Le balai récalcitrant

Je me suis lancé le défi d’écrire une histoire pour mon neveu, qui est encore petit. Une histoire que je vous propose de découvrir ici. L’occasion d’inaugurer une nouvelle rubrique sur ce blog: « histoires pour enfants. » Bonne lecture, et à 2026 !

Ce matin là, Trifouille la sorcière a un problème. Son balai refuse de voler.

Toutes les formules magiques y sont passées : « Balai joli, balai tout doux ! Tournibalai ! Abacadabra ! »

Rien n’y fait. Pas le plus petit frémissement de brindille.

Trifouille est bien embêtée car elle doit se rendre à une réunion de sorcières, dans la forêt.

D’autres moyens existent pour y aller: le vélo, la trottinette, la voiture. Mais Trifouille est à cheval sur la tradition… et donc sur son balai capricieux.

Qu’à cela ne tienne ! La magicienne va en racheter un autre. Direction la quincaillerie du coin.

Elle rentre dans le magasin d’un pas si décidé et l’air si farouche que le vendeur prend peur.

– J’veux le même ! réclame-t-elle en posant son balai sur le comptoir.

Le conseiller secoue la tête :

– On ne fait plus ce modèle. Mais si vous voulez, j’ai une promo sur des aspirateurs.

– Vous avez déjà essayé de voler avec un aspirateur ? s’énerve la sorcière.

Le quincaillier lui montre sa gamme de balais : en brosse, à frange, à raclette. Il y en a pour tous les usages… ou presque. La cliente ressort du magasin en claquant la porte.

Où trouver son bonheur ?

Trifouille se dit qu’un garagiste pourrait faire repartir son destrier d’un coup de clé à molette.

– Ah j’regrette ma pauvre dame, j’fais pas dans le balai ! Ou à la rigueur, celui d’essuie-glace.

– Débrouillez-vous, faut qu’ça vole ! croasse la sorcière. Et  z’avez intérêt à vous appliquer ! Parce que j’ai des pouvoirs !

Des pouvoirs. Alors ça doit être quelqu’un d’important, se dit le mécano. Il va faire au mieux

– Bon, j’vais regarder ça. Revenez dans deux heures.

– Une heure !

Soixante minutes plus tard, Trifouille rapplique. Et là, que voit-elle ? Son balai…solidement attaché à la selle d’une trottinette.

– A cinquante centimètres du sol, on a presque l’impression de voler, assure le garagiste, pas peu fier.

Trifouille n’est pas convaincue. Pourtant, elle devra s’en contenter. Elle est déjà en retard à la réunion. La voilà qui s’installe sur le balai et mets les gaz. Trop rapidement. Le bricoleur n’a pas eu le temps de la prévenir :

– Attention ! C’est une trottinette débridée !

Trifouille perd le contrôle du bolide, qui percute la vitrine d’une auto-école. Le garagiste la voit revenir, le visage couvert de coupures, avec dans les mains sa trottinette – ou plutôt ce qu’il en reste – Je vous la rapporte, dit la sorcière. Finalement je ferai du stop.

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Trifouille doit faire un peu peur sur les bords. Sinon comment expliquer qu’aucune voiture ne veuille s’arrêter ? En la voyant, les gens au volant ont même plutôt tendance à accélérer. Son allure ne met pas confiance. Pourtant, l’auto-stoppeuse a essayé de s’arranger. Elle cache son nez crochu derrière son grand chapeau pointu. Au début elle s’est dit qu’un sourire ferait son petit effet. Mais pour ça encore faut-il avoir des belles dents, pas d’horribles chicots.

Entre deux voitures qui l’ignorent, elle met un pied devant l’autre. Les minutes passent… puis le premier kilomètre. Lentement. A grand peine. Ses sabots ne sont pas conçus pour la marche. Ce soir, elle aura les pattes aussi gonflées qu’un crapaud bœuf. Pour couronner le tout, la pauvre Trifouille a de la concurrence. Là, non loin, sur le bord de la route, deux charmantes auto-stoppeuses jouent du pouce. Les demoiselles ont des atouts de leur côté. La nature les a gâtées. On ne peut bien évidemment pas en dire autant de la sorcière.

Je vais peut-être pouvoir en tirer profit, se dit cette dernière qui vient à leur rencontre.

– Bonjour, je peux me joindre à vous ? leur demande-t-elle.

– Euh.. yes. Ok, répond l’une d’elle, blonde comme sa copine.

La voyageuse a un accent étranger délicieux.

– Vous… allez où ?

– Vers la grande forêt… Very important réunion, explique la crochue en indiquant le lointain.

C’est alors qu’une voiture arrive et pile juste en face du petit groupe. Le conducteur, un petit moustachu, baisse sa vitre :

– Vous allez où, mesdemoiselles ?

– Vers la grande ville ! répondent-elles en chœur.

– Alors montez, c’est là que je vais.

Les copines s’installent à l’arrière. Trifouille va pour monter à l’avant mais se heurte aux aboiements du copilote. Un roquet réveillé de sa sieste. Le conducteur aussi montre les crocs.

– Pas toi, vieille sorcière ! La portière claque, l’auto repart aussi sec, laissant Trifouille en carafe. Furieuse, Trifouille crache son venin sur tout ce petit monde. Elle veut jeter un sort mais sa colère très vive la fait s’empêtrer dans sa formule magique. Rien ne se passe.

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Trifouille doit se rendre à l’évidence. A ce rythme là, elle va arriver de nuit. Le grand sabbat aura commencé. Autour d’une énorme marmite, les sorcières riront, mangeront et échangeront des recettes magiques.

Et Trifouille entend déjà leurs moqueries :

– Regardez celle là ! Incapable de faire voler un balai !

Elle réfléchit, hésite à continuer. Tous ces regards sur elle la rendraient furieuse, mais surtout très triste.

C’est alors qu’elle aperçoit un petit avion, posé dans un champ, prêt à repartir.

–C’est peut-être ma seule chance, murmure-t-elle.

Trifouille court en direction du coucou, aussi vite que lui permettent ses vieilles galoches. Le pilote est en train de procéder aux derniers réglages.

– Accrochez mon balai à l’arrière, lui demande-t-elle. Je m’assois dessus, et hop ! ça fera cerf-volant.

L’homme la regarde, surpris

– Z’êtes pas zinzin, non ? C’est dangereux !

La sorcière lui tend une petite bourse remplie d’or.

– Votre récompense.

L’homme examine les pièces. Il n’en a jamais vu de telles. Ses yeux brillent.

– Bon, après tout, on peut toujours essayer, consent-il finalement, en rangeant le petit sac dans sa poche.

Le pilote trouve une longue et solide corde. Il attache une corde au balai, puis à l’arrière de l’avion.

– Ça devrait tenir, estime-t-il en tirant un peu dessus. Accrochez-vous.

Trifouille s’assoit sur le balai comme sur une luge. Les hélices tournent en faisant « flap-flap ». Ensuite l’avion commence à rouler, d’abord lentement puis de plus vite. Ça y est, il décolle, emportant notre cascadeuse au nez crochu. Cramponnée à son balai, cette dernière a l’impression de faire du ski nautique… mais dans les airs. Une fois en haut, Trifouille s’interroge. Où va l’avion ? Se rapproche-t-elle de la forêt ou s’en éloigne-elle ? Elle pose la question au pilote mais il ne peut pas l’entendre depuis son cockpit. La sorcière se penche pour regarder en bas. Quand soudain, crac ! La corde cède. Elle a été mal attachée. Trifouille part en chute libre avec son balai. Le monde tourbillonne tout autour d’elle. Ses pensées aussi tournoient. Tu ne peux pas d’écraser au sol, lui souffle une petite voix. Vole, balai magique ! Vole ! Et là, c’est comme si l’objet enchanté avait entendu son appel. D’un coup, elle en reprend le contrôle. Trifouille a cru en son fidèle compagnon. Ou a-t-elle peut-être tout simplement cru en elle ? Maintenant elle peut se rendre à la grande réunion. Et elle sera la plus fière des sorcières.

Le marin qui n’avait pas le pied marin

Il était une fois, dans un royaume lointain, un fils de pécheur qui n’avait pas le pied marin. Son père lui avait fait prendre le chalutier plusieurs fois mais immanquablement les sorties se soldaient par un mal de mer carabiné. Peiné le pecheur s’était résigné à l’idée que jamais son fils Hector ne prendrait la relève.

