Il l’invite à « la goujonnette » avec l’idée de la sortir du turbin. Son copain le patron, dit « Le gros Raymond », leur prépare la graille et aussi une piaule.
Ils quittèrent la Goujonnette quand le soleil commençait à tirer sa révérence, un disque pâlot qui se noyait derrière les peupliers. La Marne, elle, faisait sa maligne, toute ridée de lumière, avec des reflets qui jouaient à cache‑cache. Ils marchaient côte à côte, pas trop près, pas trop loin, comme deux mômes qui apprennent à se connaître sans vouloir brusquer le sort.
Arrivés près du barrage, Jeanine s’arrêta net. Sur l’eau, une mousse blanche s’étirait, poussée par le courant.
— C’est comme ça, la mer ? demanda‑t‑elle, les yeux grands ouverts, comme si elle découvrait un secret.
Henri eut un petit rire, pas moqueur, juste attendri.
— Non, môme… mais si tu veux la voir, la vraie, je t’y emmènerai. promis.
Elle tourna la tête vers lui, un sourire tout simple, tout fragile, qui lui fit quelque chose dans le ventre. Il sentit que c’était le moment de parler, mais les mots se bousculaient comme des ivrognes à la sortie d’un bal.
— Écoute… j’te dis ça comme ça… j’ai pris une chambre, là‑haut, chez Raymond… pas pour… enfin… juste pour se reposer un brin, si jamais… Si t’es fatiguée… enfin tu vois…
Il s’emmêlait, il s’embourbait, il pataugeait comme un bleu. Elle posa une main légère sur son bras.
— Oui, Henri. C’est bon. J’ai compris.
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Ils montèrent l’escalier en bois, qui grinçait comme un vieux complice. Arrivés dans la petite chambre, il referma la porte doucement, comme si un courant d’air pouvait casser le moment.
La chambre était propre, une armoire à trois portes avec une glace au milieu, et sur le côté, une table de toilette, avec sa grande cuvette en faïence ornée de dessins de fleurettes et feuilles, le broc dedans, rempli. Sur le côté, Raymond avait posé une serviette blanche bien pliée et dessus un gros savon de Marseille tout neuf.
Le lit était fait, des draps bien tirés, un peu rabattus sur le couvre lit comme il se doit, au mur, deux portraits photos noir et blanc, un homme, une femme, austères comme désapprouvant leur présence. Sur une des deux tables de chevet une photo d’un couple de mariés, lui raide, sobre, debout, a côté d’elle assise couvertes de blanc. un bouquet à la main. Les parents du gros pensa Henri, leur chambre sans doute.
Il balança son bada. Jeanine poussa un cri.
— Non, pas sur le lit ça porte malheur,
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Elle prit le chapeau et se dirigea vers l’armoire en ouvrit la porte centrale qui grinça un peu, le déposa sur l’étagère, dans le même mouvement saisissant un cintre elle lui dit:
— Donne moi ta veste
Il s’exécuta en pensant qu’il avait bien fait de laisser son soufflant dans la tire. Il la regardait faire, s’affairant comme la maitresse de maison, son cœur ne répondait plus, il était une bouffée de tendresse prête à exploser, comme un magot enfoui au plus profond de lui et qui soudain trouvait une personne à qui l’offrir.
Il s’approcha d’elle, lentement, sans jouer les cadors. Il passa ses bras autour d’elle, avec une hésitation presque enfantine. D’abord, elle resta droite comme un piquet, surprise, figée
Henri eut un instant de panique, il avait eu tort d’y croire, tort d’ouvrir ses vannes, abaisser son pont levis.
Elle glissa ses bras autour de lui, elle aussi. Un geste minuscule, mais qui disait tout. Sa voix monta, à peine un murmure, un fil de soie :
— T’es pas comme les autres… hein… dis… t’es pas comme les autres…
Henri ferma les yeux. Il aurait pu jurer que le monde venait de se mettre au pas autour d’eux.
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Quand Henri rouvrit les yeux, la lumière du matin filtrait à travers les rideaux élimés. Jeanine dormait encore, roulée contre lui comme un moineau qui aurait trouvé un coin chaud. Il resta un moment immobile, juste à la regarder respirer, avec ce drôle de truc dans la poitrine, un mélange de douceur et de trouille.
Il se dégagea sans bruit, enfila sa chemise et son grimpant, descendit l’escalier grinçant. En bas, le Gros Raymond était déjà planté derrière son comptoir, en train de beurrer une tartine avec l’air d’un type qui signe un traité de paix.
