Relations mouvantes : la folie et la photographie

Robert Demachy, Folles, négatif au gélatino-bromure d’argent sur verre et diapositive sur verre, vers 1895. Collection du musée Nicéphore-Niépce.

Fou.

Aliéné.

Dément.

Hystérique.

Malade mental.

Les appellations ont varié, et jusqu’à l’époque contemporaine, les maux de l’esprit, méconnus, incompris, inquiétants, ont souvent conduit ceux qui en souffraient à être marginalisés et soustraits au regard. Ils ont disparu dans l’oubli en laissant toutefois quelques traces dans les archives, les études scientifiques et, c’est l’objet de cette exposition, les photographies.

Très tôt en effet, l’outil photographique a été utilisé pour capturer les traits, les attitudes, les caractéristiques de ceux que l’on enfermait dans les asiles pour aliénés, devenus asiles puis hôpitaux psychiatriques avec le temps. D’autres ont utilisé ce médium pour révéler ce que l’on cachait habituellement ou pour saisir une humanité trop souvent niée.

Pour moi qui, depuis l’adolescence, m’intéresse à l’histoire et la sociologie de la folie, ces clichés scientifiques, amateurs ou artistiques constituent toujours une source d’interrogation stimulante. Je ne pouvais donc manquer l’exposition du musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône. Conçue par Émilie Bernard et Emmanuelle Vieillard, en collaboration avec Alice Aigrain, Marianna Scarfone et Jean-Marc Talpin, cette exposition présente des documents (essentiellement des photographies) s’échelonnant du milieu du XIXe siècle à nos jours. Elle interroge avec finesse la relation qu’ont entretenu, au fil du temps, les photographes avec leurs sujets dans le cadre clos de l’institution psychiatrique.

Le parcours met en avant la diversité des regards portés sur la maladie mentale et les malades, l’évolution du rapport à l’autre, à la norme, sans oublier l’épineuse question éthique du droit à l’image et de la place accordée à la personne humaine dans ce domaine précis.

Si la fascinante série de vingt-cinq photographies du pictorialiste Robert Demachy (1859-1936) ouvrant l’exposition laisse nombre de questions en suspens – pourquoi Demachy a-t-il décidé de photographier, vers 1895, les aliénées de la Salpêtrière, si éloignées de ses sujets habituels ? Qu’entendait-il faire de ces clichés apparemment saisis sur le vif ? Comment est-il entré dans ce lieu normalement clos ? – il en est d’autres dont le but et la fonction sont parfaitement établis. Ainsi des clichés pris par le corps médical et qui suscitent, pour notre œil du XXIe siècle, une forme d’attraction-répulsion particulière. Je pense par exemple aux célèbres photographies de l’Iconographie de la Salpêtrière.

Marcelin Cayré, photographie issue de l’album Asile d’aliénés de Rodez, tirage sur papier albuminé, 1861-1862. Collection Serge Kakou, Paris.

Rechercher dans l’apparence physique, l’expression du visage, la forme du crâne, la tension musculaire, la marque de la folie devient une obsession au milieu du XIXe siècle. Si l’on recourait auparavant au dessin pour montrer le résultat des observations dans les ouvrages scientifiques, on remplace peu à peu celui-ci par la photographie. On ne s’embarrasse guère, alors, du statut du modèle. Les planches de Désiré Magloire Bourneville (1840-1909), entre autres, illustrent cet usage médical des photographies, à la fois dossier médical en images et moyen de promouvoir les méthodes thérapeutiques nouvelles. Les portraits d’aliénés de l’asile de Rodez, pris par Marcelin Cayré, un jeune interne, à l’insu des patients, sont pareillement utilisés, échangés, diffusés dans le milieu médical.

Une section fort instructive nous rappelle les liens entre cette pratique photographique et les études physiognomoniques de Lavater, les recherches contemporaines en phrénologie, mais aussi avec la longue tradition artistique de représentation de « fous » littéraires, bibliques ou médicaux. Ces représentations très codifiées, telles celles gravées par Ambroise Tardieu ou dessinées par Paul Richer, prouvent que la photographie, loin d’être objective, est alors héritière d’une longue tradition.

Plus tard, la photographie médicale se fera aussi outil au service du diagnostic et du soin ; le patient n’est alors plus son sujet involontaire mais participe au travail autour de l’image.

« La Fête sans joie avec les démentes du Berri », par Jacques de Fourchambault, photographies de Gaston Paris, Vu no 289 du 27 septembre 1933. Collection du musée Nicéphore Niépce.

Les médecins et le corps médical ne sont bien sûr pas les seuls à avoir photographié les internés. Les journalistes s’y intéressent, particulièrement depuis l’entre-deux-guerres. Des reportages littéraires existaient auparavant, mais désormais, on montre dans les pages des magazines les fous, comme on les appelle, tantôt pour dénoncer leurs conditions de vie, tantôt pour nourrir le voyeurisme et l’imaginaire inquiet d’une société qui préfère ignorer certains de ses membres. L’imaginaire du fou dangereux fait toujours recette, comme le prouvent ici quelques exemplaires de la presse à sensation ; le visiteur lui-même ne peut échapper à une saine interrogation quant à son propre imaginaire de la folie, qui n’est pas complètement étranger à ces pratiques douteuses.

