce bourdonnement, c’était un aller direct, destination les montagnes afghanes, fusil d’assaut en mains, paquetage sur le dos, ce soleil qui tape comme un forcené, qui brouille la vision. Et ce sable. Partout, tout le temps, dans les yeux, dans les interstices des fusils, du matériel, qui collait aux vêtements pleins de sueurs. C’était un démon qui se déchaînait au contact des machines, des chenilles des tanks jusqu’aux hélices des hélicoptères de combat Apache.

Et cette chaleur, encore et toujours. Elle brûlait presque les poumons, chaque effort, chaque pas, elle pesait sur vous, faisait sentir sa présence, imposait sa loi. La sueur brûlait les yeux, les pieds, bien ficelés dans leur Rangers criaient clémence.

La soif. La soif, elle arrive plus vite que la faim. Ceci, il ne l’a pas appris à l’Armée, même pas en intervention, c’est depuis qu’ils vivaient à la rue qu’il avait fait ce cruel apprentissage. Dans les montagnes d’Afghanistan, il portait toujours deux gourdes. Une à sa ceinture, l’autre dans son sac. Par il ne savait par quel miracle, l’eau était toujours fraîche. L’armée avait sûrement dû investir des millions pour trouver le récipient idéal pour que le soldat ait toujours son eau fraîche sur le champ de bataille.

Quand le soldat se retrouve à la rue, dans son propre pays, par contre, les millions, ou plutôt les milliards, ont disparu. Il avait réalisé à son retour que l’armée investissait dans ces soldats actifs, ceux qui ne l’étaient plus devaient se débrouiller. Heureusement, l’armée, l’école de la violence, lui avait appris à survivre en pleine nature. Cela ne lui fut pas vraiment utile jusqu’ici, car c’était en ville que le jeune vétéran pouvait espérer un minimum d’aide et de soutiens. Savoir se battre au corps à corps était utile, mais le simple fait de montrer sa plaque d’identification militaire et ses tatouages suffisaient à avertir les agresseurs, qui bien que sans Kalashnikov, mais parfois avec un calibre, car c’est l’Amérique, qu’ils pouvaient dicter leurs lois dans la rue, mais pas à lui. Il comprit vite que les compatriotes pour lesquels il pensait s’être battu avaient peur de lui. Ils avaient peur de ce dont il pourrait être capable. Il apprit vite à ne plus parler de son service aux civiles, car à la question récurrente « Combien de barbus tu as buté là-bas ? », il serrait les poings, et sa mâchoire refusait de s’ouvrir pour répondre.

Et l’odeur, celle lourde, opiacée et légèrement violente des champs de pavots revenait quand il mendiait au marché de la ville. Mais a rester trop rivé sur ces odeurs, il pouvait commencer à sentir, et même, à goûter à l’odeur métallique du sang. Quand son odorat se rappelait ainsi à ses mauvais souvenirs, il se levait, prenait son béret contenant, dans les bons jours, un ou deux billets, le carton sur lequel lui et sa chienne Mowgly s’installaient pour mendier, et il partait pour la rivière. La balade jusqu’à la rivière était une balade longue, éprouvante, physique, elle lui rappelait ses longues marches en boot camp ou en territoire afghan. Sauf que les moustiques remplaçaient le bruit des balles dépassant la vitesse du son qui le frôlait. En Afghanistan, il n’y avait pas de telle rivière comme celle de son village natal. L’odeur de la guerre s’évanouissait pour être remplacée par celle des roseaux, des plantes bordant la rivière, et parfois, de l’odeur des poissons qu’un pêcheur venait d’attraper.

L’odeur d’essence lui monta au nez. Le bulldozer était en train de démanteler le camp de sans domicile fixe dans lequel il vivait.

Sa chienne devenait nerveuse. Elle n’avait pas fait l’expérience de la guerre, mais elle semblait ressentir l’angoisse de son maître. Il posa sa main sur sa tête en lui promettant que tout irait bien, cela n’empêcha pas de faire trembler le canidé.

La veille, des élus de la ville étaient venus les voir, pour les avertir que le camp allait être démonté. Ils furent tous surpris, mais pas désappointés, les élus, bien qu’étant Démocrates, s’étaient mis d’accord sur le démantèlement du camp de SDF de la ville. Citant le risque sanitaire, il y avait, semblait-il, des rats, et le risque sécuritaire, ce dernier gagnait toujours plus de terrain au niveau politique.

Mais ils n’étaient pas venus les mains vides, les élus avaient prévu un plan de secours pour ces sans domicile, un hôtel bon marché avait été réquisitionné pour eux. Cet hôtel les garderait le temps nécessaire pour que chacun puisse faire les démarches nécessaires pour trouver un toit. Cependant, ils n’avaient pas le droit d’amener leurs animaux, ni aucun effet personnel. Il y avait des horaires à respecter, interdiction d’amener de l’alcool, des cigarettes et encore moins de la drogue.

Plus de la moitié des sans domicile fixe ont refusé. Le jeune vétéran en faisait partie.

Il savait que le bulldozer viendrait, ce matin-là. Personne n’a pensé à résister. Ils s’installeraient autre part, comme ils l’avaient toujours fait. C’est peut-être ça, l’Amérique ; détruire pour reconstruire. C’est pour ça que le jeune homme avait sacrifié les meilleures années de sa vie, de sa jeunesse.

