Toi, ma mère , Voix d’écrivaines francophones

Voix d’écrivaines francophones  « Toi, ma mère », Récits , 2024 , des femmes-Antoinette Fouque

En partenariat avec le Parlement des écrivaines francophones.

Il s’agit ici du second volume d’une série de livres qui ont pour objet d’explorer le « dire » des femmes. Série absolument passionnante dont le 1er volume a été chroniqué ici.

Dans ces récits, au sein d’un ouvrage collectif, 24 autrices membres du Parlement des écrivaines francophones racontent leur expérience singulière du lien à la mère.

A la croisée de l’expérience intime  et de l’extime comme processus de monstration et de mise à nu de soi créant un dedans partagé avec le lecteur- rice et une forme d’implicite/explicite évoquant l’environnement social, économique et culturel dans laquelle elle s’inscrit, cette relation acquiert une profondeur et des résonances particulières. En effet, l’intime partagé dans l’écriture, n’est pas l’intime vécu, aussi crus soient les mots, aussi fidèle soit le récit de l’expérience vécue. L’écriture suppose une mise à distance, des ellipses, et subit les transformations des souvenirs. Je me suis aussi demandé si tous les récits relevaient de l’écriture de soi.

Ces récits échappent à tous les clichés car s’y déploient des mères très différentes les unes des autres : mère fusionnelle ou distante, étouffante ou négligente, aimante ou hostile, modèle ou anti-modèle. Quoi qu’il en soit, se construire suppose ce lien et parfois son absence.

Ecrire aussi : « Dès mon retour chez moi, après son enterrement, je sentis éclore en moi le besoin d’écrire pour sortir ce cri muet […] [1]» ,  « comme si tu étais penchée par-dessus mon épaule et que tu me soufflais les mots justes,[2] « l’oreille bruissante des mots d’amour entrelacés [3]» « En secret, je te parle encore… »[4]

L’oreille bruissante aussi, de la langue maternelle, « cet espagnol métis et succulent que j’ai reçu de ma mère ».[5] Nous gardons en mémoire la douce voix maternelle ainsi que les caresses prodiguées tout au long de notre vie », ajoute Mariem Garaali Hadoussa.

Chacune évoque les legs au sein de cette transmission de mère  à fille : le pouvoir des mots et la maîtrise de la voix pour l’une, la connaissance de sa propre culture et de l’Histoire pour une autre[6].

La ténacité, la volonté de fer des mères, « celui qui lèverait la main sur elle ne dormirait plus tranquille »[7]. Car que de force aussi chez une mère !

Et de soutien, d’encouragement, «[…] elle me laissait faire  et me laissait tenter mes chances, elle se fiait à mon jugement »[8]

Une mère qui ne meurt jamais, qui vit à travers soi : « Non, ma mère n’est pas vraiment morte. Sa main accompagne mon chemin. »[9]

Parfois le fossé des générations semble insurmontable et fille et mère se perdent, soumission d’un côté et désir de liberté de l’autre, docilité extrême et « sauvagerie » [10], deux façons irréconciliables de mener sa vie de femme.

« Je me rebellai rapidement  contre les vêtements de chez M jeune fille que tu voulais m’imposer, la politesse un peu soumise et les pseudo-bonnes manières qui ne m’amusaient pas du tout »[11]. Ce moment où l’on s’oppose pour se construire est parfois nécessaire et peut être dépassé.

Mais on ne sort pas toujours indemne de la relation à la mère.

Il y a parfois l’abandon. Une mère doit-elle tout sacrifier pour son enfant ? Qui est la mère, de la mère biologique ou adoptive ? Comment relier ces deux mères dont l’une manque parfois si cruellement à l’autre ?

« Tu fus celle qui s’absenta. Tu dessinas le manque. »[12]

 « Oui, je m’en sors maman, il faut que je m’en sorte. Mais à quel âge, à quel prix, sur combien de divans devrais-je m’étendre […] »[13].

