Dans un lointain royaume vivait un laboureur avec ses deux fils. Ces derniers étaient déjà des jeunes hommes. Si l’aîné était travailleur, l’autre se laissait vivre au grand dam du paternel, toujours à faire la sieste entre deux sommes.
Ce jour là un voix tira Alceste de ses songes. D’ailleurs, il crut continuer de rêver en voyant l’apparition. Une femme magnifique, tout de blanc vêtue, vaporeuse.
– Je suis la fée Ilona. Il y a 18 ans, je me suis penchée sur ton berceau.
– Le bon temps, bailla l’endormi. Je pouvais dormir toute la journée sans qu’on y trouve rien à redire.
– Je t’ai choisi un destin, celui de devenir un héros. Le moment est venu de l’accomplir. Pars délivrer la princesse Ines, prisonnière du Seigneur Noir.
Alceste s’étira nonchalamment. En lui coulait une rivière paresseuse, languide comme celle qui scintillait non loin de l’arbre contre lequel il s’était assoupi.
– Je ne suis pas mûr pour le travail. Encore moins pour partir à l’aventure.
Ilona leva alors la main alors le tire-au-flanc reçut une averse de pommes jusqu’ à l’ensevelir. Une tête interloquée émergea du monticule fruité. Et toc ! Une dernière pour la route.
– Sois levé demain à l’aube. Je te donnerai toutes les instructions.
– Mais je ne sais pas me battre !
– Tu apprendras sur le tas. En attendant, essaie déjà de sortir de celui là.
Le lendemain à l’aube, comme convenu, la fée se présenta au point du jour dans la chambre d’Alceste.
Bien sûr, le jeune homme dormait toujours du sommeil de l’innocent. Elle le réveilla à sa façon. D’un coup de baguettes le lit se cabra et rua tel un pur-sang déchaîné, projetant son occupant jusqu’à l’autre bout de la chambre.
– Je vais me plaindre à mon père ! protesta le dormeur
Or, non seulement il ne trouva nulle oreille compatissante chez son paternel, mais ce dernier donna à la chaperonne sa totale bénédiction Il était devenu le cadet de ses soucis.
– Emmenez don’ ce bon à rien. Mais n’ espérez pas en tirer quelque chose. On ne fera jamais d’un âne bâté un cheval de course.
Ilona s’employa à lui prouver le contraire. Et autant dire que ce ne fut une mince affaire. A vrai dire, plusieurs fois elle se demanda si elle avait vraiment misé sur le bon cheval, tant son poulain s’obstinait à tomber du sien. Alceste maîtrisait pourtant sa monture. La plupart du temps, ses chutes étaient causées par des accès de narcolepsie. Même au galop, le sommeil finissait toujours par le rattraper. S’il avait trouvé une princesse endormie, il aurait piqué un somme à ses côtés.
– C’est plus fort que moi, expliqua le cavalier. C’est comme si on me jetait une poudre aux yeux, et alors je sombre.
Il parlait à un papillon, en réalité sa marraine qui voletait incognito. Une conviction se fit jour dans l’esprit de la créature. Un autre fée, certainement aux ordres du Seigneur Noir, s’était penchée sur le berceau d’Alceste, pour nuire à son destin. Elle s’en voulut d’avoir douté de lui. Ce que son père imputait à la paresse était le fruit d’un sortilège.
– Tu as été ensorcelé à ta naissance. Pour rompre le charme, il te faut boire de l’urine de géant.
– Mais c’est dégoûtant ! Il doit bien exister un autre remède.
Hélas, c’était le seul et l’unique. Or la providence mit justement sur leur route un géant. Un colosse comme ceux des légendes, à cette différence près que l’histoire aurait commencé par : « il était une fois son foie. » A l’évidence le sien devait être dans un triste état. Ivre mort, le titan peinait à mettre un pas devant l’autre. Le sol tremblait. Derrière lui, un sillage d’arbres abattus, tous ceux contre lesquels il avait dû se cogner. Sa bouteille était encore intacte, bien qu’aux trois quart vide.
– Pas question de me frotter à pareil monstre ! prévint Alceste.
– Tu n’auras qu’à le cueillir, il est bientôt mûr.