Ce dernier travaillait dans une conserverie. L’horizon s’assombrit un jour d’hiver. Le bateau paternel fut porté disparu. D’autres avant lui étaient partis sans qu’aucun ne revienne. La rumeur commençait à courir qu’une créature fabuleuse envoyait les embarcations par le fond.

Le maire du village convoqua une assemblée de villageois et leur dressa ce constat.

—Une bête hante nos océans. Elle fait des veuves et des orphelins, en plus de manger tous nos poissons. Nous devons monter une grande expédition pour la traquer et la tuer.

Hector se porta volontaire, suscitant les railleries des autres marins.

—Toi ? Qui ne tient pas cinq minutes sur un bateau sans vomir ? Retourne dans ta conserverie ! dénigra l’un d’eux.

Ces moqueries blessèrent le fils du pêcheur jusqu’au fond de son âme.

Un soir, alors qu’il traînait le long de la mer telle une âme en peine, une plainte déchirante lui parvint aux oreilles. S’approchant des rochers, il aperçut une sirène empêtrée dans des filets.

Elle était d’une beauté saisissante avec ses grands yeux bleus et ses cheveux comme des algues. Il trouva un galet affûté et trancha ses entraves.

— Merci, dit la sirène. Je te dois une reconnaissance éternelle car sans toi j’étais perdue. Que puis-je faire pour te remercier ?

— Hélas, soupira Hector. Rien qui ne soit en tes pouvoirs, je le crains. Je voudrais tant avoir le pied marin pour partir en haute mer et chasser ce monstre qui m’a enlevé mon père.

— Ca peut s’arranger, considéra la fée des eaux.

D’un geste incantatoire, elle changea ses pieds en deux magnifiques palmes.

—Seul un trident divin peut tuer ce monstre, dit la sirène. Suis-moi, je sais où tu peux t’en procurer.

Pourvu de ses nouveaux attributs, le jeune terrien plongea en eau profonde jusque dans une grotte sous-marine. A l’intérieur, un géant barbu coiffé d’un diadème somnolait sur son trône d’argent. Hector s’approcha en catimini pour lui subtiliser son sceptre planté à côté de lui. Au moment où sa main allait se refermer sur l’arme ultime, les yeux de la divinité se rouvrirent.

Les yeux du géant se rouvrirent, deux lames d’un bleu profond qui transperçaient l’obscurité de la caverne. Hector se figea, le bras encore tendu vers le trident.
Un grondement, semblable au roulement d’une tempête lointaine, s’éleva de la poitrine du dieu.

— Misérable vermisseau Qui es-tu pour oser toucher l’arme des océans ?

La sirène, qui était restée derrière Hector, s’inclina si bas que sa chevelure effleura la roche humide.

— Seigneur Nérée, dit-elle. Cet humain n’a pas voulu vous offenser. Il cherche seulement à vaincre la créature qui ravage nos eaux.

Le dieu se dressa lentement, et l’eau de la grotte vibra sous sa stature colossale.

Beaucoup ont réclamé mon trident, reprit-il. Aucun n’est reparti vivant. Pourquoi t’accorderais-je ce que je refuse même aux plus courageux de mes enfants ?

Hector sentit sa gorge se serrer, mais il ne baissa pas les yeux.

— Parce que je n’ai rien à perdre, dit-il d’une voix tremblante. Mon père a disparu, et le monstre menace notre village. Si je dois mourir ici, qu’il en soit ainsi. Mais laissez-moi au moins essayer de sauver ceux qui restent.

Un silence pesant suivit ses paroles. Les gouttes ruisselant le long des stalactites résonnaient comme des battements de cœur.

Nérée observa longuement Hector, puis fixa ses nouvelles palmes, luisantes d’un éclat surnaturel.

— Je reconnais là la magie de ma fille, dit-il en posant un regard sévère sur la sirène. Tu te mêles encore des affaires des hommes, Nérida…

La sirène baissa légèrement la tête.

— Père… cet humain a été pur de cœur. Il m’a sauvée sans rien demander en retour.

Le dieu soupira, et la mer sembla soupirer avec lui.

— Très bien. Mais si tu veux mon trident, mortel, tu devras prouver que tu n’es pas qu’un téméraire sans cervelle.

Il frappa du pied, et la grotte entière s’illumina. Les parois s’écartèrent, révélant un tunnel sombre où tourbillonnaient des courants inquiétants.

— Au fond de ce passage se trouve la Salle des Vagues, dit Nérée. Tu y affronteras l’épreuve qui décidera de ton destin. Si tu survis, le trident sera à toi. Si tu échoues…

Il esquissa un sourire terrible.

— … personne ne retrouvera jamais ton corps.

Hector inspira profondément, sentit la force neuve de ses palmes vibrer dans ses jambes.

— J’y vais, dit-il simplement.

Et il s’élança dans l’obscurité mouvante du tunnel, tandis que la sirène regardait son silhouette s’éloigner, le cœur serré.

Le tunnel semblait vivant. Des remous invisibles happaient Hector, cherchant à le faire dévier de sa route. Mais ses nouvelles palmes répondaient comme si elles avaient toujours fait partie de lui : il fendait l’eau avec une aisance inconnue.

Il déboucha soudain dans une vaste salle circulaire, éclairée d’une lueur bleuâtre émanant du sol. Au centre, flottait un immense anneau d’eau en lévitation, tournoyant comme une tornade immobile.

Une voix résonna, celle de Nérée, même si le dieu n’était plus là :

L’Épreuve des Vagues. Entres-y, et montre quel genre d’homme tu es.

Hector s’avança et plongea dans l’anneau. Aussitôt, le monde changea.

Il se retrouva sur le pont du chalutier de son père, ballotté par une tempête déchaînée. Le vent hurlait, les vagues griffaient la coque, et son père, trempé jusqu’aux os, criait son nom :

— Hector ! Viens m’aider !

Le jeune homme courut vers lui, mais chaque pas était un combat. Le bateau tanguait furieusement. Et, dans la tourmente, Hector vit surgir la créature : un monstre marin immense, aux écailles noir d’encre, aux yeux comme des lanternes de fièvre.

Il comprit alors : l’épreuve n’était pas un souvenir. C’était une illusion destinée à sonder son courage.

La bête s’éleva au-dessus du pont et fondit sur son père. Hector se jeta en avant, animé d’une force nouvelle, et s’interposa. Il hurla sa défiance, ses jambes marines s’ancrant au bois comme des racines.

La vision se brisa soudain. Hector se retrouva dans la salle, haletant. L’anneau d’eau s’évapora, remplacé par un calme souverain.

Devant lui, Nérée se tenait, trident en main.

— Tu as affronté ta peur la plus profonde, dit-il. Tu n’as pas fui. Tu es digne.

Il tendit le trident à Hector. L’arme vibra au contact de ses mains, comme si elle reconnaissait son nouveau maître.

— Va, et accomplis ce pour quoi tu es venu.


Guidé par la sirène Nérida, Hector remonta vers la surface. L’océan paraissait étrangement silencieux, comme s’il retenait son souffle. Au loin, des remous gigantesques déformaient la mer.

— C’est lui, murmura la sirène. Le dévoreur de coques.

La créature émergea. Un gigantesque octopode. Ses tentacules frappaient la surface de l’océan, propageant des vagues dantesques.
« Un sacré morceau… » frémit notre héros.

Le trident lui procura un courage qu’il n’aurait jamais soupçonné posséder, ne fût-ce que quelques jours plus tôt. Il jeta l’arme comme un javelot. La fourche divine creva l’un des yeux du céphalopode, qui poussa un râle terrible. Son écho dut se faire entendre jusqu’à la côte.

La bête, éborgnée, plongea sous l’eau, blessée mais toujours vivante.

— Il faut finir le travail, dit Nérida.

Pourvu de ses palmes, Hector poursuivit son adversaire jusque dans les profondeurs marines.
La pieuvre laissait derrière elle un sillage de sang. L’homme hybride la trouva tapie près des vestiges d’un bateau coulé, sa coque recouverte de coquillages — peut-être l’un de ses sinistres forfaits.