La violence conjugale[14], « la peur tu diras, plus tard, beaucoup plus tard, la peur de lui […][15]

Chacun de ces récits explore les différentes facettes de ce lien. Chacun m’a touchée, emportée. C’est pourquoi, je n’ai pas réussi à faire vraiment de chronique. Chaque texte répondait à un autre, engendrant une polyphonie presque parfaite, même si je n’ai pas pu tous les citer.

J’ai profondément aimé cette lecture.

Et Martine L. Jacquot, Danielle Michel-Chich, Gaël Octavia, Cécile Oumhani, Diane Regimbald


[1]

[2] Anissa Bellefqih

[3] Aïcha Bouabaci

[4] Louise L. Lambrichs

[5] Alicia Dujovne Ortiz

[6] Tanella Boni

[7] Nancy R. Lange

[8] Madeleine Monette

[9] Claudine Monteil

[10] Chochana Boukhobza

[11] Laurence Gavron

[12] Catherine Pont-Humbert

[13] Denise Desautels

[14] Laurence Dionigi Lunati

[15] Edith Payeux

De May Ziadé – Ouvrages en français

On peut trouver ici et là :

Fleurs de rêve qui est un contenu wikisource, recueil de poèmes

sous le pseudonyme d’Isis Copia.

Ténèbres et lueurs, rêveries d’une promeneuse du Levant, traduit de l’arabe aux éditions « L’Harmattan »

« En 1923, Khalil Gibran publie Le Prophète qui sera un succès mondial. La même année, May Ziadé publie discrètement Ténèbres et lueurs. Les deux « amants » correspondent depuis 1912 si bien qu’un souffle commun inspire les deux œuvres. Dans plusieurs textes, l’écrivaine semble s’adresser à lui comme dans « Toi l’étranger » et bien d’autres. Cet ouvrage reprend les thèmes chers à cette écrivaine : l’enfance, la quête existentielle, la patrie, la peur du temps qui passe. Enseignée dans tous les pays arabes, ses textes semblables à des poèmes en prose sont aussi des prises de position sociologiques et humanistes. Ce recueil est inclassable tant l’esprit de l’auteure y est éclectique. Jamais cette passionaria de la littérature arabe n’avait été traduite à ce jour. » Note de l’éditeur.

Des extraits de l’oeuvre de M. Ziadé (1886-1941), poète, essayiste et écrivaine libanaise pionnière de l’égalité entre les hommes et les femmes. ©Electre 2022

Automne de May Ziadé dit par Jeanne Quesselle

source de l’image : wikipédia

Existe-t-il un génie féminin ? May Ziadé/Carmen Boustani

Carmen Boustani – May Ziadé – La passion d’écrire – éditions des femmes Antoinette Fouque – 2024

Existe-t-il un génie féminin ? Ou est-il l’apanage des hommes ?  La création, prisonnière de la métaphore de l’enfantement, serait-elle destinée plus particulièrement aux hommes, la maternité étant, dans l’ordre du biologique, réservée aux femmes ?

La vie et le destin de Mya Ziadé, femme d’exception, égyptienne d’origine libanaise, est la parfaite illustration de ces débats qui ont lieu au XIXe et au début du XXe siècle au Moyen-Orient, au moment de la Nahda, la Renaissance arabe.

Carmen Boustani, avec talent, fait revivre pour nous, les écrits et la voix de cette autrice largement méconnue en France alors même qu’elle a beaucoup écrit en français. Dans un travail de recension des textes, d’extraits de sa correspondance, l’autrice nous livre une biographie vivante et éclairée de cette créatrice passionnante.

May Ziadé est restée, dans l’histoire littéraire, davantage liée aux hommes qui ont marqué sa vie qu’aux écrits qui ont été publiés de son vivant. C’est d’ailleurs le destin de la plupart des autrices, elles ne sont jamais que les femmes de ou maîtresses de… Pour le grand public, trouver des textes publiés encore aujourd’hui relève de la gageure.

D’où l’importance du travail de recherche de Carmen Boustani qui, en dehors des communications et des articles publiés, livre avec cette biographie un certain nombre d’éléments de son œuvre et de sa vie éclairant son statut d’intellectuelle et d’autrice.

