Dans son livre De sang et de lumière, Laurent Gaudé, se veut le chantre de la liberté.
«Je veux une poésie du monde (…) qui s’écrive à hauteur d’hommes (…) qui défie l’oubli.»
Pour son premier recueil de poèmes, l’auteur se veut le chantre de la liberté. Un concept qui ne peut, découvre-t-on au fil des pages, se construire qu’en menant une ferme «bataille de crasse contre l’oubli».
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Trois ans que l’effroi nous a saisis: l’attentat « Charlie Hebdo »…
Jusque là, nous ne mesurions pas ce qu’était le quotidien de tant de peuples !
Nous ne serons plus jamais insouciants .
Je propose ici, à votre réflexion, « Le serment de Paris ».
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Tant de cris de tant de foules dans tant de villes,
Et tous ces regards saisis, ces visages figés qui sont les nôtres.
L’obscurité grandit.
C’est nous, de par le monde,
Les hommes visés.
Nous tous,
Possiblement,
En quelques secondes, de vie à trépas,
De passant à victime.
C’est nous, un jour peut-être, la vie d’attentat et l’incrédulité.
Nous avons vu Paris pleurer.
Tunis saisi d’effroi,
Orlando gémir
Et Nice être renversée.
Nous avons vu Beyrouth et Bruxelles.
Le monde,
Aux quatre coins déchirés.
Dans des pays lointains il est des douleurs sœurs,
Des visages sombres,
Des regards vides que nous reconnaissons.
C’est nous,
Attentats du monde entier.
On nous a donné un nouveau nom,
Nous, passants, civils, familles,
Nous sommes « cibles molles »,
Dans le métro, au cinéma, à nos bureaux,
Cibles molles,
Sur la plage,
Au musée,
A la terrasse d’un café,
Avec nos vies ni plus risquées ni plus peureuses que les autres.
Nous prenons des trains,
Montons dans des rames de métro,
Allons au concert,
Ni plus ni moins,
Cibles molles,
Car nous sommes faciles à tuer.
(…)
On aime la mort aujourd’hui.
Le monde est rempli de Saint-Barthélémy.
Et les libres-penseurs pèsent bien peu quand l’heure est à s’étrangler.
La peur a repris ses droits,
Gourmande,
Vicieuse.
Elle nous murmure que nous pouvons mourir par surprise à tout moment
Arrachés sans rien pouvoir faire.
Doucement, nous habitons le tourment.
Nous regardons le monde sans plus le comprendre.
Des hommes souvent plus jeunes que nous,
Tirent dans la rue,
Et se filment en souriant,
Se félicitent du sang versé, se donnent des noms de guerriers,
Des hommes qui ne savent même pas qu’ils sont lâches.
Longtemps, nous avons pensé que l’Histoire était essoufflée,
Que plus rien n’adviendrait :
Fin des éruptions, des soulèvements de peuples,
(…)
Nous n’imaginions pas avoir des ennemis.
Et pourtant, aujourd’hui comme toujours,
C’est nous qu’ils détestent,
Nous, qui ne vénérons aucun dieu,
Nous, les baptisés des terrasses de cafés,
Instruits par aucun autre livre sacré que Montaigne et La Boétie.
C’est nous qu’ils visent.
Notre liberté les insulte.
Alors, dans le secret de nos nuits partagées,
Nous faisons le serment des cafés.
Maudits soient les hommes qui prient Dieu avant de tuer.
Ils ne nous feront pas flancher.
Leur haine, nous la connaissons bien.
Elle nous suit depuis toujours,
Nous escorte depuis des siècles,
Avec ces mots qui sont pour eux des insultes,
Et pour nous, une fierté.
Mécréants,
Infidèles,
Je les prends, ces noms.
Juifs, dépravés, pédérastes,
Je les chéris,
Cosmopolites, libres-penseurs, sodomites,
Cela fait longtemps que je les aime, ces noms, parce qu’ils les détestent.
Nous serons toujours du côté de la fesse joyeuse
Et du rire profanateur,
Nous serons toujours des femmes libres et des esprits athées,
Communistes, francs-maçons,
Je les prends,
Tous.
(…)
Ils ne vaincront pas.
Nous lisons Hugo et Voltaire depuis trop longtemps.
Nous sommes jeunes filles aux cheveux lâchés,
Mère libres,
Joyeuses dans leur sensualité.
Nous sommes jupes au vent,
Sourires d’amour,
Et les bretelles glissent du désir de tomber.
Nous resterons athées,
Pour longtemps encore,
Debout,
Poitrine nue
Et sourire de jouvence.
A la terrasse de nos cafés,
Nous en avons fait le serment :
Nous serons sensualité et libre pensée.
Nous serons rire réfractaire et gourmande liberté.
Ils croient que nous sommes cibles molles et gens sans noms,
Hommes et femmes faciles à frapper.
Ils ne voient pas qu’ils ne nous tuent pas lorsqu’ils nous abattent.
De père en fils,
D’amis en amis,
De passant en passant,
Nous nous transmettons l’humanisme de combat.
Et ce qui naît là,
Dans toutes ces foules de toutes ces villes,
Ce qui grandit et nous donne la force de relever la tête,
C’est la part belle,
Que nous sauvons, siècle après siècle,
Comme un bien précieux au-delà de nos vies,
La part belle
De lumière
De sourire
Et d’esprit.
Laurent Gaudé 2016.