Hector s’approcha du colosse, arracha le trident fiché dans son œil et lui asséna des coups dans sa chair visqueuse. Le monstre, à moitié aveugle, tenta de l’attraper avec ses tentacules, mais son adversaire se dérobait, fuyant ses assauts un à un. Un geyser rouge remonta jusqu’à la surface, jusqu’au coup de grâce.

La bête était morte. Les marins et leurs proches pouvaient désormais dormir sur leurs deux oreilles.

Hector rapporta au village un bout de tentacule, démontrant ainsi qu’il avait fait ses preuves… et sa pieuvre.
Lui, autrefois moqué, fut porté en triomphe. Le maire du village lui proposa la main de sa fille.

— Je regrette, répondit l’intéressé. Mon destin n’est plus sur terre… mais en mer.

Il retourna sur la plage. Nérida l’attendait, sa nageoire frappant l’eau comme celle d’un dauphin.

— Es-tu vraiment sûr de toi ? lui demanda la sirène.

— Oui. Si tu veux bien de moi, bien sûr.

Elle lui sourit et, comme la première fois, d’un simple geste incantatoire, changea ses pieds en palmes.

Hector plongea… pour ne plus jamais revenir.

Le Sommeil d’un Héros

Dans un lointain royaume vivait un laboureur avec ses deux fils. Ces derniers étaient déjà des jeunes hommes. Si l’aîné était travailleur, l’autre se laissait vivre au grand dam du paternel, toujours à faire la sieste entre deux sommes.

Ce jour là un voix tira Alceste de ses songes. D’ailleurs, il crut continuer de rêver en voyant l’apparition. Une femme magnifique, tout de blanc vêtue, vaporeuse.

– Je suis la fée Ilona. Il y a 18 ans, je me suis penchée sur ton berceau.

– Le bon temps, bailla l’endormi. Je pouvais dormir toute la journée sans qu’on y trouve rien à redire.

– Je t’ai choisi un destin, celui de devenir un héros. Le moment est venu de l’accomplir. Pars délivrer la princesse Ines, prisonnière du Seigneur Noir.

Alceste s’étira nonchalamment. En lui coulait une rivière paresseuse, languide comme celle qui scintillait non loin de l’arbre contre lequel il s’était assoupi.

– Je ne suis pas mûr pour le travail. Encore moins pour partir à l’aventure.

Ilona leva alors la main alors le tire-au-flanc reçut une averse de pommes jusqu’ à l’ensevelir. Une tête interloquée émergea du monticule fruité. Et toc ! Une dernière pour la route.

– Sois levé demain à l’aube. Je te donnerai toutes les instructions.

– Mais je ne sais pas me battre !

– Tu apprendras sur le tas. En attendant, essaie déjà de sortir de celui là.

Le lendemain à l’aube, comme convenu, la fée se présenta au point du jour dans la chambre d’Alceste.

Bien sûr, le jeune homme dormait toujours du sommeil de l’innocent. Elle le réveilla à sa façon. D’un coup de baguettes le lit se cabra et rua tel un pur-sang déchaîné, projetant son occupant jusqu’à l’autre bout de la chambre.

– Je vais me plaindre à mon père ! protesta le dormeur

Or, non seulement il ne trouva nulle oreille compatissante chez son paternel, mais ce dernier donna à la chaperonne sa totale bénédiction Il était devenu le cadet de ses soucis.

– Emmenez don’ ce bon à rien. Mais n’ espérez pas en tirer quelque chose. On ne fera jamais d’un âne bâté un cheval de course.

Ilona s’employa à lui prouver le contraire. Et autant dire que ce ne fut une mince affaire. A vrai dire, plusieurs fois elle se demanda si elle avait vraiment misé sur le bon cheval, tant son poulain s’obstinait à tomber du sien. Alceste maîtrisait pourtant sa monture. La plupart du temps, ses chutes étaient causées par des accès de narcolepsie. Même au galop, le sommeil finissait toujours par le rattraper. S’il avait trouvé une princesse endormie, il aurait piqué un somme à ses côtés.

– C’est plus fort que moi, expliqua le cavalier. C’est comme si on me jetait une poudre aux yeux, et alors je sombre.

Il parlait à un papillon, en réalité sa marraine qui voletait incognito. Une conviction se fit jour dans l’esprit de la créature. Un autre fée, certainement aux ordres du Seigneur Noir, s’était penchée sur le berceau d’Alceste, pour nuire à son destin. Elle s’en voulut d’avoir douté de lui. Ce que son père imputait à la paresse était le fruit d’un sortilège.

– Tu as été ensorcelé à ta naissance. Pour rompre le charme, il te faut boire de l’urine de géant.

– Mais c’est dégoûtant ! Il doit bien exister un autre remède.

Hélas, c’était le seul et l’unique. Or la providence mit justement sur leur route un géant. Un colosse comme ceux des légendes, à cette différence près que l’histoire aurait commencé par : « il était une fois son foie. » A l’évidence le sien devait être dans un triste état. Ivre mort, le titan peinait à mettre un pas devant l’autre. Le sol tremblait. Derrière lui, un sillage d’arbres abattus, tous ceux contre lesquels il avait dû se cogner. Sa bouteille était encore intacte, bien qu’aux trois quart vide.

– Pas question de me frotter à pareil monstre ! prévint Alceste.

– Tu n’auras qu’à le cueillir, il est bientôt mûr.

Les prédictions d’Ilona ne tardèrent pas à se vérifier. Pris d’une envie pressante, l’ivrogne se soulagea dans un ruisseau, abondement, tant et si bien que celui-ci sortit de son lit. Les beaux draps translucides étaient à changer, désormais tout jaunes. Après s’être soulagé, le géant alla s’adosser contre un rocher pour y cuver son divin nectar.

– Veni, vidi, vessie  ! paraphrasa Alceste.

– Tiens, remplis là de son urine, lui demanda Ilona en lui tendant une outre.

– Il le faut vraiment ?

– Oui. Veux-tu rester un pleutre et un endormi toute ta vie ? Vas-y, tu ne risques rien de cette grosse barrique.

Un autre défi attendait le héros une fois avoir réussi sa mission. Il fallait boire le peu ragoûtant liquide. Ce breuvage pouvait faire de lui un autre homme. Finalement, n’était-ce pas ça le plus dur à avaler ? Et pourtant, une seule gorgée eut un effet red bull sur le fils du laboureur qui se remit gaillardement en selle.

– J’arrive, princesse ! claironna-t-il entre deux coups d’éperon.

Le cavalier chevaucha tout le jour par delà les plaines du royaume, sans s’arrêter. Déjà la nuit tombait, et ce n’était pas de fatigue. On ne pouvait en dire autant de la monture d’Alceste en train de s’essouffler. La pisse des géants était maintenant loin derrière et le château du Seigneur Noir toujours quelque part devant. Avant d’arriver sur ses terres il fallait traverser une vaste et mystérieuse forêt. Ilona éclairait le chemin, telle une lanterne virevoltante.

– Sois sur tes gardes, des démons hantent cet endroit, prévint la fée.

– Alors je les renverrai en enfer ! jura l’aventurier en moulinant son épée.

Autour d’eux les ténèbres régnaient ainsi qu’une confiance excessive aussi. La dame blanche commençait à se dire que l’antidote avait un peu trop bien marché, quand le Diable leur tomba dessus. Ou plutôt le pendant du démon. Une force arracha brusquement le cavalier à sa monture. Sans pourquoi le pourquoi du comment, ce dernier se retrouva au milieu des arbres, la tête en bas.

Ilona reconnaissait bien là les lutins sylvestres à leurs tours pendables.

– Au secours ! appelait Alceste.

Le pauvre se tortillait, essayant de distinguer tantôt le sol sous lui, tantôt ses tourmenteurs qui ricanaient. Mais la lune décroissante éclairait à peine les ombres des chauve-souris.

– Tu oses pénétrer notre territoire. Tu vas payer ton audace ! gronda une voix.

Deux silhouettes le tenaient chacune par un pied, elles-mêmes adeptes du cochon pendu.

C’est alors que la forêt s’embrasa alors d’une lumière immaculée. Ilona apparut flottant dans les airs, immense. Sa grande robe, filandreuse comme une barbe à papa, dispersait des escarbilles de lumière.

– Laissez-le poursuivre sa quête ! ordonna la fée. Il doit vaincre le Seigneur Noir. Il est l’élu.