Femme de grande culture, maîtrisant plusieurs langues, le français, l’italien, l’arabe, l’allemand, qu’elle parlait et écrivait couramment, travailleuse infatigable, lectrice assidue possédant une bibliothèque de plus de 7 000 ouvrages, épistolière, journaliste, poétesse, et romancière, May est emblématique de ce qu’il fallait de talent pour pouvoir sortir du rôle assigné aux femmes dans la société de son temps.

Elle a étudié et écrit en arabe qu’elle a contribué à moderniser et a établi des biographies d’autrices arabes et musulmanes qu’elle a permis de faire sortir de l’oubli.

Médiatrice entre deux cultures, arabe et occidentale, elle s’est attachée à bâtir des ponts, établir des correspondances entre elles et à les faire dialoguer.

Ce que fait également Carmen Boustani, entre le passé et le présent, entre des destins similaires, celui de Camille Claudel et de May Ziadé. Mais également entre les lecteurs et lectrices d’hier et d’aujourd’hui.

Née à Zahlé, Carmen Boustani est une universitaire et écrivaine franco-libanaise d’expression française. Professeure des universités, romancière et essayiste, elle a reçu la Médaille d’honneur des écrivains de langue française en 2011.

Bloody sunday – U2 – Irlande du Nord

Louise Kennedy parle de son roman « Troubles »

Louise Kennedy – Troubles/ Trespasses – Irlande du Nord

Louise Kennedy – Troubles/ Trespasses – 2022 -Editions Denoël, 2023 pour la traduction française

Louise Kennedy – Troubles/ Trespasses – 2022 -Editions Denoël, 2023 pour la traduction française (Cécile Leclère)

Louise Kennedy est née à Belfast en 1967. Cheffe pendant une trentaine d’années, Troubles est son premier roman ; il a figuré dans la sélection du Women’s Prize for Fiction 2023. Son recueil de nouvelles est inédit en français.

La période que l’on nomme « Troubles » a commencé selon l’autrice, à la fin de 1968, début 1969, lorsque certains étudiants de l’université Queen’s, sont descendus dans la rue pour protester contre un manque de droits civiques pour la communauté catholique et les pauvres en général. La réponse de l’Etat a été très violente, et une période tragique a ensanglanté l’Irlande jusqu’en 1998, où les accords de paix du Vendredi saint mettront fin au conflit.

Belfast, dans les années 70. Quelques années seulement après le Bloody Sunday, le 30 janvier 1972, où 14 personnes ont été tuées lors d’une manifestation pacifique par des parachutistes. Lors des funérailles, plus de 30 000 personnes se rassembleront devant l’ambassade britannique qui sera incendiée par des cocktail molotov.

Les années suivantes sont émaillées d’attentats et de fusillades, et en 1975, les différentes factions, entre l’Official IRA et l’Irish National Libération, les Républicains, catoliques, et les ( U V F (Ulster Volunteer Force, et UDA (Ulster Defence Association), unionistes/loyalistes protestants, sombrent dans des luttes intestines.

C’est dans cette atmosphère explosive, dans tous les sens du terme, qu’une jeune femme, Cushla, tente de mener une vie normale.

L’omniprésence des soldats, des contrôles, et des violences policières dans une atmosphère chauffée à blanc, rendent difficiles le quotidien d’une jeune catholique.

Comment aimer, travailler, nouer des liens ?

Surtout, entre les deux extrêmes, existe une variété de nuances, les êtres ne sont pas d’une seule étoffe : un avocat protestant qui se bat contre les violences et les bavures policières, un prêtre catholique pervers et violent, prennent place dans une galerie de portraits qui tente de décrire la vie et la complexité des habitants.

Des vies déchirées, des amours impossibles, et la force des amitiés.

Mais également la volonté d’émancipation à travers la transgression de la ligne catholique/protestant d’une jeune femme, qui souhaite vivre en accord avec ses sentiments et ses idées, loin des diktats de son milieu catholique.

Louise Kennedy rend compte de cette époque dans un roman attachant, à travers la vie et l’histoire d’amour d’une jeune catholique irlandaise, institutrice dans un établissement catholique dirigé par un homme dont elle n’approuve pas toujours les méthodes.