Une autre section nous fait découvrir la vie quotidienne au sein des institutions psychiatriques au XXe siècle. Prises par des soignants ou des patients, ces images racontent la vie ordinaire, la transformation des lieux, les moments festifs aussi. Elles rappellent que derrière les murs, ce sont bien des hommes et des femmes qui vivent, et non des « cas » réductibles à leur seule pathologie.

Une dernière section, originale mais à mon sens plus difficile à appréhender, propose une sélection d’œuvres photographiques réalisées avec les patients. Sortant de l’ombre ou de la posture d’objets, ceux-ci deviennent acteurs de leurs représentations et se saisissent de l’outil photographique pour construire quelque chose d’inédit qui nous incite, enfin, à les regarder autrement.

No Sovereign Author, Un abécédaire de la psychiatrie bipolaire, tirage jet d’encre pigmentaire, 2023. © No Sovereign Author

Il est très regrettable que le musée n’ait pu éditer un catalogue, tant le travail mené par les commissaires est remarquable. Science, art, histoire, culture, philosophie se croisent harmonieusement dans cette exposition dont on en ressort nourri et l’esprit en éveil.

Une biographie éclairée de Flaubert

Gustave Flaubert, écrivain,
de Maurice Nadeau,
Maurice Nadeau poche, 2025

Nombreux sont ceux pour qui Flaubert n’est qu’un souvenir d’école, un de ces auteurs que les professeurs de français présentaient comme un classique et dont le moindre extrait leur paraissait d’un ennui mortel (parce qu’il était étudié en classe ?). Bien souvent, les lecteurs n’ont pas eu ensuite la curiosité de le découvrir par eux-mêmes, pour le plaisir.

Quel dommage ! Je fais partie des amoureuses du « patron », dont j’ai d’abord apprécié le style, l’intelligence littéraire, la puissance d’observation, avant de découvrir avec délice sa prolifique correspondance. Je suis depuis une inconditionnelle de cet auteur normand dont les textes devraient être connus de tous tant ils parlent de nous, les humains vivant en société, peu importe l’époque et le lieu.

Maurice Nadeau était un fin connaisseur de l’œuvre flaubertienne, dont il fut l’éditeur. Il éprouvait pour ce maître une admiration qui se ressent dans la biographie, publiée en 1969 et aujourd’hui rééditée en format poche, qu’il consacra à l’homme de Croisset.

L’ouvrage est marqué par une certaine partialité, sans doute ; Nadeau profère parfois des jugements qui trahissent ses opinions personnelles et, dans une certaine mesure, l’esprit de son époque. Il n’en reste pas moins que l’on apprend une multitude de choses sur celui qui se désignait lui-même comme « l’homme-plume », ses recherches, son labeur incessant et ses tentatives parfois avortées. Le cours de sa vie est retracé en rapport avec les œuvres – c’est l’angle choisi par Nadeau – et il en résulte une fresque passionnante, vivante, émaillée d’extraits de la correspondance et d’analyses fines. Une sorte de dialogue entre l’auteur défunt et le biographe se noue ainsi, au bénéfice du lecteur.

Si l’on peut noter quelques redites et retours en arrière maladroits, en particulier dans les chapitres évoquant l’époque de Madame Bovary, on est généralement captivé par la prose de Nadeau, qui communique son enthousiasme éclairé et érudit. Le chapitre sur L’Éducation sentimentale, par exemple, ou l’étude ramassée des Trois contes, devraient toucher tous les amateurs de Flaubert et inciter ceux qui n’ont pas encore entrepris la traversée à se jeter à l’eau pour découvrir les écrits du maître.

Je recommande cet ouvrage, dense et complet, qui ne pèche que par quelques coquilles peut-être propres à la réédition. Il met parfaitement en lumière le rôle d’un géant de la littérature dans l’invention du roman moderne.

Le réel magnifié par le format carré

La soufflerie aérodynamique de Chalais-Meudon, Meudon, 1936. © Gaston Paris / Fonds Roger-Viollet/BHVP

La galerie Roger-Viollet a l’excellente idée de consacrer une nouvelle exposition au photographe et reporter Gaston Paris (1903-1964), et plus précisément à ses photographies de format carré. On y admire un art consommé du cadrage qui illustre, en 58 clichés, combien la contrainte formelle peut nourrir l’inventivité.

De lieux inhabités en salles des machines (on reconnaît bien là les années 1930), du toit de l’opéra Garnier au ballast des voies ferrées, c’est un univers d’ombre et de lumière, de creux et de plein, de lignes et de courbes qui est révélé, saisi par le photographe avec un sens aigu de l’angle et du moment.

Chaque cliché décline une poésie subtile, faite de silence et de beauté tirée du réel. Ici, un escalier des plus hypnotiques, là, d’étranges ombres projetées par d’hypothétiques êtres humains ; dans les couloirs vides du métro, sur les docks brumeux ou sous le soleil du désert, les images suscitent mille histoires possibles et réinventent le décor quotidien en nous invitant à poser sur lui un regard nouveau.

Quand les palmiers illuminés par un lampadaire deviennent une œuvre graphique, quand la tour Eiffel se vêt de faisceaux de lumière, le réel se mue en rêve.