Démocrate, républicain, à chaque élection, le Gerrymandering. Le vétéran réalisait que la démocratie pour laquelle il s’était battu, n’était, dans son pays, qu’une illusion.

Il n’avait pas grand-chose, quelques vêtements, sa chienne, la vie devant lui, et, surtout, la liberté.

Jaskiers

Ce Mont au bord de la plage

Pour toi maman

C’était une chaude journée d’été Normande, en 2006.

Nous nous étions arrêtés sur une plage, sauvage, pour casser la croûte.

Puis, nous décidâmes de jouer un peu au foot. Mais jouer au foot contre mon grand-frère, qui n’est pas passé loin de devenir un joueur de football professionnel, c’était frustrant. Non seulement, ses réflexes avec le ballon semblaient inhumains, mais la dune sur laquelle nous jouions, faisait de chaque pas une épreuve. Bien sûr, mon frère me voyait m’énerver et me frustrer, il rigolait pendant que je m’épuisais à essayer de lui prendre le ballon. Mon frère, ce n’était pas le genre à baisser son niveau de jeu juste pour que je puisse ne serait-ce que frôler le ballon. Non. Je devais essayer, me battre, avec moi-même, avec mon corps, pour le pousser à l’effort, et avec mon esprit, pour ne pas abandonner, essayer de trouver une tactique, un mouvement, un tacle, pour parvenir à lui piquer la balle. J’étais un enfant et un pré-adolescent très sportif. Même si j’étais de petite taille, j’avais de la force, une endurance olympique, du moins, c’est ce que l’on me disait à l’époque. Mais je me souviens, il y a de ça plus de quinze ans, que malgré mon acharnement, je n’arrivais pas à déstabiliser mon frère, je n’arrivais pas à toucher le ballon. J’essaie de me souvenir si, dans mes vains efforts, j’ai demandé à mon frère de me laisser une chance. Cela se peut. Toujours est-il que mon frère n’aurait pas baissé son niveau de jeu juste pour que je puisse me sentir mieux. Non, je devais me dépasser, je devais essayer, encore et encore. Aujourd’hui, je pense que c’est une de ses leçons de vie qu’il a voulu me laisser, comme s’il savait que cet été serait son dernier. La vie, il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle devienne moins difficile juste parce que nous peinons trop. Non, il faut se dépasser, s’adapter, observer, évoluer, revenir à la charge, tomber, apprendre de ses erreurs, se relever et continuer d’avancer. C’était ça, mon frère, mon grand-frère.

Je n’ai jamais pu le remercier pour toute l’aide qu’il m’a apporté, toutes ces leçons de vie qu’il m’a enseignées, et les fois où il m’a poussé à me bouger, à aller chercher ce que je voulais, moi qui n’osais que très peu, qui avait peur de tout, sous la tutelle de mon frère, j’avançais. Certains appelleraient cela « mettre des coups de pieds au cul », c’est bien dans cette veine, même si je trouve cette expression vulgaire. Du moins, il avait découvert comment je pouvais, sans nécessairement en être conscient, me fermer sur moi-même, rester dans mon propre monde, quitte à être seul. Bien sûr, des personnes de mon entourage me le disaient, et me le disent toujours, mais je n’avancerai pas pour autant. Les gens, autres que mon frère, peuvent bien dire ce qu’ils veulent pour me pousser de l’avant, mais ils ne sont pas mon frère. Mon frangin savait exactement comment je fonctionnais, il savait comment me faire marcher droit, sans nécessairement me brusquer, quoique… Je crois aujourd’hui qu’il me comprenait plus que je ne le pensais, jusqu’à ce que j’écrive ces lignes. Après tout, nous avions, et d’une certaine manière, nous avons toujours le même sang.

Avoir le même sang, ne signifie pas être identique. Nous étions deux personnes avec deux personnalités bien distinctes, ce que je veux dire, c’est que, bien que différents l’un de l’autre, nous comprenions l’autre parfaitement. Et j’ai dû écrire ces lignes pour le réaliser. J’ai déjà vu des fratries proches, mais jamais aussi complémentaires que moi ou mon frère pouvions l’être. J’idéalise la relation, peut-être, mais grâce à l’écriture, je prends du recul, et je ne fais qu’énoncer subjectivement mon ressenti.

Retour sur la plage. J’ai perdu, je n’ai pas réussi à lui piquer le ballon, c’est tout juste si j’ai réussi à le frôler. Je me souviens de son sourire, il était fier de moi, certes, j’avais perdu, mais je n’avais pas abandonné. Un sourire, il m’ébouriffe les cheveux, et me lance une petite pique bien fraternelle dans le genre « après tout, c’est moi le grand-frère ! ».

Nous étions au sommet d’une dune, surplombant la plage, et en observant les alentours, nous pouvions voir le Mont Saint-Michel à l’horizon.

Ce n’est qu’après notre partie de foot que nous nous sommes assis pour nous désaltérer et contempler la silhouette du Mont.

Je fis cette remarque, à mon frère, à propos de l’édifice, que nous avions visité un jour ou deux auparavant; « – Ju’, j’ai l’impression que le Mont Saint-Michel est super proche. On dirait qu’on peut y aller à pieds. »

À ma grande surprise, il fut d’accord avec ma remarque, et cela me rendait fier, que mon frère soit d’accord avec une chose que je pouvais dire. C’était rare quand nous étions plus jeunes, mais il avait maintenant dix-huit ans et moi, douze. Nous commencions à nous comprendre, à nous écouter, à faire équipe, à avoir de vraies discussions, des discussions matures. On parlait même de l’avenir. Intérieurement, j’avais peur que mon frère parte de la maison. Mais je sais que même si c’était le cas, il n’oublierait pas sa famille, qu’il ne m’oublierait pas moi.