— T’as une gueule de lendemain de fête, fit le Gros sans lever les yeux.
Henri esquissa un sourire.
— J’viens pour causer boulot.
Raymond releva enfin la tête, son sourcil gauche en accent circonflexe.
— Ah, Le boulot-boulot, pas celui du cœur, j’imagine.
Henri ignora la pique et s’assit sur un tabouret.
— Tu m’avais parlé d’un joaillier, boulevard Blanqui. Un gars qui bosse des diamants avec un montage spécial… et qui doit recevoir un lot, bientôt. Le Gros hocha lentement la tête.
— Ouais. Un petit arrivage discret. Pas du toc. Du vrai caillou. Et le type, ce n’est pas un nerveux. Pas du genre à sortir l’artillerie pour défendre sa canfouine.
Henri se pencha un peu.
— J’pensais faire ça avec la Chignole. Un truc propre, sans vagues. On entre, on sort, terminé. Et toi, tu fourgues les cailloux comme d’hab’.
Raymond renifla, posa sa tartine, essuya ses doigts sur son tablier.
— La Chignole… Il est fiable, ton zigoto ?
— Fiable comme il peut l’être. Et puis c’est pas un gros coup. Juste de quoi remplir un peu les fouilles.
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Le Gros soupira, comme un type qui a déjà vu trop de gars se casser les dents sur des plans « tranquilles ».
— J’peux écouler, oui. Mais tu fais gaffe, Henri. Les coups faciles, c’est ceux qui tournent le plus vite en eau de boudin.
Henri haussa les épaules.
— J’fais ça propre. Et après… j’me calme un peu.
Raymond le fixa, un sourire en coin.
— À cause de la môme, hein ?
Henri détourna le regard, gêné comme un gosse pris la main dans le pot de confiture.
— Occupe-toi de tes casseroles, Raymond.
Le Gros éclata de rire, un rire qui fit vibrer les bouteilles derrière lui.
— Va, va. Monte lui porter un caoua, et une tartine à ta petite. Elle doit se demander où t’es passé.
Henri prit la tasse que Raymond lui tendait. En remontant l’escalier, il sentit un drôle de mélange : le vieux monde des combines qui tirait sur sa manche… et Jeanine, là-haut, qui lui donnait envie de marcher droit, pour une fois.
Le plan, ils le bouclèrent dans la canfouine du gros pendant que Jeanine dormait encore, roulée dans les draps comme un petit chat dans son panier .
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. Le joaillier du boulevard Blanqui, un petit atelier coincé entre une mercerie et un marchand de journaux, c’était du cousu main : pas de vigiles, pas de rideau blindé, juste un vieux bonhomme qui bossait ses cailloux comme un moine travaille ses enluminures.
Henri avait repéré les lieux en flânant, les mains dans les fouilles, l’air de rien. Une vitrine proprette, un rideau métallique qui grinçait comme un dentier mal ajusté, et derrière, un atelier où s’empilaient les boîtes à bijoux, les loupes, les pinces, tout un bric-à-brac de petit artisan consciencieux.
— Un coup de vent, qu’il avait dit à la Chignole. — Un courant d’air, qu’avait répondu l’autre, avec son sourire de travers.
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Après leur escapade à la Goujonnette, Henri avait raccompagné Jeanine jusqu’à sa chambre, rue Poulet. Un immeuble maigrelet, tout en hauteur, avec un escalier qui sentait la soupe froide et le cirage. Elle montait les marches devant lui, sa petite robe à fleurs encore froissée de leur soirée, et Henri, lui, il se sentait pousser une drôle de chaleur sous la couenne, un mélange de fierté et de trouille.
Devant sa porte, elle s’était retournée.
— Merci, Henri… pour tout ça.
Il avait juste hoché la tête, incapable de sortir un mot sans risquer de dire une bêtise. Elle lui avait effleuré la joue — un geste minuscule, mais qui lui avait retourné le palpitant — puis elle avait disparu derrière la porte, laissant dans le couloir un parfum de savon et de printemps.
Henri était redescendu lentement, comme si chaque marche voulait le retenir un peu plus.
Le printemps rappliquait peinard, et Henri, lui, se trimballait avec un drôle de frisson sous la couenne. Un machin nouveau, un truc qu’il n’avait jamais senti, même dans les grandes occasions. Fallait pas être grand clerc pour piger : la petite Jeanine lui avait planté sa flèche en plein buffet.