– L’élu ! répétèrent les lutins.

L’apprenant, les bras leur en tombèrent. Et par voie de conséquence Alceste qui goûta la terre ferme cinq mètres plus bas. Heureusement, Ilona soigna ses contusions.

Pour se faire pardonner de leur accueil renversant, le petit peuple des Renversés ainsi qu’il se nommait, lui offrirent le couvert. Seulement, ici il était coutume de manger la tête en bas. Le preux chevalier s’y plia non sans quelques peines digestives. Entre deux reflux gastriques, il apprit que ses hôtes ne portaient pas le Seigneur Noir dans leur cœur.

– Non content de pressurer son peuple, ce tyran cherche la guerre avec son voisin, expliqua un lutin. Ses troupes se massent aux frontières, certainement en vue d’envahir tout le royaume. Bientôt les ténèbres vont tomber sur cette forêt comme sur le reste.

– Votre Souverain doit se réveiller avant qu’il ne soit trop tard, fit un autre.

– Alors il devrait boire de la pisse d’ogre, suggéra Alceste dont le goût amer lui restait en bouche.

Les Renversés préféraient leur alcool maison. Ils le confectionnaient eux même, à base de sève. Et c’est peu dire qu’ils y mettaient de la liqueur à l’ouvrage. Leur invité en eut la tête encore plus retournée après une première gorgée.

– Encore ! réclama l’enivré.

– Stop ! somma sa bonne fée. Ou demain tu auras la gueule de bois.

Ça ne rata pas. Au point du jour, l’esprit embrumé, non seulement l’Élu ne se souvenait plus de sa mission prophétique mais voulait jeter l’éponge.

– Trouve un autre héros, dit-il à Ilona. Regarde-moi. Ai-je une tête à faire tomber un tyran ? Non. Pas plus qu’à tomber les filles, d’ailleurs.

– La Roue de fortune m’a fait choisir ton berceau. Le destin ne saurait se se tromper.

Pour l’en convaincre, sa guide enchantée fit miroiter son proche avenir dans la lame d’argent de son épée. Alceste se vit descendre un autel tendu d’oriflammes, aux côtés d’une jolie femme apprêtée de blanc.

– Oh ! C’est toi, ma fée ? se méprit le futur marié.

– Non, la princesse Ines. Le Roi te donnera sa main, quand tu l’auras arraché aux griffes du Seigneur Noir.

– Ah ? fit le promis, un pli de déception aux lèvres.

– En route, maintenant. Le temps presse.

Au bout d’une demi-journée de chevauchée, le château fut en vue. D’extérieur il en jetait, concrètement parlant. Huile bouillante, poix, salpêtre, belle-mère, bref tout ce qui pouvait être balancé sur ses assaillants. Les troupes royales tentaient de l’investir, jusqu’ici en vain.

– Les hommes du Roi nous ont doublé. Bon, tant pis, on s’en va ! abdiqua Alceste en tournant bride.

Une poudre magique contrecarra la sienne d’escampette. Sans le temps de dire ouf, le fuyard était devenu aussi invisible qu’une clause d’engagement dans un contrat d’assurance.

– Rends moi mon apparence ! supplia Alceste.

– Non. Ainsi tu franchiras les lignes incognito.

– Grrr ! Maudite fée, je peux plus te voir !

– Moi si, et je suis bien la seule. Allez, dépêche-toi !

Aux grands maux les grands remèdes, les assiégeants massaient des catapultes aux portes de la forteresse. Les pierres allaient pleuvoir. Derrière les remparts, l’ennemi faisait bloc. Les hommes du roi aussi, et même comme jamais, après qu’ils eussent été subitement changés en gros cubes minéraux.

L’œuvre d’une magicienne, et Ilona y était étrangère.

Levant les yeux vers le donjon, la bonne fée aperçut une femme en noir. Sûrement une sorcière.

– Attends-voir un peu, toi ! marmonna la dame blanche.

D’abord il fallait que l’Élu pénètre dans le château. Elle retrouva Alceste parmi toutes les pierres humaines. Un boulet parfaitement dimensionné à la catapulte. Quelques instants plus tard, celui-ci décrivait une courbe elliptique au dessus de l’enceinte et se fracassait dans la cour.

Alana redonna forme humaine à son projectile. Ce dernier se releva tant bien que mal, frottant son séant endolori. Ilona, flottant juste à côté, lui murmura à l’oreille :

– Reste invisible. Je vais te guider jusqu’à la princesse Ines.

Le fils du laboureur la suivit dans les entrailles du donjon, à la barbe des gardes. Il trouva la princesse sur un lit en train de dormir.

Alceste se demanda comment il allait bien pouvoir la réveiller, lui, l’expert en sommeil profond. Il s’approcha, posa doucement une main sur son épaule et chuchota :

– Debout, princesse. Le monde a besoin de toi.

La belle ouvrit lentement les yeux, chercha qui l’appelait. Et pour cause, puisqu’elle ne pouvait pas voir son paladin. Ilona y remédia avec sa baguette magique. Une déception teintée de mépris se lut sur le visage de la princesse aux yeux aussi cernés que l’était ce château encore cinq minutes plus tôt.

– Un paysan ! Mon père m’envoie un paysan ! Je veux un vrai chevalier !

– Il a fait ses preuves, tu peux me croire ! appuya la marraine.

– Ça reste à voir, croassa une voix.

La Dame Noire venait d’entrer dans la chambre. Elle se tenait là, majestueuse et menaçante, sa cape noire claquant derrière elle comme un fouet. Un vent hostile attisait la braise ardente de ses yeux vipérins. Son visage anguleux rappelait un sinistre donjon avec ses meurtrières.

– C’est donc lui ton « élu », sœurette ? Un fils de pécore ?

Alceste, bien que surpris par cette audace, sentit une flamme nouvelle s’allumer en lui. Il redressa l’échine et s’avança vers la magicienne, son épée bien en main.

— Je ne suis peut-être pas noble, mais je suis le héros que la fée Ilona a choisi !

La maîtresse de céans, croisement entre une femme et un corbeau, l’arrêta dans son élan. Elle n’eut qu’à claquer des doigts pour que sa noble lame devienne toute flasque. Une liquéfaction assorti d’un rire sardonique du plus bel effet. Notre vaillant sauveur sentit ses jambes fondre à leur tour.

– Assez rigolé, Méphista ! décréta Ilona. Mesure-toi à quelqu’un de ta taille.

– Quand tu veux !

Les témoins purent voir alors deux boules de feu foncer l’une vers l’autre, tournoyer partout dans la chambre en mettant un capharnaüm… que même la poussière n’aurait pas retrouvé ses petits ! Alceste n’aurait su dire laquelle de ces deux furies était sa bonne fée. Son bon sens lui recommanda de mettre les bouts au plus vite avec sa promise. Il la tira de force du lit et la poussa vers le couloir.

Il tomba alors sur un immense barbu en cotte de maille. Ce pileux c’était le Seigneur Noir. Le maître incontesté en sa demeure. Celui qu’il ne fallait surtout pas prendre à rebrousse-poil. Parole de pendu.

– Misérable avorton ! tonna le colosse en tirant son épée. Tu pensais pouvoir t’enfuir avec mon otage. Je vais t’occire !

Notre ami regarda sa lame toujours molle, pareille à une algue flétrie. Aucun espoir de vaincre par la force. Mais il lui restait une arme fatale : l’ennui. .

– Seigneur, avant que vous ne me transperciez, laissez moi vous conter ma vie. Vous verrez qu’elle n’en vaut même pas la peine.

Intrigué, le tyran hocha la tête.

– Je suis né dans une ferme. J’adorais dormir. Le matin je dormais, l’après midi je dormais, et le soir, pareil. Mon père me disait que j’étais aussi utile qu’un râteau sans dents.

Tandis qu’il lui parlait, sa voix traînante faisait vaciller les paupières du colosse. Une anecdote sur ses rêves de sieste dans le foin, un souvenir de pommes tombant sur sa tête… Et voilà que le Seigneur baillait à s’en décrocher la mâchoire.

D’un geste discret, Alceste se rapprocha d’une hallebarde accrochée au mur. Et au moment où son auditoire ronflait à moitié, il empoigna l’arme et, dans un éclat inattendu de bravoure, l’enfonça droit entre les deux yeux du tyran qui n’eut même pas le temps de se réveiller.