Après avoir acquiescé à ma remarque, il me proposa cette idée de voir si nous pouvions atteindre, ou du moins, nous rapprocher du Mont Saint-Michel à pied ! Notre complicité grandissait, et en aucun cas l’idée de refuser de réaliser ce projet fou ne m’est passée par l’esprit.

Je n’ai même pas eu le temps de lui répondre que, déjà, nous étions debout et partions en direction du monument.

Nous avons peut-être marché l’équivalent d’un kilomètre et demi. Nous ne comprenions pas, il semblait que nous pouvions voir l’édifice se dévoiler de plus en plus, mais aussi, s’éloigner !

Je crois que, naïvement, moi du moins, nous avons pensé que nous pouvions atteindre le Mont à pieds, juste en continuant à marcher dans les dunes sauvages des plages normandes. Je me demande, encore maintenant, si mon frère, plus âgé, donc plus mature et réaliste, n’y a pas cru un petit peu aussi.

Maintenant, je dois avouer que la première chose qui m’est passée par la tête quand nous étions arrivés sur cette plage sauvage et que le Mont se dressait là-bas à l’horizon, était : « Est-ce une illusion d’optique ? Est-ce qu’on pourrait retourner au monument à pied ? » J’aime à penser, en écrivant ces lignes, que mon frère, pendant que nous longions la côte, avait pensé la même chose. J’aime à penser, qu’il avait gardé un peu de son esprit aventurier qu’il avait quand il était enfant, un peu de cette naïveté.

Évidemment, le Mont Saint-Michel était innatteignable. C’est un monument massif, superbe, impressionnant et poétique. La fine brume qui l’enveloppait se dissipait au fur et à mesure que nous continuions à marcher en sa direction, mais c’était tout, le Mont ne s’agrandissait pas, c’était une illusion d’optique, après tout.

Quand nous avons réalisé cela, nous rigolâmes comme deux enfants. Enfin, j’en étais un, lui avait dû grandir et devenir un homme rapidement. Nous avions poursuivi une chimère, et maintenant, il ne nous restait plus qu’à faire demi-tour, à revenir sur nos pas, en direction de mon père dans sa voiture. Nous savions que ce dernier nous attendrait avec le sourire aux lèvres, naïf que nous étions, de penser que nous aurions pu rejoindre la baie du Mont Saint-Michel à pied.

Ce fut l’une des dernières extravagances fraternelles, l’un de nos derniers délires.

Le dernier, se déroula quelques jours plus tard. Toujours avec mon frère, qui n’avait pas de permis mais qui apprenait à conduire, nous décidâmes, le dernier jour de nos vacances normandes, de prendre la voiture de notre père, en cachette, et d’aller une dernière fois à la plage. Ce que nous fîmes. Nous bravions l’interdit, pour une dernière aventure. Nous croisâmes même la police, qui heureusement, ne nous a pas arrêtés. Nous regardâmes ensemble le coucher de soleil sur la plage normande.

Ce fut le dernier coucher de soleil maritime auquel mon frère assistait.

Comme le chantait Ian Curtis, j’attends qu’un guide vienne me prendre par la main, car le mien m’a été enlevé trop tôt.

Je revois ta silhouette sur la plage, faisant face au soleil. Mon grand-frère, que tu reposes en paix. C’est, je crois, la dernière image de toi vivant que je me souviens parfaitement.

J’espère qu’il y a des couchers de soleils là où tu es, comme celui que nous avons vécu tous les deux.

Je t’aime mon frère, mon héros, mon modèle. Tu me manques.

Jaskiers

La matinée New-yorkaise

Il quitte la chaleur du lit. Quitter cet environnement presque embryonnaire, où l’on se sent intouchable, avec le parfum enivrant de Salma, qui donne l’impression d’être dans un monde qui n’appartient qu’à vous, semble presque être une punition.

Il la regarde dormir. Elle a un léger sourire. C’est presque comme si elle savait qu’il la regardait. Il sent son léger souffle, il l’entend. Tel un chant de sirène, il est attiré. Un baiser. Juste un, dans le cou, ou vers l’oreille. Peut-être sur le front. Sentir de plus près l’odeur de son Chanel 5. Mais à quoi bon déranger ce profond sommeil. Au fond de lui, il est heureux qu’elle dorme si bien. Elle se sent en confiance avec lui. Et lui, essaie de ne pas tomber dans un amour qui consumerait tout son être, toute son existence. Cela serait tentant, de vivre pour une autre, plutôt que de continuer à vagabonder seul dans cette vie.

Mais s’attacher, c’est dangereux.

Elle passe une de ses jambes par-dessus la couette. Il lutte intérieurement pour ne pas poser sa main sur ces cuisses bronzées et douces. Durant la nuit, le simple fait de les toucher l’amenaient dans ce monde où tous les hommes aimeraient rester. Ce monde où la tendresse n’est pas un signe de faiblesse, mais au contraire, un signe noble. Cette douceur, la chaleur sucrée de ses lèvres, la douceur de sa peau, la douce mélodie de sa voix, ses yeux verts transperçant l’âme. Est-ce de l’amour, de l’admiration, l’instinct animal ? Il la voudrait encore, pour lui seul, pendant des heures, dans cette chambre du centre-ville de Manhattan, à Greenwich Village.