Alors forcément, il avait remis les grolles dans le rade. Dédé, derrière son zinc, avait esquissé un sourire en coin en le voyant radiner plus souvent que d’habitude. Mine de rien, le bougre avait capté l’embrouille : Henri venait surtout zieuter si la môme était vissée sur son tabouret. Et les plombes défilaient, tranquilles, comme si le temps avait décidé de faire crédit.
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À force, il était devenu un habitué, un vrai. M’sieur Henri, qu’il lâchait Dédé, « un p’tit mélecasse après le caoua? » Et Henri opinait, l’air de rien, histoire de rester dans le décor.
Avec Jeanine, il badinait, il la faisait marrer, la pauvrette. Une gamine débarquée du côté de Dreux — « le Thymerais », qu’elle précisait, fière comme un coq — venue pour taper dans le secrétariat. Mais les fins de mois, ça pardonne pas : elle s’était fait harponner par la vie, et depuis, c’était le taf, le biseness, les tartes quand l’auber était chiche. Une existence à la petite semaine, où fallait sourire même quand le cœur avait des trous.
Et Henri, lui, il se surprenait à vouloir la tirer de là, sans trop savoir pourquoi. Peut-être parce que, pour la première fois, quelqu’un lui avait remué la caboche autrement qu’avec des histoires de pognon ou de combines.
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À force de bavardages et de propos badins, il avait fini par lui tirer la date de son anniversaire. Et comme le jour approchait, il lui proposa de l’emmener jaffer dans une guinguette des bords de l’eau.
Il lui assura que c’était réglé avec l’arsouilleur, qu’il n’y aurait pas de suif, mais en fait il savait que le sujet n’était pas clos, il avait été le voir et avait lâché un paquet de lacsés en lui bonnissant que Jeanine, le taf rue Blondel c’était terminé, l’autre avait empoché l’artiche en lui balançant un œil mauvais, murmurant entre ses dents pourries: « faut voir faut voir… »
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« C’est tout vu » qu’il avait rétorqué, c’est tout vu mais il savait que si il faisait du grabuge alors il l’arrangerait, une poignée de dragées ça reste persuasif. En vérité, il combinait l’utile et l’agréable : Gros Raymond, le patron de la turne, était un peu fourgue sur les bords, et il avait parfois de bons tuyaux pour des petits casses pépères, histoire d’arrondir les fouilles sans trop se fatiguer.
Mais cette fois, Henri ne pensait pas aux biftons. Il pensait à Jeanine. Il avait même demandé au Gros de lui préparer une piaule à l’étage, au cas où — « Fais bien », lui avait-il dit, avec ce petit air de mec qui veut que tout roule sans accroc.
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Le jour dit, il était passé la récupérer. Elle l’attendait déjà, toute pimpante, dans une petite robe à fleurs qui lui moulait joliment les hanches. Rien qu’en la voyant, Henri sentit monter en lui une bouffée de tendresse, de celles qui vous prennent par surprise et vous ramollissent les genoux.
Il gara la Versailles en douceur, comme pour ne pas brusquer le moment. Elle était là, toute menue, son petit sac à la main, un sourire qui hésitait au coin des lèvres. Il descendit aussitôt pour lui ouvrir la portière — un geste un peu démodé, mais qui lui venait tout seul.
— « J’ai pris un petit gilet de laine », dit-elle en levant les yeux vers lui, comme si elle s’excusait d’être prévoyante.
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Il hocha la tête, referma la portière avec un soin presque cérémonieux, puis reprit le volant. Avant de démarrer, il la regarda longuement, sans rien dire, juste pour la garder un peu plus dans son regard.
Et puis ça lui échappa, tout simple, tout vrai : « Ça me fait bien plaisir ».
Elle rougit légèrement, détourna les yeux, et répondit d’une voix douce, un peu gênée, comme si elle n’osait pas trop en dire de peur d’en dire trop : « Moi aussi ».
Il démarra doucement, Jeanine regardait défiler les boutiques, sa robe était remontée découvrant un peu plus le haut des genoux, Henri avait une folle envie d’y poser sa main, oh pas comme un gros cradingue qui poserait sa paluche, non, juste pour lui dire « t’inquiète môme, maintenant je suis là » . Il n’en fit rien et se força à gaffer la route.
La Simca les trimballa jusqu’à Saint‑Maur, sur les quais, y avait « La Goujonnette », un estaminet tout fleuri, genre rade qui se donne des airs sans trop y croire. Les rideaux, des petits machins défraîchis, tentaient de faire guinguette. Un troquet pas boui‑boui, mais fallait pas zieuter les détails.