Alceste, ravi, se glissa derrière lui et murmura :

– Je vous avais prévenu, je suis soporifique à mourir.

A ce moment là Ilona sortit de la chambre. Et dans quel état ! Visage noirci, cheveux ébouriffés comme après une peignée… ou plutôt une dépeignée. Sa robe blanche était à moitié lacérée, laissant entrevoir une divine poitrine . L’épée d’Alceste se redressa au garde-à-vous.

– Ma fée ! s’écria-t-il. Tu es blessée ?

– Çà va… Si tu voyais ma demi-sœur… Moi, faut pas me mettre en boule !

Elle remarqua alors le corps du Seigneur Noir. Elle salua la travail d’un hochement de tête admiratif.

– Tu m’épates ! Et c’était pourtant pas gagné… Tu vas pouvoir épouser Inès.

Cette dernière regardait son prince sous un autre jour à l’aune de son exploit. Reconnaissant, le Roi donna sur-le-champ sa bénédiction aux futurs mariés.

Personne ou presque n’avait d’objection à ce mariage. Seul le futur gendre en voyait une. En fait, il la cherchait des yeux. Sa marraine, sa fée, sa boussole. Elle s’était volatilisée une fois la mission accomplie.

A la première occasion, il prit les jambes à son cou… ce qui valait toujours mieux que la corde. Des heures durant il galopa à travers les plaines, appelant Ilona. En vain.

Le soir venant, il descendit de cheval et s’allongea au pied d’un arbre. Un espoir l’animait tandis que ses paupières se fermaient : retrouver sa belle fée dans ses rêves et ne jamais plus, jamais plus, se réveiller.

Le point final

En relisant ma toute dernière histoire à épisodes, il m’a semblé que la fin proposée n’était tout à fait conclusive. J’ai pensé que le lecteur voudrait savoir comment nos héros ont vécu leur retour dans le monde réel. Autre interrogation: comment Lucas s’est retrouvé entre les griffes du magicien Ficus, coupé en deux ? Pour le savoir, c’est par là que ça se passe.

Journal de Lucas

Jour 2

Le réveil est dur, cependant encore moins que mon matelas. Une nuit noire sans songes. Dieu sait si pourtant j’aurais voulu que tout ça eut été un rêve, un mauvais rêve, et te trouver à mes côtés mon amour. Mais tu n’es pas là.

Je suis toujours dans ce phare sur cette île mystérieuse. J’entends la mer qui a l’air bien réveillée. Tout le contraire de moi le matin avant mon grand café noir.

Au petit-déjeuner, ce sera des crevettes trempées dans… rien du tout. Dans le kawa c’aurait été indigeste. Dans l’encrier, carrément infect.

Je n’écris ces lignes qu’a posteriori des événements. Mes mots ne se jettent pas sur le parchemin comme le font les vagues contre les rochers. Souvent je dois aller les chercher. Pour l’heure c’est la sortie de ce monde que je cherche. La Caverne de la Vérité m’y conduira-t-elle ? Il est temps d’investiguer l’île.

Je sors de la maisonnette du phare, sans boussole mais avec une carte trouvée hier sur le rivage.

Devant moi une surprise m’attend, et de taille ! Non loin sur la plage déserte, à demi enfouie dans le sable, gît une théière géante… Ou plutôt une lampe comme celle d’Aladdin en cent fois plus grande. Le soleil se réverbère aux parois jaunes dorées. Il n’en est pas à son premier coup d’éclat. Le Génie non plus, après le tour qu’il m’a joué hier. S’il s’agit bien du même.

Je me frotte les yeux. Le bon sens me dit que je ferais mieux de frotter la lampe. Un autre son de cloche me recommande la plus grande prudence car cette antiquité n’était pas là hier soir, j’en aurais mis ma main à couper. Que faire ? Je suis partagé. Par anticipation d’une certaine manière, au regard du sort qui m’attend. Mais ne brûlons pas les étapes.

Finalement je m’approche de la lampe aussi haute qu’une maison. Assez grande pour y loger un exauceur de vœux et sa marmaille. Du bec verseur s’échappe une fumée blanche que je présume assortie à la barbe du génie. C’est étrange. Cette demeure surgie en quelques heures pourrait avoir toujours été là, depuis des millions d’années, si ce n’est mille et une nuits.

Je découvre une porte sur le flanc. Dessus une plaque avec écrit : « frottez SVP ».

Ce que je fais. Mon cœur, quant à lui, frappe et même tambourine.

La lourde s’ouvre en grinçant. Je me dis que normalement ce n’est pas à moi d’entrer dans la lampe mais à l’habitant d’en sortir. Si tant est qu’il existe des règles, car après tout le génie est chez lui. Ce dont je m’assure en y pénétrant.

– Que puis-ze faire pour vous ?

Face à moi un bureau de style Louis XIV avec dix pattes arquées. Un crabe reconverti en mobilier ? Mon imagination, à fleur de peau, se met en marche de travers. Le crustacé reste sagement à sa place. Non loin des ressorts craquent, protestent. Un fauteuil me tourne le dos, orienté vers un poêle fumant. Quelqu’un y est installé, dont je ne vois que l’avant-bras posé sur l’accoudoir, comme le docteur Gang, l’ennemi de l’inspecteur Gadget. C’est sûrement lui qui a zozoté.

– Vous êtes quoi ? je demande. Un Génie ?

Le siège pivote vers moi. Trop grand pour la personne assise dedans. Où n’est-ce pas plutôt celle-ci qui est trop petite ?

– Oui. Le meilleur ! se targue l’homme en descendant de son trône, tout sourire.

A l’entendre, tous les autres peuvent aller se rhabiller. Une chose est sûre à ce moment là, rares sont ceux qui seraient rentrés dans ses souliers vernis, sa culotte courte ou encore sa veste écossaise. Il ne doit mesurer guère de plus de cinquante centimètres, et encore, en gardant son chapeau melon.

Cette lampe-maison, cet accoutrement, c’est toute l’excentricité british, sans l’accent. Plutôt une théière-maison, me dis-je en m’attendant à me voir offrir une tasse. Ah, mais cet énergumène ne me fera rien avaler, pas même que c’est un Génie. Sa tête ne m’inspire pas confiance. Je lui trouve des yeux de chat roublard avec un nez rubicond. Quelque part entre Whiskas et whisky.

Je le mets au défi.

– Prouve-le que t’es le meilleur.

– Ze peux réaliser trois vœux.

Je lui dis vouloir rentrer chez moi retrouver ma fiancée.

Fadièse, le nom que je suis tenté de lui donner car plus près du sol, s’assoit derrière le bureau-crabe, étire un sourire félin en me regardant. A cet instant on aurait dit un croisement entre un gnome et le Chafouin d’Alice au Pays des Merveilles.

– Si tel est ton désir, commence-t-il.

Il marque un temps d’arrêt avant d’ajouter :

– Seulement c’est payant.

J’en reste bouche bée. Il est gonflé l’esprit de la lampe ! Un Génie un tant soit peu professionnel claque des doigts, mais pas l’argent des autres. L’envie me prend de l’envoyer promener, lui et tout ce qu’il y a sur sa table, à savoir juste une plume dans son encrier. Je pourrais renverser la grosse armoire à ma droite remplie de classeurs. Le nain Doit tenir sa comptabilité. Finalement je réfrène mon impulsivité et prend mon air le plus navré.

– Je regrette, j’ai rien sur moi.

– Tu peux payer en grosse coupure. Z’ai tout ce qui faut.

J’ai pas un rond, je te dis ! répété-je en retournant les poches de mon jean.

Qui te parle d’argent ?

Le nabot trace en l’air un demi-cercle.

Et là, sans transition, me voilà enfermé à l’intérieur d’une boîte. Un carcan devrais-je plutôt dire d’où seule émerge ma tête. Aucun mouvement ne m’est possible. Au plafond des stalactites pendent sûrement depuis de lustres. Sous un autre jour, j’aurais trouvé ça très beau. J’en serais peut-être même resté sans voix. Au lieu de quoi je m’époumone. La grotte amplifie mes cris, mes appels au secours. Quelqu’un pour me  sortir de là ?