Avion, France, vers 1935. © Gaston Paris / Fonds Roger-Viollet/BHVP

Gaston Paris. L’équilibre du carré, jusqu’au 17 janvier 2026, galerie Roger-Viollet, 6 rue de Seine, 75006 Paris. Plus d’informations ICI.

Plongée dans l’univers de Kourtney Roy

J’ai découvert cet été, au détour d’un article sur les Rencontres de la photographie d’Arles (où je ne peux hélas me rendre), une photographe canadienne installée en France : Kourtney Roy. Je ne pouvais qu’avoir un coup de foudre pour cette artiste dont le travail correspond parfaitement à mes goûts : images aux couleurs éclatantes et pop, univers réaliste rendu étrange par l’usage de symboles et d’éléments dissonants, multiples références cinématographiques ou folkloriques, cadrages suggestifs et inventivité des mises en scène, le tout nous faisant osciller entre fascination esthétique, sourire et malaise.

Kourtney Roy, photographie de la série Monster Inside, 2020 (https://www.kourtneyroy.com/photography#monster-inside)

Dans ce monde qui brouille les frontières entre le réel et la projection fantasmatique, la photographe se met très fréquemment en scène, affublée de perruques et tenues qui renvoient à des images prototypiques associées aux États-Unis.

Dans la série Sorry, No Vacancy, on la suit dans quelque trou du fin fond du Texas. Elle s’invente en cow-girl, ménagère franchement désespérée, voyageuse et lointaine descendante de Marion Crane / Janet Leigh dans Psychose. Les décors évoquent les fantômes d’un passé révolu, des étendues sauvages très cinématographiques aux stations-service et motels désaffectés.

Dans The Tourist, on voyage au pays des white trashes, poupées vénales, vieux sugar daddies et momies ultra-bronzées. Cela fleure bon (?) la Floride, entre hôtels immenses, piscines, bateaux et fêtes foraines où la touriste en quête d’un mari au portefeuille garni erre, faux ongles et faux cils bien en place, croisant parfois des hommes bodybuildés et huilés aussi artificiels que le reste du décor. Chaque photographie est un chef-d’œuvre de mise en scène, où tel ou tel élément sonne l’alerte et nous oblige à réfléchir pour comprendre ce qui cloche, et nous interroger sur notre propre vision des « vacances », ou plutôt de l’imaginaire des vacances.

C’est toujours par la création d’un contexte signifiant que Kourtney Roy raconte sans qu’il soit besoin de mots ses histoires très noires sous couvert de couleurs éclatantes et d’ambiance solaire. Comme l’écrit Del Barrett :

Je vous recommande vivement ces deux livres, très beaux objets à la fabrication soignée, qui ne sont que les deux premiers de tous ceux que j’ai acquis pour m’immerger dans l’œuvre d’une artiste que je rêverais de rencontrer.

Un mythe fait homme

Tout Brando. L’ange noir d’Hollywood, de Guillaume Evin, Glénat, 2024.

À 18 ans, en admiratrice inconditionnelle de Vivien Leigh et de Tennessee Williams, je regardai A Streetcar Named Desire (Elia Kazan, 1951). Je fus subjuguée par ce film, et saisie par la performance de Marlon Brando. Il fut instantanément pour moi, et demeure jusqu’à ce jour, la seule et unique incarnation du sex-symbol masculin.

Qui l’a vu en Stanley Kowalski ne peut l’oublier. Je l’ai aussi adoré dans The Godfather (Francis Ford Coppola, 1972) et dans l’incroyable Apocalypse Now (du même réalisateur, 1979), ou encore dans le poisseux Reflections in a Golden Eye (John Huston, 1967), où il a pour partenaire la captivante Elizabeth Taylor. Bref, j’aime cet acteur, comme beaucoup de gens. Je reconnais son talent singulier, mais je crois être surtout sensible à son charisme et sa présence invraisemblables à l’écran. Comme un fauve humain.

Il était par conséquent tout naturel que je finisse par céder à la tentation et me procure ce Tout Brando récemment paru. Abondamment illustré, agréable à lire, ce volume propose d’abord une biographie succincte de Marlon Brando, puis célèbre son statut d’icône, avant de proposer un rappel de l’intégralité de sa filmographie (soit 39 films), les œuvres étant plus ou moins longuement commentées selon leur valeur artistique.

On voudrait que ce livre contienne davantage de pages, davantage de photos, davantage de tout, pour s’immerger encore plus dans l’existence d’un être qui, dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle, a fait preuve d’une hubris enivrante. Bien sûr, son comportement est parfois inacceptable ; il est indéniable qu’il a dépassé certaines limites, et ceux pour qui la morale prévaut fronceront le nez devant cet homme. Pour ma part, sa démesure et ses facettes contradictoires ont plutôt tendance à me fasciner. Monstre très humain, Brando est une figure que l’on croirait issue de l’imagination furieuse d’un dramaturge. Un mythe fait homme.

Vous pouvez feuilleter le livre sur le site de l’éditeur : cliquez ICI.

Sade sous l’œil de Nadeau

Sade, l’insurrection permanente,
de Maurice Nadeau, éditions
Maurice Nadeau, 2025

Si tout le monde connaît le marquis de Sade (1740-1814), personne ou presque ne l’a lu. Car on dit « connaître » ce dont en réalité on n’a qu’une vague idée, nourrie de préjugés et de fantasmes. Le personnage est sulfureux, son œuvre pornographique et il a inspiré le nom « sadisme ». Voilà pour la « connaissance » commune.