Ils n’étaient que tous les deux. Raymond, le patron, leur avait bricolé une table près de la fenêtre, dans le fond, peinards. Il avait même collé un bouquet dans une cruche ébréchée, histoire de faire romantique. Les couverts étaient mis, plus ou moins droits. Fallait pas trop y regarder, en fouinant bien, on aurait pu reconstituer le menu comme des experts de la police scientifique.
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Raymond, planté devant eux, les mains dans le tablier, leur installa les assiettes avec un sérieux de curé qui pose les hosties. « J’vous ai mis la meilleure place. Enfin… la moins pire ».
Il rigola tout seul, « Bon, j’vous amène quoi ? Aujourd’hui, j’ai du goujon frit, du vrai, pas du machin d’élevage qui sent la piscine ».
Il leur fit un clin d’œil, puis repartit vers le comptoir en traînant ses charentaises dont l’une laissait passer son orteil à l’ongle douteux.
La salle était calme, dehors, la Marne se voulait printanière. Ils se retrouvèrent seuls, face à face, avec ce silence qui n’est pas gênant, mais qui dit : « Bon, on y est, maintenant faut jacter».
Henri se racla la gorge, histoire de dire quelque chose, mais rien ne sortit. C’était comme si les mots s’étaient fait la malle, tous en même temps, laissant sa caboche en jachère. Jeanine, elle, triturait le bord de sa serviette, un petit geste nerveux qui trahissait plus qu’elle n’aurait voulu.
« C’est chouette, ici », dit-elle enfin, juste pour briser la glace.
Henri hocha la tête, un peu trop vite, comme un môme pris en faute. « Ouais… c’est pas Versailles, mais on y mange honnête ».
Il se mordit la lèvre. « Pas Versailles »… quel branque. Il avait une Versailles garée dehors. Il pria pour qu’elle n’ait pas capté la bourde. Elle, elle souriait, douce, indulgente, comme si elle voyait clair dans son jeu mais qu’elle trouvait ça attendrissant.
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Raymond revint avec deux assiettes fumantes. Les goujons croustillaient, dorés comme des louis d’or. L’odeur leur sauta au nez, un mélange de friture et de rivière, un parfum de dimanche au bord de l’eau. « Faites pas les mijaurées, attaquez », lança le Gros avant de repartir en traînant sa savate.
Ils mangèrent en silence d’abord, puis les mots revinrent, petits, timides, comme des moineaux qu’on apprivoise. Elle lui parla de Dreux, de sa mère qui gardait tout « au cas où », de son père qui ne parlait que quand il avait trop bu. Lui, il raconta deux ou trois histoires de boulot, en édulcorant les coins sombres, histoire de pas l’effrayer.
Et puis, sans prévenir, elle leva les yeux vers lui. « Vous êtes gentil, Henri ».
Ça le cueillit net. Gentil. Le mot qu’on sort aux braves types, aux gars qui portent les sacs de charbon sans demander un sou. Pas aux marlous. Pas aux gars comme lui.
Il sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine. Un truc vieux, un truc qu’il avait oublié. « Toi aussi, répondit-il, la voix un peu rauque.
Elle baissa les yeux, mais il vit ses joues rosir. Et là, il sut. Pas besoin de grands discours. Pas besoin de poser la main sur son genou. Pas besoin de jouer les cadors.
Juste être là. Avec elle. Ce soir-là. Et ça suffisait.
J’ai rafraichi (c’est le cas de le dire) les photos de ce billet avec de nouvelles prises ce matin.
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Ce matin, le jardin ressemblait à une carte postale venue du cercle polaire. –5 °C, un froid sec, du blanc, du givre
Les toits blancs, signe indiscutable qu’il ne faut pas songer à la moindre activité extérieure, sans se couvrir comme une de ces personnes qui ont comme lieu de travail la terre Adélie.
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On avait donc couvert le bassin, histoire que les poissons ne se réveillent pas en édition « surgelés du mois ». L’agave, lui, a été empaqueté comme un trésor aztèque en transit, et les cycas ont reçu leur manteau d’hiver, un peu dignes, un peu grognons, mais résignés. Le jardin, en somme, a été mis en veille, comme un vieux sage qui sait que le froid n’est qu’un passage.
Et puis, une fois tout cela fait, nous avons appliqué un dicton que je viens d’inventer mais que je propose d’attribuer à un obscur moine du XIIᵉ siècle : « Quand la bise mord, le jardinier dort. » Ou, pour la version plus moderne : « Quand le gel s’installe, reste dans ta salle »
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Le reste de la journée sera consacré à une activité hautement scientifique : rester au chaud, observer le jardin depuis la fenêtre, et se dire que parfois, la poésie consiste simplement à ne rien faire.
