Ceux qui ont l’habitude de me lire savent que de temps en temps j’ai l’envie ou le besoin de « raconter » un passage de ma vie, sans ostentation mais plutôt à la façon d’un témoignage de mon époque. La canicule m’ayant plus ou moins retenue à la maison, le besoin impérieux de faire un point s’est imposé à moi.
Je vous livre donc ces quelques lignes qui ne sont EN AUCUN CAS une plainte ou l’expression d’un misérabilisme quelconque, juste des idées jetées sur le papier. Je ne relis pas pour laisser à ce texte sa spontanéité, mais ce qui lui donnera probablement aussi un côté décousu dont je m’excuse par avance.
Quelques réflexions personnelles donc, sur le temps qui passe. J’avais écrit un poème sur le sujet en 2019, preuve que ça me titillait déjà de m’exprimer. Je vous pose ledit poème à la fin de ce texte.
A 40 ans, tu te dis que, par la force des choses, tu es adulte, tout au moins sur le plan des années écoulées.
A 50 ans, la maturité épanouie. Les enfants sont élevés ou presque, les unions ont tenu ou cassé, l’envie de vivre pour soi se renforce, avec un sentiment d’assurance et de plénitude.
Viennent les 60 ans et la perspective de la retraite qui approche à grands pas. Les enfants de ma génération se disaient qu’à 60 ans on était vieux. L’évolution sociétale repousse ce portail, laissant l’horizon encore clair. Quelques embûches, bien sûr, qui n’en a pas sur sa route ? mais encore la force physique et la volonté de les surmonter !
Mais le temps des dizaines est révolu : voilà les 65 ans, la fin de la vie active (à quelques mois près). Une autre vie à s’inventer, à se créer, ou à confirmer. O se refuse à écouter les articulations qui craquent, le corps qui proteste, doucement mais sûrement, une maladresse pataude qui fait surface. On ne veut pas entendre parler de ces contrôles médicaux conseillés ou nécessaires… On pense qu’on passe à travers, que ce n’est pas pour nous…
Mais il y a déjà que les aînés, amis d’enfances, et même amis tout court, se sont absentés pour le long voyage sans retour. Des petits bouts de soi qui s’effritent. Des souvenirs qui refont surface avec une acuité insoupçonnée et, quand on y pense, le chemin à parcourir est désormais bien plus court que celui que l’on a déjà parcouru.
Un matin, tu te retrouves septuagénaire, et c’est le choc : tu n’es plus une jeune retraitée, tu es entrée dans le troisième âge et la respectabilité. Tu as refusé le botox; dans les cinémas plus de justificatif à présenter pour accéder au tarif Senior, et dans les transports en commun les personnes bien éduquées te proposent de te céder leur place. Tu lis le respect dans le regard de certaines personnes qui voient en toi le symbole d’une sagesse acquise au fil des ans.
Mais les symptômes sont là pour confirmer : l’arthrose insidieuse, les douleurs dorsales, les problèmes respiratoires ou autres. Tu commences à craindre le froid (ou le chaud), à cesser de courir, à te ménager. Rien de vital, mais tout de handicapant. Ne rien montrer, donner le change (on a sa fierté). Ne pas faire partie de ces « vieux qui n’arrêtent pas de se plaindre et qui ressassent ». Montrer aux enfants et petits-enfants qu’on est encore dynamique, autonome, malgré la solitude.
Bien sûr, la vie sociale tissée à la retraite est source de petits bonheurs et les amitiés se renforcent. Tu as enfin trié, éliminé les toxiques, les nuisibles, les intéressés, et constitué ton armée de warriors. L’ entraide s’instaure, inévitable et salutaire.
Au gré de tes humeurs et de ton état, l’avenir se teinte d’espoir et de victoires sur toi-même, ou peut basculer dans une lutte pour la survie.
Ce sentiment de survie s’est accru lors du confinement, période tellement surréaliste et qui a laissé les gens face à face avec eux mêmes et dans un désert social incommensurable. Avancer courageusement dans ce néant, l’un de mes amis n’a pas su le faire.
J’ai eu l’énorme chance d’être adepte de réseaux sociaux et d’y faire de beaux échanges et de nouvelles et belles rencontres. Une parenthèse hors du temps, comme une ouverture supplémentaire vers la créativité, la méditation, l’apprentissage du « partage » sur le net.
Mais cet isolement, s’il préserve des microbes et virus, n’empêche en aucun cas la marche inexorable du temps et la lente dégradation physique que l’on n’a pas d’autres possibilités que d’accepter et de s’adapter.
Curieuse expérience qui nous incite à signer nos propres autorisations de sortie pour essayer de fournir à notre corps ce minimum d’activité qui lui est nécessaire pour ne pas se gripper définitivement.
Soudain, les douleurs que tu as appris à apprivoiser se font permanentes, la souplesse se met aux abonnés absents, tu as le pied incertain lorsque tu utilises un escabeau, ton équilibre se fait précaire, ta vue s’est modifiée, pour certains, les cachets deviennent indispensables (bonheur, je n’en prends que 2 par jour !).