Autant dire que nous sommes loin du compte. J’ai lu quand j’étais au lycée mes premières œuvres de Sade, en l’occurrence, La Philosophie dans le boudoir et Justine ou les Malheurs de la vertu. À l’époque, j’étais férue de littérature du XVIIIe siècle, révolutionnaire en diable et obnubilée par les œuvres extrêmes, marginales ou subversives. J’ai poursuivi ma lecture de l’ensemble des œuvres de Sade les années suivantes, puis, bien des années plus tard, j’ai eu l’occasion de travailler sur le monumental Sade vivant de Pauvert et sur une nouvelle édition des 120 Journées de Sodome, ce qui a réanimé mon intérêt pour la pensée et la vie du divin marquis.

Disons-le clairement : le style de Sade m’a souvent lassée, et le caractère systémique, répétitif, éminemment monotone des sévices et aventures contés m’a toujours beaucoup ennuyée ; mais l’esprit qui sous-tend cette œuvre sans équivalent dans notre littérature, lui, continue de me paraître digne d’intérêt. On n’en finit pas de le sonder, d’essayer de le comprendre et d’en suivre la logique implacable.

L’essai de Maurice Nadeau paru en 1947 sous le titre Exploration de Sade et aujourd’hui réédité en format poche sous le titre Sade, l’insurrection permanente, invite à explorer l’univers sadien avec une finesse remarquable. Lors de sa première publication, l’essai accompagne une anthologie inédite de textes du marquis jusqu’alors censurés au nom de la morale publique – d’ailleurs, en 1947 encore, cette édition et les diverses entreprises éditoriales du même genre, dont celle de Jean-Jacques Pauvert, provoquent moult débats et critiques.

Le grand public n’a alors pas accès aux œuvres de Sade, toujours relégué dans l’Enfer de la Bibliothèque nationale. Les surréalistes l’avaient encensé, évidemment, comme Baudelaire, Swinburne et bien d’autres avant eux, et il semble qu’après le cataclysme de la Seconde Guerre mondiale, il était temps enfin de le sortir des oubliettes de l’histoire et de la littérature. Chez Nadeau comme chez d’autres éditeurs et intellectuels de l’après-guerre, Sade faisait figure d’homme moderne, de précurseur. Il incarnait l’esprit indomptable. Selon moi, il est une sorte de révolutionnaire absolu, par-delà le bien et le mal.

C’est particulièrement sensible dans l’étrange Français, encore un effort si vous voulez être républicains, extrait de La Philosophie dans le boudoir (1795). Dans ce texte, les idées les plus avant-gardistes et, à nos yeux, positives côtoient les affirmations les plus choquantes. Le citoyen Donatien Alphonse François Sade tire les conséquences d’une philosophie matérialiste poussée à son dernier degré et propose une sorte d’anti-contrat social vertigineux. Nous sommes alors en pleine Révolution française, à laquelle le marquis, libéré de la prison où il croupissait sous la monarchie, participe très activement, en parallèle de ses activités de dramaturge. Il est, par ses idées, parfaitement adapté à ce temps de bouleversement et d’expérimentation. L’homme et le moment historique se sont parfaitement trouvés ! Le retour à l’« ordre » coïncidera d’ailleurs, sans surprise, avec le retour en prison de cet électron par trop libre.

En 2025, alors que notre société se croit très libérée et audacieuse mais végète en réalité dans un conformisme qui de plus en plus souvent tend au repli réactionnaire, il est significatif que la lecture de ce « penseur en prison », selon la belle expression de Maurice Nadeau, soit toujours aussi éprouvante et scandaleuse. Il demeure un caillou pointu dans notre chaussure. L’œuvre du marquis fouille et exhume ce qu’il y a au plus profond de l’être humain, obligeant chacun à s’interroger sur les normes, les lois, la morale, et sa propre nature.

Il ne s’agit pas, évidemment, d’adhérer à tous ses principes (je ne suis pas favorable à la pédophilie ni au meurtre, je vous rassure), mais relire ses textes, en commençant par la stimulante introduction que constitue le brillant essai de Maurice Nadeau, me paraît plus que jamais nécessaire à une bonne hygiène intellectuelle.

Le marché de la rencontre aux XIXe et XXe siècles

Pas sérieux s’abstenir. Histoire du marché de
la rencontre, XIXe-XXe siècles, par Claire-Lise Gaillard, CNRS éditions, 2024

Non, Meetic, Tinder et compagnie n’ont pas inventé le marché de la rencontre, et s’ils portent le consumérisme relationnel et amoureux à un point sans doute inédit, ils ne sont que l’ultime métamorphose d’un marché déjà ancien.

L’historienne Claire-Lise Gaillard livre aux lecteurs avertis une étude dense et rigoureuse sur le marché de la rencontre amoureuse de la toute fin du XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle. Elle s’attache à étudier la naissance, l’essor et les métamorphoses des rencontres amoureuses orchestrées par des agents d’affaires d’abord, puis des agents matrimoniaux et enfin des annonces publiées dans la presse écrite, spécialisée ou non.