«  J’aimerais juste passer une journée, juste une seule, sans qu’on me rappelle que je suis du mauvais côté. »

Femmes artistes contemporaines – Gap/ Eléna Di Giovanni

Eléna Di Giovanni

Luna – Un merveilleux café-librairie à Grenoble

Un véritable coup de cœur pour cet endroit chaleureux au cœur de Grenoble.

Deux commerces cohabitent dans le même espace. On peut venir juste prendre un café, juste acheter des livres, ou faire les deux ! Luna se veut une librairie féminine et inclusive et les autrices, toutes les thématiques liées aux femmes et au genre sont largement représentées.

Hélène nous confie qu’elle et Marine, sa co-créatrice avaient envie de travailler sur des valeurs communes , un lieu culturel, engagé, cosy et chaleureux, où on peut se détendre et lire en même temps. Après des études de marché, le rêve a pu devenir réalité. Le café – librairie est aussi un lieu de rencontres. Si vous venez à Grenoble, ne manquez pas cet endroit unique en plein centre, avenue Alsace Lorraine !

Les photos ont été prises avec l’autorisation d’Hélène.

Librairie Le Mille Feuilles à Trappes, un endroit où chacun a sa place. Episode 2

La libraire le « Mille-feuilles » à Trappes est un endroit chaleureux née d’une démarche originale dans le cadre de l’insertion professionnelle. Elle est aussi le lieu de rencontres, d’ateliers, de partages autour des livres. Emilie Bertrand, qui la dirige, participe aussi à de nombreux projets autour du livre, notamment un festival de la lecture qui a lieu désormais fin juin.

Ceci est la seconde partie de l’entretien réalisée avec Emilie Bertrand qui dirige la librairie.

Est-ce qu’il y a des livres que tu relis encore ?

Il y a un livre que je relis souvent, c’est étrange mais c’est comme ça, c’est « Les Réflexions ou sentences et maximes morales  » de La Rochefoucauld, que je lis depuis que j’ai douze ans. C’est la pensée humaniste, qui parle beaucoup de la vanité, il y a beaucoup de choses très actuelles (rires) et puis je ne suis pas encore en relecture de livres, en fait, il y a tellement de choses à découvrir, il y a des livres que j’aimerais relire si j’avais le temps…

Tu n’as pas de livre culte ?

Non. Il y a des livres que je peux conseiller, que j’aime passionnément, j’ai des rencontres émerveillées, des livres qui m’ont bouleversée, mais de là à dire « livre culte », je ne sais pas, peut-être pas.

Si tu devais recommander trois livres à nos lecteurs.rices ?

J’ai découvert les textes de Françoise D’Eaubonne,  parce que « Les bergères de l’Apocalypse » est arrivée à la librairie, il y a peu, dans son édition originale, et toute la pensée écoféministe , qui est très intéressante, et me parle beaucoup, la poétesse native américaine, Joy Harjo, Goliarda Sapenzia, « L’art de la joie »,  immense roman et texte vraiment bouleversant, que je conseille beaucoup, parce que j’estime qu’il fait partie des livres passionnants à rencontrer.

Est-ce qu’il y a des événements qui se sont produits à la librairie et pendant lesquels il s’est passé quelque chose d’inédit que tu ne soupçonnais pas ?

Il y a régulièrement des choses qui me touchent beaucoup à la librairie, c’est quand on offre des livres aux enfants, et que des enfants, en 2023, demandent quand est-ce qu’ils doivent le ramener. C’est pour eux, pour toujours… c’est toujours bouleversant de donner un livre.

On a eu une rencontre avec Claudine Bohi, qui a lu ses textes, dans le cadre du Printemps des poètes, je venais de vivre un événement familial douloureux, je me souviens avoir passé la séance en larmes au fond de la salle, parce que ses textes étaient bouleversants, et c’est vrai que les poétesse qui lisent leurs textes, ça reste un événement inouï. Je conseille beaucoup ses poésies.