La veille dans son café habituel, Reggi, à l’angle de la Macdoughal Street et de la W 3rd Street, a quelque pas de Washington Square, il continuait à écrire. Il avait ses habitudes. Il prenait son New-York Times tous les jours. Il évitait de regarder les informations à la télévision, et sur internet. Dans ce dernier, l’information était une jungle où démasquer le vrai du faux devenait une panacée, l’internet de l’information était toxique.

Son New-York Times, qu’il prenait en version papier, prenait toute la place de sa petite table habituelle, que les baristas lui gardaient tous les jours depuis qu’il avait fait de ce café son fief.

Puis, une fois par semaine, il achetait The New-Yorker. Laissant un peu de côté l’actualité, qui bien que rapporté par des professionnels, s’avérait parfois difficile à emmagasiner moralement. L’hebdomadaire The New-Yorker lui permettait de prendre une petite pause dans la semaine pour découvrir d’autre chose, d’autre monde, d’autres plumes.

Ce n’était qu’après avoir lu son journal et bu son premier café qu’il sortait son ordinateur, son carnet de note, et qu’il partait à la recherche de mondes, de personnages, qui lui permettait de s’évader, de reprendre une sorte de contrôle sur cette vie qui lui semblait indomptable. Il n’y avait qu’avec sa plume qu’il pouvait tout contrôler. C’est peut-être pour ça qu’il écrivait, le contrôle.

Il était publié, sous un nom de plume. Tout ce qu’il voulait, ce qu’il rêvait, c’était de pouvoir vivre de ses écrits, sans avoir à pavoiser dans les médias, sans devenir une célébrité.

L’anonymat, c’était la liberté. Mais l’indépendance financière, c’était aussi la liberté.

Ses textes étaient diffusés dans le New-Yorker, et autres périodiques et hebdomadaires littéraires. Cependant, quand il écrivait dans ces magazines, il ne donnait pas le meilleur de lui-même. Pour lui, ces publications étaient un moyen de gagner un peu d’argent, certes, mais aussi un moyen d’imposer son nom de plume sur la scène littéraire. Toute publicité, bonne ou mauvaise, est bonne à prendre. C’est du moins ce qu’il pense. Il gardait son jus, son énergie, pour ses romans et recueils de nouvelles.

Mais aujourd’hui, ce matin, il ne veut pas aller à son café habituel.

Il se lève doucement pour ne pas réveiller la femme dans son lit. Par politesse, peut-être, mais aussi car elle semblait pouvoir lui apporter de l’inspiration.

Il la regarde respirer lentement. Sa poitrine à moitié visible, caché par les draps, bouge doucement. C’est que tout le monde a l’air paisible, presque naïf, quand il dort.

Ils s’étaient rencontrés la veille, sur l’angle de la West 4th Street et de la West 10th Street, au bar Small Club of Kazz, à quelques pas du Christopher Park, à quelques rues du Washington Park, l’endroit privilégié des habitants du Greenwich Village. C’était à ce club qu’il avait rencontré cette dame. Ses longues jambes, et sa paire de stiletto, ses fines chevilles, ses jambes bronzées, sa longue chevelure châtain, ses yeux verts l’avaient envoûté.

C’était la première fois qu’il la voyait dans le petit club de jazz. Club où il allait certains soirs, surtout quand il avait touché un chèque de ces écrits.

Il écoutait ces groupes de jazz venus de toute l’Amérique, et du monde entier. Car le Jazz a touché la terre entière, le Jazz, c’est la poésie de l’univers musicale. Aucune règle, ou presque. Même si l’époque est au hip-hop et à la pop, le jazz fait de la résistance. Évidemment, il n’y a plus de Billie Holiday, de Nina Simone, de Louis Armonstrong, d’Ella Fitzgerald ou de Miles Davis. Mais les musiciens de jazz d’aujourd’hui continuent à faire perdurer l’héritage.

C’est cette musique qui l’aidait à se détendre, mais aussi, elle l’inspirait. Tout comme l’écriture, le jazz est une histoire de contrôle, de création, de liberté. L’écriture est une musique, comme le disait Céline.

Il prend son ordinateur portable, le pose sur son bureau en face de la fenêtre et s’installe. Il tourne le dos à sa conquête d’un soir. Il la regarde dormir encore quelques secondes, s’enivrant de son parfum. Quand elle partira, son odeur restera. Le lit sera le seul témoin de leur amour éphémère.

L’écrivain ouvre son ordinateur, vérifie ses mails. Une de ses nouvelles avait été accepté par The New-Yorker. Ce dernier payait bien.

Une conquête amoureuse, un bon chèque, et New-York sous la neige. Il ne pouvait pas rêver mieux. Il est possible, pensait-il, que le bonheur existe, il faut juste s’en rendre compte. Il lui manque juste un bon café.

Jaskiers

Un nouveau basculement [6-11-2024]

Normandie – 6/11/2024

C’est donc ce que nous sommes, ce que nous avons décidé pour le futur, un criminel, reconnu, condamné par la justice, est (re)devenu le chef du monde libre.

