
Fou.
Aliéné.
Dément.
Hystérique.
Malade mental.
Les appellations ont varié, et jusqu’à l’époque contemporaine, les maux de l’esprit, méconnus, incompris, inquiétants, ont souvent conduit ceux qui en souffraient à être marginalisés et soustraits au regard. Ils ont disparu dans l’oubli en laissant toutefois quelques traces dans les archives, les études scientifiques et, c’est l’objet de cette exposition, les photographies.
Très tôt en effet, l’outil photographique a été utilisé pour capturer les traits, les attitudes, les caractéristiques de ceux que l’on enfermait dans les asiles pour aliénés, devenus asiles puis hôpitaux psychiatriques avec le temps. D’autres ont utilisé ce médium pour révéler ce que l’on cachait habituellement ou pour saisir une humanité trop souvent niée.
Pour moi qui, depuis l’adolescence, m’intéresse à l’histoire et la sociologie de la folie, ces clichés scientifiques, amateurs ou artistiques constituent toujours une source d’interrogation stimulante. Je ne pouvais donc manquer l’exposition du musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône. Conçue par Émilie Bernard et Emmanuelle Vieillard, en collaboration avec Alice Aigrain, Marianna Scarfone et Jean-Marc Talpin, cette exposition présente des documents (essentiellement des photographies) s’échelonnant du milieu du XIXe siècle à nos jours. Elle interroge avec finesse la relation qu’ont entretenu, au fil du temps, les photographes avec leurs sujets dans le cadre clos de l’institution psychiatrique.
Le parcours met en avant la diversité des regards portés sur la maladie mentale et les malades, l’évolution du rapport à l’autre, à la norme, sans oublier l’épineuse question éthique du droit à l’image et de la place accordée à la personne humaine dans ce domaine précis.
Si la fascinante série de vingt-cinq photographies du pictorialiste Robert Demachy (1859-1936) ouvrant l’exposition laisse nombre de questions en suspens – pourquoi Demachy a-t-il décidé de photographier, vers 1895, les aliénées de la Salpêtrière, si éloignées de ses sujets habituels ? Qu’entendait-il faire de ces clichés apparemment saisis sur le vif ? Comment est-il entré dans ce lieu normalement clos ? – il en est d’autres dont le but et la fonction sont parfaitement établis. Ainsi des clichés pris par le corps médical et qui suscitent, pour notre œil du XXIe siècle, une forme d’attraction-répulsion particulière. Je pense par exemple aux célèbres photographies de l’Iconographie de la Salpêtrière.

Rechercher dans l’apparence physique, l’expression du visage, la forme du crâne, la tension musculaire, la marque de la folie devient une obsession au milieu du XIXe siècle. Si l’on recourait auparavant au dessin pour montrer le résultat des observations dans les ouvrages scientifiques, on remplace peu à peu celui-ci par la photographie. On ne s’embarrasse guère, alors, du statut du modèle. Les planches de Désiré Magloire Bourneville (1840-1909), entre autres, illustrent cet usage médical des photographies, à la fois dossier médical en images et moyen de promouvoir les méthodes thérapeutiques nouvelles. Les portraits d’aliénés de l’asile de Rodez, pris par Marcelin Cayré, un jeune interne, à l’insu des patients, sont pareillement utilisés, échangés, diffusés dans le milieu médical.
Une section fort instructive nous rappelle les liens entre cette pratique photographique et les études physiognomoniques de Lavater, les recherches contemporaines en phrénologie, mais aussi avec la longue tradition artistique de représentation de « fous » littéraires, bibliques ou médicaux. Ces représentations très codifiées, telles celles gravées par Ambroise Tardieu ou dessinées par Paul Richer, prouvent que la photographie, loin d’être objective, est alors héritière d’une longue tradition.
Plus tard, la photographie médicale se fera aussi outil au service du diagnostic et du soin ; le patient n’est alors plus son sujet involontaire mais participe au travail autour de l’image.

Les médecins et le corps médical ne sont bien sûr pas les seuls à avoir photographié les internés. Les journalistes s’y intéressent, particulièrement depuis l’entre-deux-guerres. Des reportages littéraires existaient auparavant, mais désormais, on montre dans les pages des magazines les fous, comme on les appelle, tantôt pour dénoncer leurs conditions de vie, tantôt pour nourrir le voyeurisme et l’imaginaire inquiet d’une société qui préfère ignorer certains de ses membres. L’imaginaire du fou dangereux fait toujours recette, comme le prouvent ici quelques exemplaires de la presse à sensation ; le visiteur lui-même ne peut échapper à une saine interrogation quant à son propre imaginaire de la folie, qui n’est pas complètement étranger à ces pratiques douteuses.
Une autre section nous fait découvrir la vie quotidienne au sein des institutions psychiatriques au XXe siècle. Prises par des soignants ou des patients, ces images racontent la vie ordinaire, la transformation des lieux, les moments festifs aussi. Elles rappellent que derrière les murs, ce sont bien des hommes et des femmes qui vivent, et non des « cas » réductibles à leur seule pathologie.
Une dernière section, originale mais à mon sens plus difficile à appréhender, propose une sélection d’œuvres photographiques réalisées avec les patients. Sortant de l’ombre ou de la posture d’objets, ceux-ci deviennent acteurs de leurs représentations et se saisissent de l’outil photographique pour construire quelque chose d’inédit qui nous incite, enfin, à les regarder autrement.

Il est très regrettable que le musée n’ait pu éditer un catalogue, tant le travail mené par les commissaires est remarquable. Science, art, histoire, culture, philosophie se croisent harmonieusement dans cette exposition dont on en ressort nourri et l’esprit en éveil.
Face à ce qui se dérobe : les clichés de la folie, 18 octobre – 18 janvier 2026, musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône. Plus d’informations ICI.




