Le fonctionnement des premières agences et publications au XIXe siècle y est analysé en détail, de même que leur réputation et leur image auprès du grand public – celle-ci étant peu reluisante et ayant eu à pâtir notamment des coureurs de dot et autres escrocs. La manière dont, signe du changement des temps et de la société, les petites annonces les supplantent au XXe siècle est bien expliquée, l’autrice faisant œuvre de sociologue au moins autant que d’historienne.

Le livre met en lumière les ressorts économiques, sociaux, culturels et moraux à l’œuvre dans ce véritable marché dont les entrepreneurs ont su s’emparer pour faire des profits – le capitalisme libéral ne pouvait manquer d’exploiter les aspirations romantiques et matrimoniales des individus. Landru apparaît ici et là, qui fit, comme on le sait, un usage très personnel de la quête par ces dames d’un époux. Si la dimension intime de la recherche d’un conjoint ne se lit bien souvent qu’en creux et n’a laissé que peu de témoins matériels, ses aspects familiaux, économiques, les idéaux qui s’y rattachent et les stratégies employées sont clairement identifiés. Des permanences dans les attentes et positionnements genrés apparaissent tout au long de la période étudiée et sans doute, en partie, peut-on les retrouver de nos jours, malgré l’apparent bouleversement des relations hommes-femmes dans le monde contemporain et particulièrement sur les sites de rencontre en ligne. « Parce que le marché de la rencontre réduit au maximum la part du hasard dans les rencontres, il exacerbe les normes de genre au sein des couples. » Qui n’aurait son avis à donner sur ce point ? Des changements, notamment après la Première Guerre mondiale, se font néanmoins sentir, timidement, de sorte que cette étude d’un objet particulier permet d’embrasser plus largement les évolutions sociétales, parmi lesquelles l’émancipation (toute relative) des femmes.

Extrêmement intéressant, cet ouvrage dodu nous apprend beaucoup de choses et nous permet de réfléchir autrement à ce sujet ô combien atemporel et passionnant : que veulent les hommes et les femmes, quels compromis sont-ils prêts à faire, et comment s’établit le rapport de force dans la quête d’un conjoint ?

Sublimes noirceurs : l’art de Ribera

Joan Josep Ribera (1591-1652), peintre espagnol par la naissance mais italien par l’art, fut l’un des premiers et plus talentueux héritiers de Caravage. Après dix années passées à Rome, il alla s’établir à Naples (qui est alors espagnole) pour n’en plus partir.

Ribera connaît une carrière éblouissante, ses œuvres s’arrachent et son réalisme cru, sa violence, sa théâtralité aussi séduisent les puissants, tant laïques que religieux. La postérité, en particulier le XIXe siècle, le célébrera également comme un maître.

 
Jusepe de Ribera, Saint Thomas, 1612, huile sur toile, 126 × 97 cm. Fondation Roberto Longhi, Florence. Per gentile concessione della Fondazione di Studi di Storia dell’Arte Roberto Longhi di Firenze / Photo Claudio Giusti. Photo service de presse.

Pourtant, la France contemporaine n’avait pas consacré à cet artiste une exposition à la hauteur de son œuvre. C’est enfin chose faite, grâce au Petit Palais qui, comme toujours, offre au public une exposition des plus réussies. Le visiteur y découvre une centaine d’œuvres : des peintures avant tout, mais aussi quelques dessins et gravures. Les pièces les plus renommées y côtoient d’autres, moins connues, afin de donner une vision d’ensemble de la carrière de Ribera. Le parcours suit la chronologie tout en procédant à des regroupements thématiques, ce qui facilite l’appréhension du travail et du style de l’artiste par les non-spécialistes. Ainsi, la salle dévolue à la présentation des apostolados manifeste l’évolution rapide du style du jeune peintre lors de sa période romaine.

La sobriété de la scénographie sert la puissance des tableaux, qui se suffisent à eux-mêmes et sont ici en majesté, si l’on ose dire, comme l’incomparable Apollon et Marsyas (1637), devant lequel on resterait des heures abîmé dans une contemplation esthétique et métaphysique, ou la sombre Lamentation sur le Christ mort (1633), qui invite l’œil à s’attarder sur chaque détail après avoir saisi l’ensemble.

La perfection des natures mortes insérées dans certaines toiles, comme la vanité au crâne et au livre du Saint Jérôme et l’ange du Jugement dernier ( 1626), est captivante, et contribue, à l’égal des sentiments exacerbés que semblent exhaler les personnages, à rendre l’art de Ribera proprement fascinant.

Jusepe de Ribera, Saint Jérôme et l’ange du Jugement dernier, 1626, huile sur toile, 262 × 164 cm. Museo e Real Bosco di Capodimonte, Naples. Su concessione del MiC – Museo e Real Bosco di Capodimonte. © Archivio dell’arte/Luciano et Marco Pedicini. Photo service de presse.