Les prédictions d’Ilona ne tardèrent pas à se vérifier. Pris d’une envie pressante, l’ivrogne se soulagea dans un ruisseau, abondement, tant et si bien que celui-ci sortit de son lit. Les beaux draps translucides étaient à changer, désormais tout jaunes. Après s’être soulagé, le géant alla s’adosser contre un rocher pour y cuver son divin nectar.
– Veni, vidi, vessie ! paraphrasa Alceste.
– Tiens, remplis là de son urine, lui demanda Ilona en lui tendant une outre.
– Il le faut vraiment ?
– Oui. Veux-tu rester un pleutre et un endormi toute ta vie ? Vas-y, tu ne risques rien de cette grosse barrique.
Un autre défi attendait le héros une fois avoir réussi sa mission. Il fallait boire le peu ragoûtant liquide. Ce breuvage pouvait faire de lui un autre homme. Finalement, n’était-ce pas ça le plus dur à avaler ? Et pourtant, une seule gorgée eut un effet red bull sur le fils du laboureur qui se remit gaillardement en selle.
– J’arrive, princesse ! claironna-t-il entre deux coups d’éperon.
Le cavalier chevaucha tout le jour par delà les plaines du royaume, sans s’arrêter. Déjà la nuit tombait, et ce n’était pas de fatigue. On ne pouvait en dire autant de la monture d’Alceste en train de s’essouffler. La pisse des géants était maintenant loin derrière et le château du Seigneur Noir toujours quelque part devant. Avant d’arriver sur ses terres il fallait traverser une vaste et mystérieuse forêt. Ilona éclairait le chemin, telle une lanterne virevoltante.
– Sois sur tes gardes, des démons hantent cet endroit, prévint la fée.
– Alors je les renverrai en enfer ! jura l’aventurier en moulinant son épée.
Autour d’eux les ténèbres régnaient ainsi qu’une confiance excessive aussi. La dame blanche commençait à se dire que l’antidote avait un peu trop bien marché, quand le Diable leur tomba dessus. Ou plutôt le pendant du démon. Une force arracha brusquement le cavalier à sa monture. Sans pourquoi le pourquoi du comment, ce dernier se retrouva au milieu des arbres, la tête en bas.
Ilona reconnaissait bien là les lutins sylvestres à leurs tours pendables.
– Au secours ! appelait Alceste.
Le pauvre se tortillait, essayant de distinguer tantôt le sol sous lui, tantôt ses tourmenteurs qui ricanaient. Mais la lune décroissante éclairait à peine les ombres des chauve-souris.
– Tu oses pénétrer notre territoire. Tu vas payer ton audace ! gronda une voix.
Deux silhouettes le tenaient chacune par un pied, elles-mêmes adeptes du cochon pendu.
C’est alors que la forêt s’embrasa alors d’une lumière immaculée. Ilona apparut flottant dans les airs, immense. Sa grande robe, filandreuse comme une barbe à papa, dispersait des escarbilles de lumière.
– Laissez-le poursuivre sa quête ! ordonna la fée. Il doit vaincre le Seigneur Noir. Il est l’élu.
– L’élu ! répétèrent les lutins.
L’apprenant, les bras leur en tombèrent. Et par voie de conséquence Alceste qui goûta la terre ferme cinq mètres plus bas. Heureusement, Ilona soigna ses contusions.
Pour se faire pardonner de leur accueil renversant, le petit peuple des Renversés ainsi qu’il se nommait, lui offrirent le couvert. Seulement, ici il était coutume de manger la tête en bas. Le preux chevalier s’y plia non sans quelques peines digestives. Entre deux reflux gastriques, il apprit que ses hôtes ne portaient pas le Seigneur Noir dans leur cœur.
– Non content de pressurer son peuple, ce tyran cherche la guerre avec son voisin, expliqua un lutin. Ses troupes se massent aux frontières, certainement en vue d’envahir tout le royaume. Bientôt les ténèbres vont tomber sur cette forêt comme sur le reste.
– Votre Souverain doit se réveiller avant qu’il ne soit trop tard, fit un autre.
– Alors il devrait boire de la pisse d’ogre, suggéra Alceste dont le goût amer lui restait en bouche.
Les Renversés préféraient leur alcool maison. Ils le confectionnaient eux même, à base de sève. Et c’est peu dire qu’ils y mettaient de la liqueur à l’ouvrage. Leur invité en eut la tête encore plus retournée après une première gorgée.
– Encore ! réclama l’enivré.