Un grincement de ferraille m’arrive sur le côté. Je tourne la tête. Fadièse m’apparaît, poussant une caisse juchée sur un chariot. Des pieds dépassent. Les miens ! Je reconnais mes Derby noires achetés en solde chez Bonobo.

Mes prestations se règlent d’avance. Tu veux payer séparément ?

Et là , il rigole, bien content de sa blague. Ce petit diable m’a coupé en deux, façon prestidigitateur. Par je ne sais quel mystère je peux commander mes arpions à distance. Le Génie savoure sa farce. Il prend un pied manifeste. Pas moi, vous l’imaginez. Ça me démange de lui botter le cul à cette demi-portion, mais hélas, en l’état actuel, je ne peux pas.

Très drôle ce petit numéro, dis-je en essayant de garder mon calme. Mais c’est pas le tout d’encaisser, il faut faire le boulot. Je veux que tu me renvoies chez moi en un seul morceau .

Tu n’y retrouveras pas ta chérie, chantonne alors le diablotin.

Coline ! L’aurait-il arraché elle aussi à notre monde ? L’idée me glace les sangs. Je pars au quart de tour, sans penser qu’il puisse bluffer.

Comment ça ? Qu’est-ce que tu lui as fait, ordure ?

Moi ? Rien ! se défend l’énergumène en levant les mains d’un air innocent. Elle t’a suivi dans la malle, c’est tout. Sûrement par amour.

Il s’essaie à imiter un roucoulement nuptial avant d’éclater d’un nouveau rire puéril. Le rire emporte tout, ai-je lu quelque part. Dans le cas de ce gnome, j’aurais aimé que ce soit en enfer. Je  lui taille un costume à sa ridicule mesure :

Tu sonnes faux Fadièse, tu n’es qu’un couac, une fausse note ! Tu ne sais même pas ce qu’est l’amour.

Ze ne m’appelle pas Fadièse, mais Ficus. Le plus grand magicien, génie devant l’éternel… autrement dit, Moi.

Je le descends de son piédestal.

Un Génie, toi ? Infoutu d’exaucer un seul vœu !

Et quel est ton désir ? me demande l’ignoble crapoussin, en commençant à défaire mes lacets.

Il tient dans sa main droite une plume, la même que celle aperçue sur son bureau. Je l’ai titillé en critiquant ses pouvoirs, maintenant il veut me chatouiller. La réponse du berger à la bergère .

Revoir ma fiancée, et surtout plus ta sale gueule.

Ton deuxième souhait, comptabilise le marmouset.

– Peu importe, puisque j’en ai droit à trois.

Exact. Mais un seul par jour ! Tu es revenu sur le premier parce que tu retrouverais un lit vide. Il te faudra donc attendre.

J’ai l’impression d’un poids retombant sur ma poitrine. Ce maudit nain me tient, c’est évident. Un fourbe complet, et moi toujours incomplet avec tout au plus mes yeux pour pleurer, et ma langue pour l’invectiver. Mes noms d’oiseaux glissent sur les ailes du connard chapeauté.

– Ta bien aimée vogue vers cette île, veut me rassurer le démiurge. Ze sais tout, ze vois tout dans ce monde, tu comprends ? Peut-être par miracle arrivera-t-elle à bon port ?

Il me déchausse en y mettant une lenteur sadique, puis je le vois agiter ostensiblement sa plume d’où goutte encore un peu d’encre bleue.

En attendant de le savoir, on va bien rigoler. Surtout toi !

L’auteur avait interrompu là son récit, sans l’excuse possible d’avoir manqué d’encre puisque rédigé au crayon de papier. Une rédaction entreprise non cette fois à la lueur d’une lampe à huile mais d’une loupiote de chevet, la même qui éclairait chichement son visage. Sa femme savait combien revivre cette aventure sur le papier lui avait demandé d’efforts. Un mal pour un bien. Elle croyait aux vertus cathartiques de l’écriture. Il fallait que ça sorte, en prenant garde à ne pas libérer le mauvais génie par la même occasion.

Ce soir là Coline découvrait sa narration en exclusivité.

Dix pages raturées, noircies sur un petit carnet la nuit dernière pendant qu’elle dormait, reprenant ses péripéties depuis son aspiration dans la malle. Le sommeil l’avait rattrapé bien avant le point final. Ça se comprenait, mais quand même ! A-t-on idée de s’endormir au moment où un gnome veut vous torturer avec une plume ! Elle trouvait celle de l’auteur d’ailleurs plutôt agréable et même rigolote. Une transition toute trouvée.

– Tu t’arrêtes en plein suspense ! Allez, raconte. Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

– Je t’ai dit que j’avais pas terminé. Tu connais déjà mon histoire, non ?

– Tu ne m’as jamais parlé de la plume.

Longtemps après leur retour, Coline dut se contenter d’une seule pièce au puzzle, celle laissée dans le phare. Lucas gardait l’autre pour lui. Au mieux il restait évasif.

La lampe magique resta un bon moment enfouie. Elle œuvra à l’exhumer par pelletées délicates, avec patience et amour. Hier encore, un témoignage oral entrecoupé de blancs, de soupirs. Aujourd’hui des phrases couchées sur le papier. Et demain ? Peut-être tournerait-on enfin la page.

– Il me semblait pourtant t’avoir raconté, dit l’écrivain. Ce dingo m’a taquiné les arpions, en vain. Je ne suis pas chatouilleux… Tu l’aurais vu, ça le mettait en rogne. Il a fini par se barrer, me laissant dans cet état jusqu’à ton arrivée.

Il marqua un silence avant d’ajouter sur un ton espiègle.

– Je suis pas chatouilleux contrairement à ma petite femme adorée.

Et d’en faire la démonstration en lui titillant le bas des côtes. Un rire s’éleva dans la chambre, plus léger que l’étoffe d’une chemise de nuit. Lui portait un t-shirt bleu sentant encore la lessive fraîche.

Dans leur lit, il n’y avait de place que pour deux. Et pourtant un gnome divin narcissique continuait de s’y immiscer. Ou du moins son ombre grotesque. Plus d’un an après son sale coup, ce petit démon hantait toujours de temps à autre leur sommeil. Avec lui son bestiaire fantasmagorique. Coline voulait croire que des mots couchés sur le papier suffiraient à prendre au piège leurs cauchemars, comme une sorte d’attrape-rêve.

Si leurs persécutions nocturnes n’étaient plus qu’occasionnelles, au tout début ce fut éprouvant, entre insomnies et réveils en sursaut. Des nuits qu’ils n’auraient souhaité à personne, sauf à ce maudit Ficus. S’en ouvrir aux autres aurait peut-être eu valeur libératrice mais ils avaient juré le silence. Sur un plan officiel on s’en était tenu au simple incident technique, dont le caractère insolite avait immanquablement fait les choux gras des réseaux sociaux. Aucun fait analogue n’avait été rapporté ailleurs, ni en France ni dans le monde. En tout cas le jeune couple n’en avait pas eu vent sur les sites d’infos. Une affaire close. En surface, toujours est-il.

Coline s’était sentie parfois bien seule, y compris avec Lucas. Les premières semaines c’est à peine s’il décoinçait une parole, parti dans ses pensées, comme aspiré par la malle encore et encore. Les horreurs à la télé lui avait fait dire un soir :

 – Quand on voit ça, ça donnerait envie de repartir pour un tour ! 

Et elle de réagir vivement :

– Mais ici c’est notre monde ! Reviens-moi.

– Je suis là.

– Non. Tu ne m’en donnes pas l’impression.

Bien sûr, elle aussi continuait d’y repenser. Alors elle se cramponnait tant bien que mal au parapet de la raison. Il était si facile de basculer quand le passé soufflait trop fort. Elle avait tout autant besoin de se raccrocher à Lucas.

Si une brèche put se créer entre eux, consécutive à la tout première ouverte par Ficus, l’amour apporta le fil et l’aiguille pour la recoudre peu à peu.

En un an et demi, de l’eau avait coulé sous les ponts. Du champagne aussi, le jour de leur mariage, les fiancés s’étant officiellement passés la bague au doigt. Yann et Lionel comptaient parmi les convives. Coline avait hésité avant d’envoyer le carton d’invitation, craignant de voir des souvenirs, et pas les plus agréables, se rameuter à la noce.