On aimerait créer un tapis à histoires, avec deux associations sur la ville, et deux sont en cours de création, l’un qui concerne les migrants, l’accueil des migrants, à partir d’un livre jeunesse qui s’appelle « La valise », qui est très beau, ce sont les femmes d’une association qui sont elles-mêmes issues de parcours extrêmement compliqués, qui sont accueillies dans des hôtels sociaux absolument misérables, qui se rappellent qu’elles savent coudre, qu’elles savent raconter des histoires aux enfants, et c’est exactement le but de la librairie, tout le monde a sa place, quand il s’agit de lire dans sa langue, et l’autre tapis est réalisé par une autre association, Les mamies tricoteuses, elles racontent leur vie lors de leurs séances (elles tricotent des écharpes de quinze kilomètres !), c’est parfois assez trash car elles ont des parcours de vie pas faciles. Elles sont en train de tricoter chacune une fleur qui vient de leur pays d’origine, et elles racontent l’histoire de la fleur, qui ressemble étrangement à leur propre histoire. Des histoires de femmes, de parcours de femmes, et c’est aussi le but de tout ça.

Une nouvelle collection « Les inconnues » aux éditions de l’Arbre Vengeur

Je n’ai rien contre les conversions tardives, et celle d’Eric Dussert, qu’il commente dans la quatrième de couverture, (« Aurais-je été misogyne sans le savoir », se demande-t-il) de « Cachées par la forêt » a le mérite du courage de la part de ce fin lettré, directeur de collection à « L’Arbre Vengeur », et critique littéraire pour un certain nombre de journaux et revues. Et d’ailleurs, grâce à lui, si je connaissais certaines autrices, j’en ai découvert beaucoup d’autres.

Il aura participé à la visibilité de quelques-unes de ces autrices qui émaillent l’histoire littéraire.

Je n’ai pas trouvé qui dirige cette nouvelle collection, mais elle est très prometteuse. Deux titres sont déjà publiés et un troisième est promis pour 2024. Il s’agira de « Une mesure pour rien » de Josette Clotis, disparue prématurément à l’âge de 34 ans. Non, non, je ne vous dirai pas de qui elle a été l’épouse ou la maîtresse et je vous recommande de ne rien lire sur elle avant de la lire, elle. En tout cas, l’arbresse vengeresse a encore frappé !

Trappes et sa librairie, une belle histoire !

Qui n’a jamais entendu parler de Trappes ? Jamel Debbouze, Omar Sy et toute une pépinière de talents ont éclos dans cette ville qui ne manque pas d’initiatives. Il y a fort à parier que les plus jeunes, loin des polémiques, ont franchi un jour le seuil de cette librairie pas tout à fait comme les autres !

La libraire le « Mille-feuilles » à Trappes est un endroit chaleureux née d’une démarche originale dans le cadre de l’insertion professionnelle. Elle est aussi le lieu de rencontres, d’ateliers, de partages autour des livres. Emilie Bertrand, qui la dirige, participe aussi à de nombreux projets autour du livre, notamment un festival de la lecture qui a lieu désormais fin juin.

Emilie et Antoine

Un coup de cœur pour cet endroit et ceux qui l’animent. Cet entretien sera publié en trois épisodes sur Litterama.

Equipe permanente sous la direction d’Emilie Bertrand : Antoine et Chaker.

Salariés : Agnès, Alhan, Arame, Assietou, Aziz, Lenka, , Hocine,  Philippe, Stella.

Comment est née la librairie Mille-Feuilles à Trappes ?

La librairie est née en 2006, elle a été crée par une association qui travaillait sur le champ de l’insertion professionnelle et qui a eu l’idée de proposer, voyant les livres qui partaient au pilon dans les médiathèques avec en parallèle des villes sans librairies, et des gens sans livres aussi, de recréer un lieu de commerce de livres à bas coût pour rendre le livre accessible au plus grand nombre, dans le cadre, en plus, d’un dispositif d’insertion professionnelle. Les chantiers d’insertion ont, dans leurs cahiers des charges, l’obligation, normalement, d’apporter une plus-value sur un territoire et de ne pas être objet de concurrence avec un secteur privé. C’est le cas, puisqu’il n’y a pas d’autre librairie sur la ville de Trappes.