– Stop ! somma sa bonne fée. Ou demain tu auras la gueule de bois.
Ça ne rata pas. Au point du jour, l’esprit embrumé, non seulement l’Élu ne se souvenait plus de sa mission prophétique mais voulait jeter l’éponge.
– Trouve un autre héros, dit-il à Ilona. Regarde-moi. Ai-je une tête à faire tomber un tyran ? Non. Pas plus qu’à tomber les filles, d’ailleurs.
– La Roue de fortune m’a fait choisir ton berceau. Le destin ne saurait se se tromper.
Pour l’en convaincre, sa guide enchantée fit miroiter son proche avenir dans la lame d’argent de son épée. Alceste se vit descendre un autel tendu d’oriflammes, aux côtés d’une jolie femme apprêtée de blanc.
– Oh ! C’est toi, ma fée ? se méprit le futur marié.
– Non, la princesse Ines. Le Roi te donnera sa main, quand tu l’auras arraché aux griffes du Seigneur Noir.
– Ah ? fit le promis, un pli de déception aux lèvres.
– En route, maintenant. Le temps presse.
Au bout d’une demi-journée de chevauchée, le château fut en vue. D’extérieur il en jetait, concrètement parlant. Huile bouillante, poix, salpêtre, belle-mère, bref tout ce qui pouvait être balancé sur ses assaillants. Les troupes royales tentaient de l’investir, jusqu’ici en vain.
– Les hommes du Roi nous ont doublé. Bon, tant pis, on s’en va ! abdiqua Alceste en tournant bride.
Une poudre magique contrecarra la sienne d’escampette. Sans le temps de dire ouf, le fuyard était devenu aussi invisible qu’une clause d’engagement dans un contrat d’assurance.
– Rends moi mon apparence ! supplia Alceste.
– Non. Ainsi tu franchiras les lignes incognito.
– Grrr ! Maudite fée, je peux plus te voir !
– Moi si, et je suis bien la seule. Allez, dépêche-toi !
Aux grands maux les grands remèdes, les assiégeants massaient des catapultes aux portes de la forteresse. Les pierres allaient pleuvoir. Derrière les remparts, l’ennemi faisait bloc. Les hommes du roi aussi, et même comme jamais, après qu’ils eussent été subitement changés en gros cubes minéraux.
L’œuvre d’une magicienne, et Ilona y était étrangère.
Levant les yeux vers le donjon, la bonne fée aperçut une femme en noir. Sûrement une sorcière.
– Attends-voir un peu, toi ! marmonna la dame blanche.
D’abord il fallait que l’Élu pénètre dans le château. Elle retrouva Alceste parmi toutes les pierres humaines. Un boulet parfaitement dimensionné à la catapulte. Quelques instants plus tard, celui-ci décrivait une courbe elliptique au dessus de l’enceinte et se fracassait dans la cour.
Alana redonna forme humaine à son projectile. Ce dernier se releva tant bien que mal, frottant son séant endolori. Ilona, flottant juste à côté, lui murmura à l’oreille :
– Reste invisible. Je vais te guider jusqu’à la princesse Ines.
Le fils du laboureur la suivit dans les entrailles du donjon, à la barbe des gardes. Il trouva la princesse sur un lit en train de dormir.
Alceste se demanda comment il allait bien pouvoir la réveiller, lui, l’expert en sommeil profond. Il s’approcha, posa doucement une main sur son épaule et chuchota :
– Debout, princesse. Le monde a besoin de toi.
La belle ouvrit lentement les yeux, chercha qui l’appelait. Et pour cause, puisqu’elle ne pouvait pas voir son paladin. Ilona y remédia avec sa baguette magique. Une déception teintée de mépris se lut sur le visage de la princesse aux yeux aussi cernés que l’était ce château encore cinq minutes plus tôt.
– Un paysan ! Mon père m’envoie un paysan ! Je veux un vrai chevalier !
– Il a fait ses preuves, tu peux me croire ! appuya la marraine.
– Ça reste à voir, croassa une voix.
La Dame Noire venait d’entrer dans la chambre. Elle se tenait là, majestueuse et menaçante, sa cape noire claquant derrière elle comme un fouet. Un vent hostile attisait la braise ardente de ses yeux vipérins. Son visage anguleux rappelait un sinistre donjon avec ses meurtrières.
– C’est donc lui ton « élu », sœurette ? Un fils de pécore ?