L’Escamoteur était venu avec quelques accessoires d’animation, mais sans sa malle, remisée dans le grenier familial. A l’abri des tentations selon lui. Le jeune couple voulait le croire capable d’y résister, les jours de doute. Coline l’avait trouvé épanoui. Le sympathique géant voulait repenser son art. Il s’était octroyé les services d’une assistante, officieusement sa petite amie, inspirant à Lionel une mise en garde :

– Tâche de ne pas l’envoyer dans la quatrième dimension celle-là.

La jeune mariée avait trouvé le policier très élégant dans son costume. Après le choc, le chic. Il semblait avoir bien encaissé le retour à la vie réelle, son flegme piquant toujours au rendez-vous.

En les voyant rire ensemble, qui aurait pu soupçonner leur sensationnelle expérience en commun ? Tous autant qu’ils étaient avaient su tenir leur langue et Dieu sait si cela les démangeait. Au banquet on avait juste effleuré le passé. Ce n’était pas le jour. Le moment viendrait-il ?

Promis, on se reverrait.

Après les noces, plein gaz vers la Côte Basque. Leur premier long voyage depuis la grande aventure. Face à la mer Coline avait repensé à Naïa, l’imaginant en train de dériver sur d’autres flots immenses, dans sa baignoire. Veillait-elle toujours sur elle depuis son monde aquatique ?

Retour au présent.

– Tu devrais écrire ta partie. Puisque tu dis que c’est thérapeutique.

Coline se tourna vers Lucas. Ses mains serraient toujours le petit manuscrit.

– C’est toi l’écrivain. Je t’ai tout raconté, tu n’auras qu’à mettre ça en forme.

– Dommage, ça restera dans le tiroir. Jamais personne ne lira à part toi.

– Et lui, ajouta-t-elle en touchant son ventre déjà un peu arrondi.

Il caressa ses cheveux blonds qu’elle s’était fait couper. Il la trouvait très belle ainsi

. – Quand il sera grand alors. Mais il aura du mal à y croire.

Qui sait si le moment venu, eux-mêmes ne seraient pas saisis d’un doute ?

Et pour bien finir… par le début

Petit rajout de scène du dernier roman

Le Mans, quelques semaines plus tôt.

– Mais comment il fait ça ? demanda Lucas

Sa bien aimée assise à ses côtés sur le canapé haussa les épaules, aussi profane que lui en la matière. Son ami Google devait savoir. Un ami qui ne savait pas garder un secret. Internet c’était en quelque sorte « fenêtre sur tours. » Même pas du verre dépoli. On pouvait presque tout voir à travers : les rouages, les dessous du mystère parfois décevants. La prestidigitation gagnait en lumière ce qu’elle perdait assurément en charme. En magie, le cas de le dire. Du moins l’avis de Coline qui préférait garder ses illusions.

– Lâche ton portable, reviens un peu dans l’émission !

Le jeune homme semblait absorbé dans son petit écran. A la télé, l’animateur du Plus Grand Cabaret du Monde présentait en des termes dithyrambiques le prochain duo d’artistes, un couple d’acrobates russes.

– Je suis sur un site qui dévoile les trucs. La lévitation, la femme coupée en deux,…. !

– T’es chiant, tu sais ? Au cinéma, devant un film, est-ce que tu regardes sur ton téléphone comment ils font les trucages ? Non ? Ben là c’est pareil.

– A Hollywood rien de sorcier, juste des fonds verts sans intérêt. Tandis que sur scène…

– Tatata ! je veux rien savoir, tu m’entends ?

Mais trop tard, Coline se sentait titillée par la curiosité. Allez, juste la vidéo expliquant le lapin dans le chapeau, elle n’en perdrait quand même pas son âme !

Un tuto magie en appelant un autre, le civet sur pattes laissa la place au cobaye humain successivement transpercé, scié, jusqu’à se volatiliser. Autant de prouesses livrées au grand jour, à la portée du commun des mortels. En théorie tout du moins. La pratique attendrait encore.

Mais pas le thé vert, suffisamment infusé.

– Si t’en avais le pouvoir, qui voudrais-tu faire disparaître dans une malle ? demanda-t-elle à son compagnon tandis qu’il lui remplissait son mug floqué d’un soleil rigolo en train de s’étirer.

Derrière le poste, un bateleur au débit mitraillette exécutait des tours de carte sous les regards épatés des convives.

– Qui ? J’sais pas… Ta mère ?

– Eh ho ! Tu veux coucher sur le canapé ce soir ?

– Ma foi fort confortable.

Ils aimaient se titiller. Gros minet attendit le revers de griffe. Sa belle opta pour une moue offensée, ce qui était pire. Il devait être allé un peu trop loin. Dans ce cas, une seule chose à faire : se rapprocher d’elle tendrement, tout près, avec l’art et la manière.

– Je rigole, je l’aime bien ta mère ! Et toi c’est à la folie, minauda-t-il l’embrassant sur l’épaule puis dans le cou.

– C’est ça, rattrape-toi !

Sa blague avait jeté un froid. S’il ne réchauffait pas tout ça, leur boisson se changerait très vite en thé glacé. Il s’en tira avec une pirouette métaphorique.

– Écoute, ta maman me met bien en boîte à l’occasion. Chacun son tour, non ?

Coline porta la tasse à sa bouche. Ses lèvres dessinaient un sourire. Comme une petite barque égyptienne naviguant sous un grain de toute beauté. Sa marque de naissance à l’horizon labial l’avait longtemps complexée. Lui, la trouvait irrésistible ainsi. Il voyait une étoile magnifique, son étoile du Nord.

– T’exagères, dit-elle avec une inflexion de reproche.

Elle reposa le mug sur la table basse, ensuite sa question en regardant son cher et tendre dans les yeux. Mirettes plissées derrière ses lunettes ovales, pareilles à celles d’une évaluatrice pendant un oral. Pour un peu l’élève intime en aurait perdu ses moyens.

– Je t’écoute, qui rêverais-tu d’effacer par magie ? Mis à part ma mère ?

Une voiture passa en trombe dans la rue, enceintes à fond la caisse.

– Lui, avec sa sono de Jacky.

S’il savait ce dont l’imagination était capable, l’agresseur sonore aurait tremblé encore plus que les vitres de sa boite de nuit roulante. D’autres oreilles durent siffler ce soir là, mais pas à cause d’acouphènes.

– L’autre fayotte d’Antoinette… et la Capucine, toujours à critiquer, énuméra celle qui travaillait dans un service client. Ces deux là, si une malle pouvait m’en débarrasser !

– Cherche sur le Bon Coin, suggéra Lucas d’un ton malicieux.

Un autre, de coin, confidentiel celui-ci, faisait l’objet de ses attentions. Il retroussa coquinement le t-shirt de sa chérie jusqu’au nombril. Lui portait un maillot frappé d’une tortue à réaction.

A la télé qu’ils ne regardaient plus que d’un œil, le monsieur Loyal annonçait le clown du spectacle également musicien.

– Je peux aussi me tourner vers un professionnel, dit Coline en caressant la main de son ami. Il y en a un qui passe justement au Fantasia le week-end prochain. L’Escamoteur. Il a des bons retours.

Elle sentait sous ses doigts le contact d’un caillou rugueux. Pas de ceux qu’on frotte pour allumer un grand feu. Entre eux, ça s’attisait déjà depuis presque deux ans. Leur relation venait de franchir une étape symbolique avant une autre, très bientôt.

– Et t’iras le voir à la fin du spectacle pour lui demander :  « ‘pourriez pas me prêter votre malle ? C’est pour y engloutir toutes les connasses de mon boulot. »

– Ce serait drôle, avoue.

– Il te répondra : « Trop tard, elles vous ont précédées. D’ailleurs elles vous cherchent. »

L’ange blond lui asséna un faux coup de poing sur le ventre, en mimant un air outré.

– C’est toi qui me cherche ! Hé ho, j’suis pas comme elles !

Loin de lui d’avoir voulu émettre un doute. Un bisou dissipa le malentendu.

– Bon, alors ça te dit ? Je nous prends des places ?

– Ok. Oui, pourquoi pas ? Tant qu’on ne me fait pas monter sur scène.

Elle passa une main tendre derrière ses cheveux châtains qu’il avait laissé un peu longs. Outre des jolis yeux bien arqués, son nez légèrement tordu participait à son charme discret, subtil.

– Ne t’inquiète pas, va. Je te garderai avec moi. Tout contre moi.