Et toi, comment en as-tu pris la direction ?

Elle a été crée en 2006, moi je suis arrivée en 2007, j’ai répondu à une annonce d’emploi en fait, ils cherchaient une personne pour gérer cette librairie, pour travailler avec des publics en insertion. Moi, j’avais une expérience de formatrice pour adultes qui apprenaient le français , et un cursus en lettres modernes, j’ai répondu à cette annonce et j’ai été embauchée.

Comment s’organise le travail en équipe dans la librairie ? Comment sont recrutés les autres libraires ?

Tous les libraires sont orientés, ce sont des gens pour lesquels des professionnels d’insertion sociale, pôle emploi etc, estiment qu’ils ont besoin d’un dispositif, comme un chantier d’insertion, pour reprendre une activité rofessionnelle et réaccéder à l’emploi, donc c’est un premier critère, et puis, nous organisons des entretiens et nous sélectionnons les profils les plus pertinents.

Quelle est la durée de ces contrats d’insertion ?

C’est 7 mois le premier contrat et puis après on peut étendre jusqu’à 2 ans de chantier.

Est-ce qu’il y a d’autres libraires permanents dans l’équipe ?

Nous sommes trois permanents, agents de la ville. Antoine, Shaker et moi.

Comment est alimenté le fonds de la librairie ?

On récupère des livres. On passe des conventions avec des médiathèques, avec des comités d’entreprise, à la fois sur du don et de l’achat (puisqu’ils réalimentent leurs propres fonds) et puis des particuliers. On a quasiment un déplacement par jour pour récupérer des livres. Donc on traite à peu près une tonne de livres par semaine.

Est-ce que toi, tu as eu des rencontres avec des livres que tu as reçus ici ? Parce que tu disais tout à l’heure, « on a reçu des trésors ».

Je me souviens de plein de rencontres, la dédicace de Maupassant qui a failli nous passer sous le nez, et partir au recyclage papier.  Et au dernier moment on a ouvert le livre et on s’est aperçus qu’il y avait une magnifique dédicace de Guy de Maupassant, donc là c’était une belle rencontre quand même (rires), aussi des livres que tu cherchais depuis longtemps ou des sujets dont tu ne savais même pas qu’ils existaient. Et il y a des auteurs que j’ai découverts grâce à la librairie. Qui ne sont plus trop édités. Sinon, on a une édition originale des « Misérables » de Victor Hugo, qui est un vrai trésor qu’on peut montrer aux gens, aux enfants, on fait des expositions parfois, pour expliquer ce qu’est une édition originale, montrer des livres du XVIIe siècle, expliquer le nombre d’épreuves qu’ils ont dû traverser pour arriver jusqu’ici et pourquoi ici !

Marie-Louise Gagneur – 1832 – 1902

Détail – Portrait Galerie des gens de Lettres

Née Marie-Louise Mignerot en 1832, Marie-Louise Gagneur a publié des essais, des nouvelles et plus de vingt romans. Membre de la Société des Gens de lettres, elle œuvre pour la féminisation des noms de métiers, lutte pour l’égalité des droits des femmes, et dénonce le sort injuste qui leur est fait depuis la Restauration, les plaçant sous la tutelle de leur mari, et leur interdisant de divorcer.

Ses propositions sur la féminisation du nom d’écrivain sont rejetées, sous prétexte que ce métier n’est peu ou pas exercé par les femmes. Elle mourra à l’entrée du siècle, en 1902, quelques mois après avoir reçu la Légion d’Honneur.

Elle dénonce l’éducation des femmes dans les couvents auxquelles on fait subir un véritable lavage de cerveau, visant à les rendre parfaitement soumises à Dieu et à leur mari. Son expérience du couvent nourrira son anticléricalisme.

Les éditions « talents hauts » publie un inédit, « Trois sœurs rivales » , roman feuilleton  du journal « La presse » de juillet à août 1861 dans lequel « elle place les premiers jalons de son combat en faveur de l’émancipation des femmes »[1].