Pris dans le tourbillon de ce théâtre des passions, aux deux principaux sens du terme, le visiteur-spectateur est immergé dans un univers ténébreux, sensuel et profondément humain. Peintre des saints comme des mendiants, de la joie et de la souffrance, du temps présent et de la mythologie, Ribera met en scène les contrastes : corps vieillissants, sales, de personnages dont on perçoit l’intériorité lumineuse ; corps solaire, idéal, d’un Apollon dont la noirceur d’âme transparaît dans le demi-sourire et la tranquillité terrifiante alors même qu’il torture. Peignant inlassablement les supplices – citons notamment ses nombreux Saint Barthélémy, où s’exprime l’obsession de l’écorchement –, Ribera soumet le spectateur à une double postulation : admirer et éprouver de la répulsion, s’attarder sur cela même qui suscite l’horreur.

Il magnifie les « pouvoirs de l’horreur », pour reprendre l’expression de Julia Kristeva, comme peu ont su le faire. Comment s’étonner, dès lors, de l’admiration que lui vouaient Gauthier et Baudelaire ? Nous laisserons au premier le mot de la fin :

Tu ne dédaignes rien de ce que l’on méprise ;

Nul haillon, Ribeira, par toi n’est rebuté :

Le vrai, toujours le vrai, c’est ta seule devise !

Et tu sais revêtir d’une étrange beauté

Ces trois monstres abjects, effroi de l’art antique,

La Douleur, la Misère et la Caducité.

Pour toi, pas d’Apollon, pas de Vénus pudique ;

Tu n’admets pas un seul de ces beaux rêves blancs

Taillés dans le paros ou dans le pentélique.

Il te faut des sujets sombres et violents

Où l’ange des douleurs vide ses noirs calices,

Où la hache s’émousse aux billots ruisselants.

Tu sembles enivré par le vin des supplices,

Comme un César romain dans sa pourpre insulté,

Ou comme un victimaire après vingt sacrifices.

Avec quelle furie et quelle volupté

Tu retournes la peau du martyr qu’on écorche,

Pour nous en faire voir l’envers ensanglanté !

(Extrait de « Ribeira », de Théophile Gauthier, dans le recueil España, 1845)

Jusepe de Ribera, Apollon et Marsyas, 1637, huile sur toile, 182 × 232 cm. Museo e Real Bosco di Capodimonte, Naples. Su concessione del MiC – Museo e Real Bosco di Capodimonte / Photo L. Romano. Photo service de presse.

Ribera. Ténèbres et lumière, jusqu’au 23 février. Petit Palais, avenue Winston Chruchill, 75008 Paris.

Comprendre le vaudou haïtien et ses zombis

Zombis. La mort n’est pas une fin ?, sous la direction de Philippe Charlier, Musée du quai Branly – Jacques-Chirac / Gallimard, 2024

Naguère, dans cette autre vie où j’étais journaliste, j’ai eu le bonheur de coordonner un numéro spécial consacré au vodou, de l’Afrique aux Amériques. Ce fut l’occasion de découvrir, au-delà des artefacts qui depuis longtemps m’avaient subjuguée sur le plan esthétique, les ressorts d’une religion qui, comme les religions antiques pour lesquelles j’ai une profonde affection, offre un reflet fascinant et protéiforme de la société qui l’a créée. J’ai aussi rédigé, alors, une petite présentation du beau musée strasbourgeois consacré au vodou africain (voir l’article).

Aussi, dès que l’exposition Zombis. La mort n’est pas une fin ? proposée au musée du quai Branly – Jacques-Chirac a ouvert ses portes, à l’automne, je m’y suis précipitée.

Placée sous le commissariat de Philippe Charlier, dont les travaux sont toujours stimulants (j’avais parlé ici d’un ouvrage placé sous sa direction, sur un tout autre sujet), cette exposition est une franche réussite, qui plaira aussi bien à ceux qui ignorent tout du sujet et le découvrent, qu’à ceux qui, comme moi, sont avides d’en apprendre davantage.

Le catalogue d’exposition dont je livre aujourd’hui la recension est lui aussi fort réussi. Les essais qu’il réunit sont complémentaires par leurs thèmes et les points de vue qu’ils offrent. Certains auteurs, eux-mêmes vaudouisants, permettent aux lecteurs de pénétrer plus avant dans l’esprit du vaudou haïtien en donnant à entendre une voix plus subjective, ce qui n’est pas inutile en matière de croyance et permet d’apporter un contrepoint aux études strictement scientifiques (menées, généralement, par des spécialistes occidentaux extérieurs à toute pratique du vaudou). J’ai apprécié ce mélange qui, finalement, correspond bien au syncrétisme d’une religion mêlant racines africaines (les religions traditionnelles de l’Afrique subsaharienne, apportées par les esclaves convoyés comme du bétail pour travailler dans les plantations caribéennes et américaines), pratiques et croyances des peuples autochtones et acculturation chrétienne. Les souvenirs diffus d’un passé colonial et esclavagiste se superposent à des pratiques évoluant au fils des calamités (humaines et naturelles) qui semblent ne jamais cesser de se déverser sur l’île.