Moi qui pensais me réveiller devant une nouvelle page d’histoire pleines d’espoirs, d’une femme présidente des Etats-Unis, la première, mais encore une fois – l’Histoire se répète, j’ai coutume de le dire ici, je n’ai rien inventé mais ce n’est on ne peut plus vrai – je me lève pour voir que l’humanité en a décidé autrement.

Pas une femme hautement qualifiée, charismatique, capable, non, toujours pas. L’Amérique, qui me fascine, en a décidé autrement, elle déçoit, cette Amérique, encore. Je ne comprends pas comment l’on ait pu « hésiter » entre ces deux candidats. Pourquoi les Américains acceptent-ils, et veulent, un personnage des plus abjects à sa tête ? Faut-il laisser l’Amérique de côté ? En tant qu’Européen, je pense qu’il faut que l’Europe soit plus unie que jamais, donc forte. Qu’elle soit la puissance mondiale qu’elle est supposée être. Et laissez les Américains dans leur coin le temps que leur crise s’arrête.

C’est que j’ai l’impression que nous sommes entrés dans une autre dimension depuis quelques années. La fiction a maintes fois dépassé la réalité.

Jon Stewart a délivré un discours d’espoir, voyant la défaite de Kamala Harris devenir inévitable. Devant son discours émouvant, j’ai compris, qu’une fois encore il va falloir continuer à se battre. Pour que les femmes soient libres de faire ce qu’elles veulent de leurs corps, pour que nous réduisions notre impact dévastateur sur l’environnement, pour que nous ne cédions pas à la haine, ni à la peur. Il va falloir être courageux, et solide, face au racisme, à la xénophobie, l’homophobie, transphobie et j’en passe.

Nous arrivons bel et bien devant un carrefour, chacun va devoir choisir son chemin, son camp. Même moi, le nihiliste en herbe. Je suis moi-même à ma propre croisée des chemins. Comme mes héros littéraires, je compte bien mettre la plume là où ça fait mal.

L’éternel pessimiste que je suis ne va pas m’empêcher de me battre pour ce en quoi je crois. C’est dans les crises que je préfère sortir de ma coquille, pas quand tout va bien. J’aime la difficulté, car elle pousse à nous dépasser, à se confronter à soi-même autant qu’aux autres.

Je pense souvent à l’enfant que je n’aurai sûrement jamais, et quel monde je lui laisserais si je venais à partir. Je veux pouvoir me regarder dans la glace, et me dire que je n’ai pas laissé la bigoterie et la haine nous envahir.

Nous ne contrôlons pratiquement rien, nous voyons le mur, nous voyons que l’impact est imminent, mais, il y a une lutte, entre ceux qui pensent que ce mur nous détruira, et ceux qui pensent que ce mur n’est qu’une illusion. Mais quand les grands penseurs, les grands scientifiques de notre epoque, et même ceux d’avant, nous disent que le mur est réel, certains préfèrent écouter des illuminés, qui, sans preuve, aucune, utilisant la haine et la peur de l’autre, ont réussi à persuader monsieur et madame tout-le-monde que ce mur, ce n’est qu’une illusion.

Les freins ont été desserrés, nous fonçons à pleine vitesse dans ce mur. C’est là, qu’il va falloir trouver les moyens, des systèmes, pour ralentir, au minimum.

C’est une époque, comme tant d’autres , où il va falloir choisir son camp. Il n’y a plus de place pour attendre et observer, car c’est nous, le monde entier, qui sommes lancés à pleine vitesse contre ce mur. Et, pour moi, ce mur est on ne peut plus réel.

Les ceintures de sécurité ne seront d’aucune aide.

Jaskiers

Là où les oiseaux voleront

À Shannon,
À Emmanuelle,
Merci, et désolé.

Il y a ces moments suspendus dans le temps, où, avec l’ambiance adéquate, les bonnes musiques, écrire est la seule chose qui vous appelle.

C’est en planant sur la bande son de Dune, créée par l’inégalable Hans Zimmer, qu’une image, une scène me vient en tête.

Un natif américain, un vieil homme, à la peau ridée, abîmé par le soleil, parcheminée par le temps, est là, avec moi, quelque part sur un des rochers du Grand Canyon.

Le ciel indique la nuit, même si de la lumière se répand dans le canyon. C’est l’aube, peut-être. Il fait légèrement frais, un petit vent agréable passe sur notre peau, rentrant dans les pores. Cette fraîcheur, on aurait l’impression qu’elle nous purifie.

Je regarde cet homme, je suis fasciné. Nous ne pouvons pas vraiment communiquer par les mots. J’ai l’impression qu’il refuse de les utiliser. Comme si l’expérience que nous vivions ne devait en aucun cas déclencher la chimie implacable du cerveau gauche.

Il met un doigt sur sa bouche, pour me signifier de ne pas faire de bruit.

Nous voyons la Voie lactée, aucune pollution lumineuse ici. On pourrait croire que l’environnement est éclairé par le scintillement de ces milliers d’étoiles.

C’est un silence complet qui nous entoure.

Après quelques secondes à regarder ce spectacle céleste, il lève son bras, et pointe son doigt. Il fait un mouvement ample. Je vois cet oiseau. Je ne saurais dire si c’est un aigle, ou un énorme corbeau, mais il est majestueux. C’est une ombre, nous le voyons à contreplongée, nous voyons sa silhouette effacer les étoiles pendant quelques secondes, nous observons chaque battement d’ailes.