Car semaine prochaine, cap à l’ouest. direction la Bretagne, où — selon la météo — nous passerons élégamment du pôle à la mousson, comme si nous rejouions l’expédition de La Pérouse, mais avec des bottes en caoutchouc, un parapluie récalcitrant et l’espoir d’une galette salvatrice. Quitter le gel pour retrouver la pluie : voilà un programme digne des navigateurs qui traçaient des routes incertaines. Oui je sais, combien de marins combien de capitaines…
Alors oui, le jardin attendra. Il sommeille, il respire lentement sous ses couvertures improvisées. Et nous, nous faisons pareil : une pause, un souffle, un peu de chaleur avant de reprendre la route.
L’hiver, serait donc juste ça, apprendre à laisser faire, à protéger ce qui doit l’être, attendre Mars qui rit malgré les averses, etc etc…
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Hiberner ?
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PS : Notre départ en Bretagne prévu aujourd’hui mardi est reporté à la semaine prochaine à cause du verglas.
Il se reluqua dans le reflet avant d’entrer dans l’estanco. Impec : limace et lingue en accord, costard Cerrutti qui tombait comme un songe, le soufflant invisible, l’Eustache bien calé dans la fouille, un lardeuss en alpaga sur les endosses. Il poussa la porte.
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Au fond, un ragoût sifflotait en se faisant les rechampis, là-bas près de la cabine du biglo. Dédé torchonnait ses godets avec un chiffon qui avait dû connaître la Commune.
Aussi crade que sa bâche, doit dormir avec pensa t-il, savait même pas si il y avait des gluants en dessous. Au zinc, une gerce martyrisait un baveux, juste pour tuer le temps.
Et c’est là qu’il la vit. Assise sur son tabouret, elle balançait son valseur comme si elle réglait la cadence du monde. Un chaloupé naturel, un métronome de tentation, un truc qui te raconte une vie rien qu’en oscillant.
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Il s’approcha. Trop près. Bien trop près. Et, comme un con, il laissa glisser la pogne au panier. Pas un geste brusque : la caresse du type qui croit encore que la vie lui doit quelque chose.
Elle tourna la tête. Et dans ses chasses, il lut tout : le mépris, la lassitude, et cette lueur glacée des mômes qui ont trop roulé leur bosse pour encore s’émouvoir.
Il comprit instantanément Il venait de se foutre dans un pétrin qui sentait la poudre et la poisse.
Parce que cette môme‑là, ce n’était pas une passante. C’était une des gagneuses de l’arsouilleur, un sec comme un coup de trique, qui tenait le ruban comme un général tient sa ligne de front. Et il n’allait pas rigoler en voyant un mec essayer de mettre sa travailleuse au bœuf mironton plutôt qu’affurer des clilles.
Mais ça, ce serait pour plus tard. Pour l’instant, il restait planté là, la main encore tiède, le palpitant en vrac, et cette certitude qui lui tombait dessus comme une enclume : il allait devenir dingue de cette môme. Il allait morfler.
. et l’ennui menace de se confondre avec la monotonie. La matinée s’effiloche, jusqu’à ce que le repas vienne rompre, un instant, le fil ténu de la démotivation.
Langueur assourdissante des jours sans éclat, où le jardin, immobile et ruisselant, implore pardon de n’être plus flamboyant. Les stores demeurent clos. Mon inconscient refuse d’imposer à ma conscience le spectacle d’un ciel gris, glissant, pollué, qui s’effrite en gouttes hésitantes.
Silence sans faille, qu’aucun avion ne déchire. Alors mes gènes anciens, nés des cavernes, me soufflent de rester dans la pénombre et de retourner au sommeil.
Pourtant, là-bas, en ville, tout est prêt. Noël est annoncé depuis des semaines. Alors il faut se grimer : grimer son sourire, grimer son masque, interdiction d’abriter des pensées moroses.
Et pourtant, si l’on regarde un peu, on nous parle de guerre, d’épidémies, de livrets de survie… Pantomime ridicule. Rome est en flammes, Commode jubile, Néron pince les cordes de sa lyre.
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Alors gardons ce qu’il y a de meilleur en nous, comme ces soldats dans leurs tranchées qui surent, un instant, retrouver ce qui devrait vivre en chacun de nous.
Retrouvons la fraternité joyeuse. Retrouvons la chaleur simple.