La grande prière Djor, au cours d’une cérémonie d’initiation. Au sol est représenté un vévé. Peinture sur toile, 1988. © musée du quai Branly – Jacques-Chirac, photo Patrick Gries

Richement illustré, mis en page de manière inventive, ce catalogue aborde toutes les questions. Il met notamment en lumière l’existence de divers types de zombis en Haïti : le zombi traditionnel, objet d’une sentence énoncée par un « tribunal » vaudou et exécutée par une des sociétés secrètes ; le zombi victime d’un bokor agissant à des fins personnelles ou à la demande d’un individu mal intentionné ; le zombi souffrant de troubles psychiatriques et enfin le zombi social, dont j’ai découvert ici l’existence. La lecture de cet ouvrage ouvre par ailleurs des portes vers d’autres œuvres, notamment littéraires ou cinématographiques. Il m’a ainsi permis de découvrir le magnifique Hadriana dans tous mes rêves, de René Depestre, dont je n’avais jamais entendu parler, ce qui me semble maintenant scandaleux.

Accessible et cependant exigeant, il donne à voir la réalité et l’imaginaire haïtiens du vaudou, généralement occulté dans notre pays par le rouleau compresseur du divertissement made in U.S.A. qui a imposé son image du zombie, fort éloignée de son modèle haïtien, autrement plus intéressant selon moi.

Bref, je ne saurais trop recommander la lecture de cet ouvrage passionnant, et la visite de l’exposition, tant il est vrai que rien ne peut remplacer la vision réelle et directe des objets du culte vaudou (mention spéciale pour les reconstitutions d’espaces cultuels, parfois très impressionnantes, et la présentation de bizangos contenant des ossements humains).

Vue d’un espace de l’exposition. © musée du quai Branly – Jacques-Chirac, photo Léo Delafontaine

L’exposition Zombis. La mort n’est pas une fin ? se tient au musée du quai Branly – Jacques-Chirac jusqu’au 16 février 2025. Plus d’informations ICI.

À lire aussi : Philippe Charlier, Zombis. Enquête sur les morts-vivants, Tallandier, coll. Texto, 2023.

La riche histoire de la reine des fleurs

Les bâtiments conventuels de l’abbaye de Saint-Riquier, près d’Abbeville dans la Somme, nous convient cet hiver à la découverte de celle que l’on appelle familièrement la reine des fleurs. On y découvre les mille visages de cette muse naturelle à travers huit espaces thématiques mettant en scène toutes sortes d’objets (300 pièces environ sont réunies pour l’occasion, prêtées par de grandes institutions publiques ou par des collectionneurs) : planches botaniques, outils et ustensiles pour la fabrication des cosmétiques et des parfums, peintures, tapisseries, vaisselle, mobilier, vêtements, objets d’art, cartes postales, flacons de parfum et boîtes de maquillage, photographies, magazines, etc. Ce panorama très complet permet de prendre conscience de la place unique prise par la rose dans notre quotidien et notre imaginaire.

Usine de plantes à parfums à Grasse, carte postale, vers 1900. Collection Le Musée à la carte®. © Thierry Malty
1. Anonyme, Rose du ciel devant Dieu toute belle, huile sur bois, seconde moitié du XVIe siècle. Amiens, musée de Picardie, inv. M.P.P.660. © Musée de Picardie, Amiens Métropole. Cliché Irwin Leullier

La rose a été cultivée dès l’Antiquité pour ses propriétés cosmétiques et médicinales, dans nombre de régions de l’hémisphère nord (Chine, Mésopotamie, nord de l’Afrique, Grèce, etc.). Très tôt, on lui a également conféré une valeur symbolique, l’associant ici à la beauté et à l’amour, là à la mort ou aux dieux. Le Moyen Âge occidental n’en fait pas moins, et on la trouve dans les jardins monastiques et seigneuriaux parmi d’autres plantes médicinales. Cette époque la célèbre également dans les arts profanes, pensons notamment au Roman de la rose de Guillaume de Lorris et Jean de Meung, dont l’exposition présente un précieux manuscrit du XIVe siècle. L’Église catholique lui a, de plus, accordé une place particulière dès l’Antiquité tardive, car elle l’associe à la Vierge Marie, « rose mystique » ou « rose sans épines ». C’est pour cela qu’on la trouve partout dans l’iconographie mariale et plus généralement dans les décors sacrés. Un panneau peint sur bois du XVIe siècle prêté par le musée de Picardie et intitulé Rose du ciel devant Dieu toute belle présente ainsi une douce Vierge à l’Enfant jaillissant d’un rosier aux fleurs blanches qui la ceint comme une mandorle (1). Ce symbolisme ne perdra pas sa vigueur au fil des siècles, comme on le voit à travers les somptueux exemples de paramentique du XVIIe siècle ou la superbe Rose d’or du pape Pie IX (1877) proposés à l’admiration des visiteurs.

2. Pierre-Joseph Redouté, Les Roses, planche détachée (Rosa gallica ou rosier de Provins), 1817-1824. Abbeville, bibliothèque patrimoniale, legs Alice Collier, 1963, inv. FA-19-B-138. © Bibliothèque patrimoniale d’Abbeville