Le natif américain me regarde, me sourit. J’ai comme l’impression qu’il a réussi quelque chose, quelque chose d’important, pour moi.

La « vision » s’arrête là mais je la rejoue en boucle dans ma tête. Je sens une sérénité. Et je pense que je dois décoder ce message moi-même. Il y a un sens, voir plusieurs, mais j’ai l’impression que je peux interpréter cette scène, la décrypter, sans contrainte, sans peur.

Pour l’instant, je crois être arrivé à un moment important de ma vie. Et c’est moi, moi seul qui a décidé que les prochains temps devront être importants pour moi.

Parfois, j’ai honte, j’ai peur de le dire, – donc je l’écris mais peut-être pas le publier… – mais j’aimerais que mes jours soient comptés. Qu’enfin, je me libère de mes chaînes, car, nous n’emporterons rien dans nos tombes, nous laissons seulement des souvenirs pour nos proches, quelques biens matériels, peut-être, mais quelles valeurs ont-ils, ces biens, face à la mort ?

Soit, j’avance selon mes propres termes, à mes risques et périls, – qu’ai-je à perdre ? – soit je continue à moisir dans ma médiocrité, je me contente de vivre ma vie, dans une zone de confort trop confortable, à me détester moi-même car les regrets continueraient à me bouffer.

Et je n’arrive pas à croire que j’ai atteint les 30 ans. J’en ai presque honte.

Mon père est mort relativement jeune, à 58 ans, il était rongé par les regrets, des traumas dont il n’a jamais osé parler. Mon frère est mort très jeune, 18 ans. Je ne pense pas qu’il soit parti avec des regrets, il n’était pas du genre à en avoir, car il vivait sa vie et l’appréciait à chaque minute. Et, à 18 ans, je ne pense pas qu’il ait eu le temps d’en avoir beaucoup. Mais parfois, ce n’est pas le nombre, mais la sévérité qui prime, surtout en matière de regrets.

Je ne veux pas vieillir avec des regrets. Je ne veux pas vieillir tout court, mais ça, c’est immuable. Cependant, j’aimerais vivre, même si ce n’était question que d’une poignée d’années, intensément, follement, en dehors des carcans.

Je ne suis pas homme à marié, sûrement pas fait pour être père, mais l’avenir est pleins de surprises, je ne dirai pas « jamais » à ces choses-là, même s’il fut un temps, pas si lointain que ça, où le mariage et la paternité n’étaient même pas quelque chose à effleurer.

Mais ce que je veux, c’est vivre, enfin. Libre. Avec mes mots, écrire. Je ne veux pas la richesse, même si ça aide, je veux surtout vivre, faire ces expériences, prendre des risques, aimer, réapprendre à aimer… non pas apprendre à vivre, mais découvrir précisément comment je veux vivre.

J’ai attendu, comme dans la chanson « Disorder » de Joy Division, qu’un guide, remplaçant mon frère, me prenne par la main.

Mais, ce guide, il n’est pas là. Ce guide, ce ne peut être que moi. Je le réalise. Je m’y confronte. Il faut que je compte sur moi seul.

Le temps – notre pire ennemi, ou notre plus grand allié, je ne saurai dire. Les deux à la fois – presse.

Mais je ne veux pas quitter cette planète avec plus de regrets.

Il faut un commencement à tout. Et le hasard veut que j’écris ces lignes sur une musique de Hans Zimmer « Beginnings Are Such A Delicate Times » – les débuts sont toujours les moments les plus délicats.

Dois-je attendre un signe de ce « début » ? Je ne le crois pas, j’aimerais, cela me donnerait moins d’efforts à faire. C’est à moi de le provoquer, ce début.

Qu’il vienne par lui-même s’il le veut, mais il risque de ne pas me trouver, car, d’ici là, j’aurai sûrement commencé mon périple.

Jaskiers

Des Ombres, des Hommes – Dernière Partie

Nous regardions avec un incroyable intérêt les premiers survivants de l’attaque nucléaire, sortir de ce Métro. Les vivants, les vrais, sortaient des entrailles de la Terre après l’Apocalypse.

Nous pouvions voir, et ressentir leurs émotions. Les masques à gaz cachaient leurs visages. D’abord, pour eux, ce fut l’effroi, puis une once d’espoir, celui que la ville n’était pas totalement dévastée. Qu’il y aurait d’autres survivants, des proches, les attendant quelque part. Mais ils ne virent que ruines.

Leur ville n’existait plus que dans leurs souvenirs. Rien n’avait résisté, rien n’était debout, rien ne vivait. Pas même d’oiseaux.

Le calme, qui était inexistant dans cette ville avant la bombe, imposait maintenant sa loi implacable. Seul le vent radioactif faisait sentir sa présence.

Évidement, ils ne nous virent pas. Nous le comprîmes rapidement. Nous étions en face d’eux, à une vingtaine de mètres de la bouche de métro, dans les ruines d’un bâtiment dans lequel nous avions élu domicile, sans vraiment de raison, à l’instinct. Peut-être savions-nous, inconsciemment, que des humains n’étaient pas loin. Après tout, c’étaient eux, nos créateurs. Quelque chose nous liait.