Alceste, bien que surpris par cette audace, sentit une flamme nouvelle s’allumer en lui. Il redressa l’échine et s’avança vers la magicienne, son épée bien en main.
— Je ne suis peut-être pas noble, mais je suis le héros que la fée Ilona a choisi !
La maîtresse de céans, croisement entre une femme et un corbeau, l’arrêta dans son élan. Elle n’eut qu’à claquer des doigts pour que sa noble lame devienne toute flasque. Une liquéfaction assorti d’un rire sardonique du plus bel effet. Notre vaillant sauveur sentit ses jambes fondre à leur tour.
– Assez rigolé, Méphista ! décréta Ilona. Mesure-toi à quelqu’un de ta taille.
– Quand tu veux !
Les témoins purent voir alors deux boules de feu foncer l’une vers l’autre, tournoyer partout dans la chambre en mettant un capharnaüm… que même la poussière n’aurait pas retrouvé ses petits ! Alceste n’aurait su dire laquelle de ces deux furies était sa bonne fée. Son bon sens lui recommanda de mettre les bouts au plus vite avec sa promise. Il la tira de force du lit et la poussa vers le couloir.
Il tomba alors sur un immense barbu en cotte de maille. Ce pileux c’était le Seigneur Noir. Le maître incontesté en sa demeure. Celui qu’il ne fallait surtout pas prendre à rebrousse-poil. Parole de pendu.
– Misérable avorton ! tonna le colosse en tirant son épée. Tu pensais pouvoir t’enfuir avec mon otage. Je vais t’occire !
Notre ami regarda sa lame toujours molle, pareille à une algue flétrie. Aucun espoir de vaincre par la force. Mais il lui restait une arme fatale : l’ennui. .
– Seigneur, avant que vous ne me transperciez, laissez moi vous conter ma vie. Vous verrez qu’elle n’en vaut même pas la peine.
Intrigué, le tyran hocha la tête.
– Je suis né dans une ferme. J’adorais dormir. Le matin je dormais, l’après midi je dormais, et le soir, pareil. Mon père me disait que j’étais aussi utile qu’un râteau sans dents.
Tandis qu’il lui parlait, sa voix traînante faisait vaciller les paupières du colosse. Une anecdote sur ses rêves de sieste dans le foin, un souvenir de pommes tombant sur sa tête… Et voilà que le Seigneur baillait à s’en décrocher la mâchoire.
D’un geste discret, Alceste se rapprocha d’une hallebarde accrochée au mur. Et au moment où son auditoire ronflait à moitié, il empoigna l’arme et, dans un éclat inattendu de bravoure, l’enfonça droit entre les deux yeux du tyran qui n’eut même pas le temps de se réveiller.
Alceste, ravi, se glissa derrière lui et murmura :
– Je vous avais prévenu, je suis soporifique à mourir.
A ce moment là Ilona sortit de la chambre. Et dans quel état ! Visage noirci, cheveux ébouriffés comme après une peignée… ou plutôt une dépeignée. Sa robe blanche était à moitié lacérée, laissant entrevoir une divine poitrine . L’épée d’Alceste se redressa au garde-à-vous.
– Ma fée ! s’écria-t-il. Tu es blessée ?
– Çà va… Si tu voyais ma demi-sœur… Moi, faut pas me mettre en boule !
Elle remarqua alors le corps du Seigneur Noir. Elle salua la travail d’un hochement de tête admiratif.
– Tu m’épates ! Et c’était pourtant pas gagné… Tu vas pouvoir épouser Inès.
Cette dernière regardait son prince sous un autre jour à l’aune de son exploit. Reconnaissant, le Roi donna sur-le-champ sa bénédiction aux futurs mariés.
Personne ou presque n’avait d’objection à ce mariage. Seul le futur gendre en voyait une. En fait, il la cherchait des yeux. Sa marraine, sa fée, sa boussole. Elle s’était volatilisée une fois la mission accomplie.
A la première occasion, il prit les jambes à son cou… ce qui valait toujours mieux que la corde. Des heures durant il galopa à travers les plaines, appelant Ilona. En vain.
Le soir venant, il descendit de cheval et s’allongea au pied d’un arbre. Un espoir l’animait tandis que ses paupières se fermaient : retrouver sa belle fée dans ses rêves et ne jamais plus, jamais plus, se réveiller.