En outre le site Gallica lui consacre un long article sous la plume de Roger Musnik avec des liens vers ses œuvres désormais dans le domaine public.

Elle mérite d’être redécouverte, la littérature est pour elle une arme de combat, qu’elle manie avec une redoutable efficacité et sa vie est passionnante à lire (Voir Gallica).


[1] Préface d’isabelle Pasquet

L’oiseau rare – Guadalupe Nettel/ Derrière les mères, l’aventure !

Guadalupe Nettel – L’oiseau rare, 2020 – Editions Dalva, 2022 pour l’édition française.

Pendant de nombreux siècles, les femmes ont été reléguées à leur fonction reproductrice, et leur ventre contrôlé de façon drastique par l’organisation patriarcale de la société. Il s’agissait de s’assurer de la filiation, d’autant plus qu’aucun test génétique ne pouvait permettre de confirmer la paternité. Le destin des femmes est depuis toujours lié à leur corps et à l’enfantement, qu’elles le ressentent comme un accomplissement ou comme une malédiction. Rarement un choix.

Le roman de Guadalupe Nettel est passionnant parce qu’il met en scène, à travers plusieurs destins de femmes, ce choix, toujours crucial, de la maternité et l’émergence d’une pluralité de voies.

Les histoires se nouent autour d’un phénomène de la nature qui est le parasitisme de couvée. Un oiseau dépose parfois son œuf dans le nid d’une autre espèce, dont il évince à certaines occasions l’œuf originaire, afin que le sien soit couvé et nourri.

Laura et Alina ne voulaient pas renoncer à leur liberté en étant mère. Avoir un enfant, c’est souvent sacrifier une part de son développement personnel, des études ou une carrière. Or chacune va être mère à sa manière, et déléguer une partie de ce pouvoir à quelqu’un d’autre.

On pourrait presque parler de co-maternité. Les sociétés traditionnelles laissaient rarement les femmes seules après l’accouchement, elles étaient secondées par le reste de la famille ou de la communauté dans laquelle elles vivaient. Le monde moderne et l’émancipation des femmes les a rendues à la solitude et la maternité est devenue, d’une autre façon, un fardeau harassant, les tâches domestiques leur étant dévolues dans leur majorité. Les choses changent lentement, les pères prennent de plus en plus leur part. Aurelio, le mari d’Alina, se révèle un père attentif et aimant.

Laura prend une autre voie, elle secondera une mère défaillante en adoptant symboliquement.

Devenir mère signifiera pour chacune transformer leurs préjugés.

En toile de fond, cependant, les violences faites aux femmes et les nombreux féminicides qui ont lieu au Mexique. Les traumatismes, quand elles s’en sortent, et la peur qui condamne certaines d’entre elles à ne plus sortir de chez elles.

Le récit, parfaitement écrit et articulé, se lit presque comme un polar, tellement les rebondissements sont nombreux. Je l’ai littéralement dévoré. Il est à la fois intelligent et prenant, et entre parfaitement en résonance avec notre époque. Il nous aide aussi à réfléchir.

L’autrice : Guadalupe Nettel est née au Mexique en 1973 et a partagé sa vie entre Mexico, Barcelone, ou Paris. Elle est l’autrice de plusieurs livres de contes, de recueils de nouvelles et de romans : l’Hôte (Actes Sud, 2006), Le Corps où je suis née (Actes Sud, 2011) et Après l’hiver (Buchet-Chastel, 2016). Lauréate de nombreux prix littéraires, en France, en Espagne et au Mexique, , elle est traduite dans une dizaine de pays et elle est considérée aujourd’hui comme l’autrice la plus lumineuse de sa génération.