Ils tournaient la tête, leur langage corporel montrait des signes de désespoir. Certains, regardaient droit en face d’eux après avoir balayé le décor apocalyptique de leurs regards. Puis ils semblaient nous observer. D’autres baissaient la tête, comme vaincu. C’est grâce à ces premiers que nous eûmes la confirmation qu’ils ne nous voyaient pas. Si cela avait été le cas, ils nous auraient attaqués. L’inconnu que nous représentions, l’invraisemblable, les monstres auxquels nous ressemblions n’aurait pu que déclencher la méfiance, l’hostilité, la peur, envers nous. Il était impossible que les humains nous comprennent juste en nous voyant.

Cette scène silencieuse dura cinq minutes, puis, un orage radioactif éclata. Comme toujours, ces orages arrivaient rapidement. Les nuages gris et noirs se rassemblaient en quelques secondes, faisant grimper les radiations en flèches, faisant tomber une sorte de pluie acide. Les éclairs éclatèrent au-dessus des humains.

Ils furent pétrifiés de peur, mais aussi, surpris, car ce phénomène météorologique, ils n’y étaient plus habitués.

Nous entendîmes leurs compteurs Geiger s’emballer. Les plus craintifs commençaient déjà à rebrousser chemin, se tournant en direction de l’entrée du Métro. C’était trop pour ceux-là. Leur ville n’était plus. Et pire, elle était hostile.

Les ténèbres descendirent, les éclairs éclatèrent aux alentours. Lumières fugaces dans les ténèbres ; Les Ombres surgirent.

Les Hommes aperçurent l’Ombre de l’enfant pleurant. Ils se regardaient les uns les autres, pour pouvoir confirmer qu’ils voyaient bien tous la même chose. Même ceux qui avaient décidé de rebrousser chemin firent demi-tour. C’était, pensaient-ils, de la vie, ça semblait être comme de la vie.

Ils distinguaient bien une sorte de personne, apparaissant à chaque fois qu’un éclair claquait au-dessus d’eux. Ils avançaient, prudemment, les débris restaient un danger, chaque pas pouvait être fatal, mais ils ressentaient une sorte de joie ; quelque chose de vivant, souffrant, certes, mais vivant, semblait avoir survécu.

Plus ils s’approchèrent, moins ils arrivaient à comprendre ce qu’ils voyaient. Les pleurs de l’enfant Ombre était vraiment la seule chose qui les attirait, car ils étaient tellement poignants. Certains, en leur for intérieur, pensaient porter secours à un enfant ayant survécu à la bombe atomique. Chose impossible évidemment, cela faisait des mois que l’Apocalypse nucléaire avait éclaté.

Mais plus ils avançaient vers la silhouette, plus ils réalisaient que le survivant n’en était peut-être pas un.

Les rescapés du Métro s’étaient tous arrêtés quand ils découvrirent à quoi ils faisaient face.

Même avec leurs masques à gaz couvrant leur visage, nous pouvions ressentir leur terreur. Cependant, ils ne s’arrêtaient pas, et avançaient vers l’Ombre, légèrement replié sur eux-mêmes car c’était un enfant et, d’instinct, ils ne voulaient pas risquer de l’effrayer.

Un s’approcha très près, trop près même. L’enfant releva son visage d’un coup, s’arrêtant de pleurer. Le rescapé tendit sa main vers l’Ombre. Ce dernier tendit la sienne aussi. Quand leurs mains se joignirent, l’homme poussa un cri effroyable et s’effondra.

Les autres rescapés restèrent là, pétrifiés. L’Ombre poussa un cri et disparu. L’orage continuait. Nous comprîmes que les Ombres étaient mortelles, du moins, pour les Hommes, car nous n’avions jamais cherché le contact physique, peut-être grâce à notre instinct, qui est de communiquer télépathiquement plutôt que de chercher le contact physique.

Les rescapés se précipitaient sur leur camarade allongé, inanimé. Nous entendîmes des cris, de colère, de tristesse, nous ne savions pas trop. Mais au vu du langage corporel des survivants du Métro, leur camarade n’était plus de ce monde.

Nous les vîmes, comme quand ils étaient sortis pour la première fois à l’air libre radioactif, leurs têtes se baisser sous l’impitoyable loi qu’imposait ce nouveau monde envers eux.

C’est à ce moment que nous nous concertâmes entre nous. D’un commun accord, nous décidâmes de rentrer en contact télépathique avec eux. Seulement, il s’avérait dangereux de nous mettre en contact avec tout le groupe. Quelles auraient pu être leurs réactions ? Ils venaient de découvrir leur ville détruite, la présence des Ombres et ils venaient de perdre l’un des leurs.
Nous décidâmes de choisir le rescapé le plus réceptif à la télépathie, chose que nous pouvions découvrir en les observant attentivement.

Notre choix se fit sur l’un des plus jeunes, il ne devait pas avoir plus de 25 ans, et nous ressentîmes une propension à la communication télépathique élevée chez lui.

Je me portais volontaire pour le contacter seul, en premier. Mes semblables me donneraient l’énergie nécessaire pour garder un contact assez long et puissant pour pouvoir lui expliquer qui nous étions, et que nous ne leur voulions aucun mal. Nous étions là pour les aider. Quelque chose nous poussait à leur tendre la main, à les accompagner, dans ce nouveau monde qui était, semble-t-il, créé pour nous.