Dans nos contrées, on cultive particulièrement Rosa damascena, importée lors des croisades, Rosa gallica et Rosa alba, puis Rosa centifolia, qui tient le devant de la scène à compter de la fin du XVIe siècle et du début du XVIIe siècle, notamment dans les natures mortes flamandes, dont on voit ici deux remarquables exemples, par Gaspar Pieter Verbruggen le Vieux (1635-1681) et Nicholaes Van Verendael (1640-1691). Jusqu’à la Révolution, on ne répertorie, dans les ouvrages scientifiques, qu’une vingtaine de variétés. La rose n’en est pas moins fort présente dans la vie quotidienne aussi bien que dans le champ artistique, en particulier sous le règne de Louis XVI. Parce qu’elle est la fleur favorite de Marie-Antoinette, elle fleurit sur les robes, coiffes, bijoux, objets d’art, textiles, boiseries, parfums, incarnation parfaite de la légèreté et de la grâce du style de l’époque. Le Premier Empire, en la personne de Joséphine, est tout aussi entiché de cette fleur. Sous l’impulsion de l’impératrice, on se met à cultiver la rose avec fureur, et l’on multiplie les croisements, donnant naissance à des centaines puis des milliers de variétés. Pierre-Joseph Redouté (1759-1840), grand peintre de plantes depuis l’époque de Marie-Antoinette et peintre de fleurs officiel de Joséphine, leur érige un véritable monument en illustrant un ouvrage en trois volumes appelé à devenir une référence tant sur le plan scientifique qu’artistique : Les Roses (1817-1824, 2).

Tandis que les concours et catalogues de vente se multiplient, les réticules, tissus d’ameublement, accessoires de mode, décors, objets du quotidien ou d’apparat, se couvrent de roses. Cette « rosemania » connaît son apogée sous le Second Empire, Eugénie étant une ardente amoureuse de la reine des fleurs. Au crépuscule du siècle, quand sonne l’heure de l’Art nouveau, la rose se réinvente, encore, et s’épanouit comme de juste aux côtés des femmes fleurs et autres motifs végétaux. Trois vases prêtés par le musée national des Beaux-Arts de Lettonie en témoignent de manière exquise à Saint-Riquier (3).

3. Manufacture Amphora (Bohême), Vase, porcelaine, peinture sur glacis, dorure,1892-1904. Riga, musée d’art de la Bourse de Riga, inv. ĀMM K-2946. © Musée national des Beaux-Arts, Riga (Lettonie). Cliché Jānis Puķīte
Prisonnier britannique, Paire d’os de bovin sculptés, 1917. Péronne, Historial de la Grande Guerre, inv. 072900-AB. © Collection de l’Historial de la Grande Guerre, Péronne. Cliché Yazid Medmoun
4. Prisonnier britannique, Paire d’os de bovin sculptés, 1917. Péronne, Historial de la Grande Guerre, inv. 072900-AB. © Collection de l’Historial de la Grande Guerre, Péronne. Cliché Yazid Medmoun

Durant la Première Guerre mondiale, la fleur délicate orne les cartes postales envoyées aux soldats, ou se retrouve sur des objets fabriqués par les combattants, comme pour conjurer la laideur et l’horreur du réel. La Paire d’os de bovin sculptés qu’on peut voir ici en est un touchant exemple. Elle fut réalisée par un prisonnier britannique, qui ajouta au décor floral deux inscriptions : « In remembrance 1915 » et « of the Great War 1917 » (4). La Somme, durement frappée par la guerre, a su lier cette fleur cultivée depuis longtemps sur son territoire au souvenir des combats en créant, par exemple, des variétés de roses nommées rose Somme 1916 (une merveille pourpre au parfum prononcé) et rose Historial 14-18, aux pétales éclatants.

Après la guerre, l’Art déco ne dédaigne pas ce motif qu’on aurait pu penser désuet. Il le renouvelle par un traitement audacieux, le stylisant à l’extrême dans les arts décoratifs (citons ici l’extraordinaire Vase « Boule coloniale » de la manufacture de Longwy, vers 1930, ou la sculpture de Joé Descomps, Nu « La senteur des roses », réalisée en faïence émaillée polychrome par Marcel Guillard, vers 1925-1928). La rose nouveau style orne également les vêtements des élégantes, dont de ravissants modèles attendent le visiteur en fin de parcours. La parfumerie (entre autres, les maisons Guerlain et Bourjois) et le soin ne sont pas en reste, dont une jolie vitrine donne de nombreux exemples des productions. La seconde moitié du XXe siècle embrasse avec passion cette fleur symbole de féminité, avant une relative éclipse, à compter de la fin des années 1960. Les artistes contemporains, pourtant, ne la renient pas et continuent d’y puiser leur inspiration ; pensons par exemple aux quatre sublimes œuvres d’Yvonne Alexieff (on en aurait bien emporté une !) présentées en fin de parcours (5), non loin d’un des deux points heureusement dévolus à l’aspect olfactif du sujet. L’oublier eût été scandaleux, n’est-ce pas ?

5. Yvonne Alexieff (1958-), Amore, gravure, matière noire imprimée sur papier Hahnemühle 300 g, 2020. Collection de l’artiste. © Yvonne Alexieff. Photo service de presse

Il existerait actuellement environ 40 000 variétés de roses, et l’on continue d’en créer. Bien sûr, nombre d’appellations commerciales recouvrent finalement des variétés similaires à travers le monde et les époques, mais cette vitalité manifeste le succès pérenne de cette fleur, après des millénaires de vie commune avec nous. Du quotidien le plus banal au luxe ultime, du souvenir intime à l’imaginaire commun, des pétales assassins d’Héliogabale à la rose du carpe diem ronsardien, Rosa la belle insaisissable n’a pas fini de nous charmer.