Les « plumées » des éditions Talents Hauts

Les   éditions Talents Hauts mettent en avant le matrimoine littéraire à travers une collection « Les Plumées ». Plumées dans tous les sens du terme, elles l’ont été. D’une part, parce qu’elles ont un incontestable talent et une vraie « plume » et d’autre part, parce qu’elles ont été spoliées de leur postérité ou de leur notoriété et rendues invisibles. Comment juger de la valeur d’une œuvre dans l’Histoire littéraire ? Quels sont les critères qui la rendent digne d’y figurer ? Les œuvres ou les formes qu’elles empruntent ont-elles marqué leur siècle ? De toute évidence, les thématiques, les grands sujets quel que soit le domaine de l’art sont interdits aux femmes jusqu’au XXe siècle, la guerre, la politique, tous les domaines proches du pouvoir. Les femmes ne sont pas vraiment sur les champs de bataille, dans leur majorité, elles sont interdites dans la plupart des métiers, à part ceux où elles sont subalternes, et ne peuvent pas faire d’études supérieures. Julie Victoire Daubié sera la première à obtenir le baccalauréat le 17 août 1861.

Les femmes vont donc employer la stratégie du contournement et s’employer à combattre les difficultés qu’elles rencontrent. Elles vont écrire et, pour certaines, payer très cher, intimement et socialement, cet engagement.

L’éditrice rappelle les différents processus d’invisibilisation auxquels vont avoir à faire les femmes :

  • L’effacement : elles sont salonnières, soutiennent et diffusent les idées mais s’effacent derrière leurs protégés.
  • L’appropriation : elles participent à l’élaboration d’une œuvre  mais n’en retirent aucune reconnaissance.
  • Le plagiat : des écrivains célèbres ont copié l’œuvre de leurs contemporaines. Ainsi Voltaire publie-t-il une pièce « Brutus » qui ressemble étrangement à celle de l’autrice Catherine Bernard décédée quelques années plus tôt (autrice reconnue puisqu’elle touchait une pension de Louis XIV). Voir Titiou Lecoq, Les grandes oubliées ou pourquoi l’Histoire a effacé les femmes.
  • La stigmatisation :des propos mysogines tournent en dérision les œuvres des femmes en présupposant une sorte de débilité congénitale du sexe féminin. Baudelaire reconnaît le talent de Marcelline Desbordes-Vallemore, pour ensuite le dévaloriser en le cantonnant dans la sphère du féminin.
  • La décrédibilisation :les précieuses ridicules, les « bas-bleus » sont autant d’appellations visant à se moquer des femmes qui écrivent. De nombreux dessins satiriques accompagnent ce travail de sape.
  • L’intériorisation des interdits et l’autocensure : la place mineure laissée aux femmes est intériorisée par les femmes elles-mêmes. L’anonymat des œuvres , le fait de prendre un pseudonyme masculin manifestent cet auto-censure. Une femme « publique » est l’égale d’une prostituée, elle doit rester dévouée à son mari et ses enfants.
  • J’ai commencé à lire dans cette collection et vous en parlerai plus tard.

Voici les œuvres phares dont certaines sont déjà chroniquées ici :

Marguerite Audoux – Marie-Claire

Fanny Raoul – Opinion d’une femme sur les femmes

Félicité de Genlis – La femme auteur

Marie-Louise Gagneur – Trois sœurs rivales

Marguerite Audoux – Marie-claire

Renée Dunan – Le jardin du bonheur

Georges de Peyrebrune – Victoire la Rouge

Félicité de Genlis – La femme auteur

Louise Colet – Ces petits messieurs

Gabrielle-Suzanne de Villeneuve La Belle et la Bête

Camille Bodin – Le monstre

Marceline Desbordes-Valmore La grâce de l’exil

Le métier de reine Violette 1

Charlotte-Adélaïde Dard – Les naufragés de la Méduse

Judith Gauthier – Isoline

Françoise Pascal – Le vieillard amoureux

Julia Daudet – L’enfance d’une parisienne

Fanny Raoul – Opinion d’une femme sur les femmes

Festival du livre….

Comment les organisateurs.rices ont-ils pu penser qu’un aussi petit espace, le Grand Palais Éphémère, allait pouvoir contenir autant de monde ? Donc beaucoup de bruit, de cohue, mais une ambiance plutôt joyeuse pour les gens rassemblés ici. Des éditeurs absents aussi, ou rendus invisibles …