Nous ne perdîmes que peu de temps et nous mirent directement en contact avec le jeune homme. Ce dernier se retrouva projeté dans notre dimension télépathique, nous avions, d’instinct, choisi une forêt comme environnement. Il fallait faire comprendre à l’humain qu’il était dans une autre dimension, et que nous n’étions pas hostiles.

Je me tins donc devant lui, au milieu d’une luxuriante forêt où les rayons du soleil passaient tel un fin voile à travers les branches et les feuilles.

L’humain regarda son corps en premier, observait ses mains gantés. Puis, il leva la tête pour découvrir l’environnement dans lequel nous l’avions amené.

Je le laissais quelques secondes pour qu’il puisse emmagasiner ce nouveau phénomène, encore un, pour lui.

Je m’approchais doucement, faisant bien attention de faire entendre ma présence tout en évitant tout comportement et geste brusque.

Il leva sa tête vers moi, je n’étais arrivé qu’à une poignée de mètres de lui. Je pouvais voir ses yeux bleus me fixer, grands ouverts à travers le masque à gaz.

« – S’il te plaît, n’ait crainte. Laisse-moi t’expliquer ce que je suis. »

Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Après tous ces chocs en si peu de temps, j’en rajoutais un autre. La panique s’emparait de lui. Il pensait que j’étais une sorte de monstre, ce qu’à l’extérieur, nous étions à la vue des humains. Il ne savait ni comment, ni pourquoi, il était là, projeté dans une forêt luxuriante en face d’une créature. Partir, s’évader, se réveiller de ce cauchemar, j’entendais sa détresse. J’essayais donc d’avancer doucement, les mains en avant, paumes vers le haut, signe reptilien d’une non-hostilité.

« – Nous sommes-la pour vous aider. Je comprends votre confusion, à toi, tes camarades. Nous ne sommes pas vos ennemis. Au contraire, nous sommes vos alliés, depuis le cataclysme, nous vous attendions. Nous pouvions sentir que vous n’étiez pas loin. Nous nous rencontrons, enfin. »

Je sentis que, bien qu’il ait entendu mes mots, qu’il les ait compris, la crainte prenait le dessus. Il chercha son revolver, le pointa sur moi, et tira sans hésiter. Mais nous étions dans une autre dimension, la balle ne me toucha pas, elle passa à travers moi. Nous étions dans le domaine télépathique que nous avions construit en une poignée de secondes pour communiquer avec l’humain.

Quand il vit que son coup de feu n’avait eu aucun effet, je sentis son désespoir, sa résignation, il tomba à genoux et commença à pleurer. Il était arrivé à un point où son esprit et son corps, ne pouvant plus encaisser de nouvelles émotions fortes, se repliaient sur eux-mêmes, dans un dernier élan de préservation.

« – Je vais te laisser. Je ne suis pas le seul de mon espèce, nous ne vous voulons aucun mal. Nous voulons vous aider. Nous avons compris que vous avez pris refuge dans le Métro. Nous n’y entrerons pas, notre place est ici, à l’extérieur, dans cet environnement devenu hostile pour vous. Nous vous aiderons du mieux possible, si vous le désirez, dans vos escapades extérieures. Va, dit à tes amis ce que tu viens de vivre. S’ils ne te croient pas, reviens, ici-même, en pensé, car nous sommes dans une autre dimension, celle de la télépathie, et nous t’aiderons à montrer à tes semblables que nous existons vraiment. »

Je pensais que ces mots l’aideraient à se ressaisir, mais il restait toujours là, à genoux, tête baissée.

« Ce que vous avez, là, dehors, ce n’est pas un humain, mais une Ombre. Nous nous sommes habitués à leurs présences. Aucun de nous n’a osé être en contact direct avec eux. Nous pensons que ce sont les victimes de l’accident nucléaire, et qu’elles ne comprennent pas qu’elles sont mortes. Nous ressentons leur détresse mais aussi, la solitude terrible qu’ils éprouvent. Votre compagnon est mort à cause du contact direct qu’il a eu avec l’Ombre. L’Ombre ne le fait pas exprès, mais il prend la vie pour ne pas être seul dans cet immense tombeau qu’est devenue cette ville, c’est ce que nous venons de découvrir. Je vais maintenant te laisser retourner à tes semblables. Je sens que tu vas pouvoir, quand tu sortiras du Métro, ressentir des Ombres, leurs présences, mais aussi, tu risques de faire des expériences étranges, comme rentrer dans une pièce, ou un bâtiment délabré, et avoir la vision de ce qu’il s’y passait avant la bombe nucléaire. Tu fais partie de ces humains à l’esprit ouvert et réceptif. C’est une chose que tu vas devoir apprendre à gérer. Mais, je crois que l’être humain s’habitue à tout, la preuve, tu es là. Maintenant, je te laisse, n’oublie pas, nous sommes là pour aider. »

J’attendis quelques secondes, pour voir s’il allait me répondre. Il leva juste sa tête dans ma direction, me fixa de son regard bleu intense, se releva et me tourna le dos. Je mis fin à notre entrevue télépathique.

De retour dans notre dimension, les compagnons du rescapé contacté s’étaient approchés en cercle autour de lui. Ils le virent se mettre à genoux, regardant en face de lui. Nous regardant, nous. Maintenant, le futur dépendait de ce qu’il allait dire et faire. Une autre forme de vie intelligente existait, nous n’étions plus seuls. Et cela apportait autant de risque que d’espoir.

Jaskiers