Et, dans cette spirale ascendante, tu atteins les 75 ans avec une rapidité vertigineuse et non maîtrisée. Tu t’aperçois que la vitesse exponentielle de cette chronologie est irréversible, et tu éprouves le besoin de cette introspection sur tes ressentis sachant que, s’ils sont logiques, ils étaient insoupçonnables trente ans plus tôt.
Des images de mes parents au même âge s’imposent à moi, et ce n’est que maintenant que je comprends.
Cette période d’isolement 2025 volontaire et liée à la canicule particulièrement insupportable, me pousse à écrire ces quelques lignes qui n’ont d’autre but que de témoigner sur l’âge et le temps qui passe. Et encore, tout ressenti est tellement subjectif qu’il serait difficile d’en faire une généralité. Ce n’est pas un écrit douloureux, ni même dépressif. C’est une constatation dans laquelle certains se retrouveront, d’autres pas du tout. Juste savoir que cet état d’âme est réel, loin d’une fiction scripturale. Je n’en attends rien, et surtout aucune polémique, ce serait dommage.
Un matin tu te réveilles et tu te demandes « pourquoi ? ». Pourquoi tu es (encore) là ? et pour combien de temps ? Ambivalence : tant d’autres sont partis, et moi j’ai la chance d’avoir une santé très moyenne mais qui me permet encore de vivre des choses, de l’autonomie dans mes déplacements et dans mon rapport aux autres et dans les gestes du quotidien, de nombreux amis et relations sincères que je ne remercierai jamais assez, des activités récurrentes (photos, écrits, expositions, théâtre, balades….).
Une vie vidée malgré tout de sa substance essentielle : la famille. Comme dans bien des cas, les enfants partent vivre leur vie, c’est normal et c’est bien. Mon fils a réussi la sienne et c’est une grande fierté pour moi.
Mais la vieillesse, il faut se résoudre à la nommer ainsi, a entraîné cette succession de deuils qui sont nos fêlures les plus profondes. Parents, famille, des départs qui font que la liste est plus longue dans le passé que dans le présent!
Je m’étais programmée pour marcher jusqu’au bout main dans la main avec le compagnon que j’avais choisi, mais il y a presque 25 ans maintenant le destin et la maladie en ont décidé autrement.
Et c’est au fil des épreuves que l’on réalise la force incroyable du corps et de l’esprit. Même si la remontée prend des années, elle est possible. Mais dans quel but ?
Quelle constatation soudaine ! tu réalises que tu attends, et que le verbe attendre prend une résonance particulière lorsque tu déambules dans les couloirs de la maison vide ! Attendre sans faire de vague, se préserver et préserver ses enfants par ricochet. Voir les petiots grandir, créer avec eux des liens indescriptibles et tellement salvateurs malgré la distance !
Cette solitude que j’évoque est actuellement parfaitement assumée : ne plus dépenser d’énergie pour faire de place à « l’autre ». Ne plus s’investir, ne plus risquer de souffrir départ. Celui de mon vieux chat que j’aimais tant doit être ma dernière grande émotion négative.
Attendre donc. Visualiser cette route qui se raccourcit. La sensation que le bout du chemin se rapproche, et surtout maintenant le souhait de garder jusqu’au bout ma dignité: la perdre serait la punition ultime.
Ce grand déballage de pensées ne m’empêche pas d’être consciente que nous ne décidons rien et que j’ai peut-être encore de belles années à vivre. En aucun cas ne baisser les bras. Des gens formidables gravitent autour de moi qui me prodiguent de formidables témoignages d’affection qui me nourrissent. Ce serait une grave ingratitude de ma part de ne pas les en remercier, ainsi que mes enfants et petits enfants qui me donnent tant de fierté.
Je me dis que tant que j’ai envie d’acheter des fringues, de faire des cadeaux, de fêter les petits événements, alors merci la Vie, ce passage éphémère sur terre ramené à l’échelle de l’Univers.
Gibulène – 18/8/25
Comme promis en début de texte, je joins le poème que j’avais publié à l’époque.
Lente déliquescence
Des corps en transhumance
Vers une autre vie……..
Accepter rides et plis,
douleurs, incertitude
porter sa solitude….
guetter dans le miroir
Ce qu’on ne veut pas voir.
Se dire : qui est là ?
Notre esprit ne veut pas
de cette mutation,
oubli sans condition
de ce Nous d’autrefois
qui ne reviendra pas !
surmonter le dégoût
et s’aimer malgré tout
ne pas voir chez les autres
ce regard bon apôtre
qui frise l’indécence
par sa condescendance !
ne jamais s’indigner
d’un geste d’amitié
du passant qui nous aide
quand la côte est trop raide
à porter le cabas
pesant au bout du bras…
regarder chaque jour
comme un signe d’amour !
se dire quel bonheur
de cueillir une fleur,
de sentir son parfum,
d’attendre encore demain;
de faire des projets,
et de continuer,
peut-être au ralenti,
mais merci à la vie !
avoir une pensée
pour ceux qui sont partis
et qui auraient aimé
être là aujourd’hui….
Puis, au bout du chemin,
savoir saisir la main
qui nous aide au passage
pour le dernier voyage.
Gibulène – 20 09 2019