Leurs lèvres se réunirent en succions ordinaires. Lucas interrompit subitement la séance, sous le coup d’une réflexion.

– Pour faire disparaître les indésirables, la lampe magique ça peut marcher aussi à ton avis ? 

– Éteins déjà celle là.

– Ah bon ?

– Tu ne voudrais pas qu’on nous voie.

La porte-fenêtre du salon donnait sur une façade décrépie sans lumière à tous les étages. Convaincu pour sa part que là où il y avait l’halogène, il y avait plus de plaisir, Lucas baissa juste les stores.

Le spectacle pouvait commencer.

Les aventuriers de la malle (28)

Dans l’épisode précédent: Nos héros parviennent à terrasser la dragon. Un passage dimensionnel s’ouvre dans la grotte. Coline fait ses adieux à Naia, la sirène et entre dans la lumière avec ses amis.

Leur corps ne pesait plus rien, comme réduit à sa simple expression atomique. Juste une particule pensante. La légèreté d’une âme. 21 grammes dit-on, auxquels il fallait désormais ajouter ce petit supplément d’âme d’enfant. Leur seul bagage au retour.

La pesanteur se rappela à eux au terminus. Une sensation d’enclume sur le crâne et à chaque pied. L’impression d’avoir été renvoyés par le fond, lestés une fois dans l’Ouest. Et autant dire qu’ils s’y sentaient tous sans exception, à l’ouest. Avec des tas de courbatures, histoire d’enfoncer le clou. La gueule de bois après l’ivresse.

Yann releva la tête, la fit retomber aussitôt, pris d’étourdissements. Jamais il n’était monté à bord d’un lave-linge en marche mais, selon lui, ça devait produire le même effet. Une rapide palpation le rassura sur son intégrité physique. Ses vêtements, ou du moins ce qu’il en restait, n’étaient plus trempés. Il avait dû passer par le cycle essorage. Plusieurs secondes lui furent nécessaires pour retrouver ses esprits et saisir peu à peu son nouvel environnement.

Un plancher noir pailleté, sublimé par un éclairage de scène. Seul mobilier entre ombre et lumière, une grande malle de prestidigitation d’apparence très ordinaire mais avec un truc en plus. Justement parce qu’il ne fallait chercher aucun truc. Ni sous la trappe, ni derrière le rideau en arrière-fond. L’objet était réellement magique. Face à l’estrade, des rangées de sièges vides. Le spectacle n’avait pas encore commencé, à moins qu’il ne fut déjà fini. Ou plutôt interrompu, se souvint l’artiste retrouvant la salle du Fantasia telle qu’il l’avait laissée avant sa volatilisation. Notre disparition, rectifia-t-il en réalisant la présence des autres.

Personne ne manquait à l’appel. Vautrée au sol, Coline reprenait ses esprits. Son fiancé se tenait debout à grand peine, la tête entre ses mains. Le lieutenant Gaillard pirouettait sur lui même, essayant de s’y retrouver. D’extérieur on aurait cru à des danseurs conceptuels en train de répéter un spectacle intitulé : L’éveil. Ou à des pochards venus cuver leur bibine sous les projecteurs. Le doute pouvait être permis. Nos quatre revenants n’étaient eux-mêmes encore sûrs de rien, pas même que c’était le Fantasia d’origine.

Coline touchait du bois pour que ce fût le cas. En réalité du lino, qu’elle explorait tactilement. Elle se sentait comme Alice au fond du terrier de lapin. Une main l’aida à se relever. Cette main, elle l’avait serré dans la sienne, embrassé, taquiné. Elle l’aurait reconnue entre mille même sans ses lunettes. Des verres restés vissés sur son nez, intacts, juste un peu brouillés. Un chiffon nettoyant et il n’y paraîtrait plus. Quel dommage de ne pouvoir en faire autant avec les gens pas nets, s’était-elle dit un jour. Ou perçus comme tels. Dans leur monde, on ne collait pas des étiquettes que sur les malles. Ça donnait à réfléchir avant de raconter… Mon dieu, quoi raconter?

Un cauchemar après l’autre, si celui-ci était vraiment fini. Coline ne lâcha Lucas que pour s’agripper à ses compagnons, heureuse de les savoir entiers. Éreintés, froissés, mais sains et saufs.

– Notre cher monde merveilleux ou encore une variante ? Ne sabrons pas le champagne trop tôt, mit en garde Lionel en réprimant une grimace de douleur, une main sur le flanc.

– Il y a justement une bouteille dans ma loge, dit l’Escamoteur. Et des effets personnels. Suivez-moi, on sera fixés.

La colle arriva d’elle même en la personne de deux gaillards flanqués d’un brassard orange. Pendant un instant tout le monde se figea. On s’est connu, on s’est reconnu, dit la chanson. Les policiers ne furent d’ailleurs pas loin de penser à un tourbillon. Un vrai, celui-ci ! Au moins une tornade F3, vu le tableau. Il n’échappa à personne qu’au milieu de ce groupe dépenaillé, seule la femme avait une tenue relativement présentable mais très différente d’avant. Exit la tenue de soirée, remplacée par un petit ensemble marinière.

– Lieutenant ?

L’intonation incrédule du brigadier Sarrus appelait à des explications. Son collègue et lui en attendaient même beaucoup, à voir leurs sourcils froncés. Pour sûr, si vous aviez été des nôtres, vous n’auriez pas été déçus du voyage, se dit leur chef.

– Salut les gars, leur lança ce dernier en essayant de se composer un air naturel.

– Enfin, vous étiez où  ? Ça doit faire un quart d’heure qu’on vous cherche !

– Un quart d’heure ? répéta Lionel d’une voix blanche.

– Un quart d’heure ! reprit le reste du groupe à l’unisson.

Et tous de regarder avec affolement leur montre, comme des lapins pressés qui se seraient rappelés un rendez-vous. Le temps passe si vite quand vous courez d’un péril à l’autre, ça fait une journée menée à un train d’enfer. Et même deux jours au total. Or, apparemment la grande aiguille n’avait pas suivi le rythme. Les cadrans affichaient unanimes 22h36.

– Oui, enfin un moment, quoi, confirma le brigadier Fournier en pinçant ostensiblement le tissu de son uniforme bleu marine. Merde, qu’est-ce qui vous est tous arrivés ?

Pourquoi des vêtements dans cet état ? Pourquoi ces visages cramoisis?

Le lieutenant répondit avoir retrouvé le disparu et que par conséquent, l’affaire pouvait être classée sans suie. Ou plutôt avec, car ses compagnons en avaient ramené un peu sur leurs habits. Souvenir d’un dragon cuisant.

– Et où était le monsieur ? demanda Fournier en désignant Lucas d’un mouvement de menton suspicieux.

– Coincé sous une trappe. Notre spécialiste va vous montrer… N’est-ce pas ?

Un ange passa indifférent sans un regard pour l’Escamoteur. On n’aurait pu en dire autant des policiers bientôt rejoints par une dizaine de techniciens sortis des coulisses. Tom, le régisseur leur emboîtait le pas. Avec Philippe Rateb, le directeur du cabaret on était presque au complet… Complet veston noir avec chemise assortie à une moustache grisonnante.

Le gérant exprima d’abord son soulagement de voir le disparu réapparu. Il desserra son col, comme pour encore mieux respirer. Ses confondantes excuses auprès du malheureux et de sa fiancée. Son respectable établissement n’avait vraiment pas besoin de ça. Ou peut-être que si, après tout ? Car depuis quelques temps le Fantasia peinait à se remplir. Cette soirée ferait parler sur les réseaux sociaux et dans la presse, une pub assurée en somme. Bonne, fallait-il espérer. Déjà des journalistes piaffaient à l’entrée, avides d’informations.

Philippe Rateb pointa un index fébrile sur son artiste

– Vous vous débrouillez avec la presse dehors, vous leur dites … Grands dieux, qu’allez vous leur dire ?

Une démonstration valant des mieux qu’un long discours, l’Escamoteur rouvrit la malle non sans d’infinies précautions dignes d’un démineur au moment critique. Coline, Lucas et Lionel retinrent leur souffle sûrs, que la boite allait libérer le sien et aspirer le téméraire .

– Referme ça, bordel ! s’étrangla le lieutenant, une main tendue vers Yann comme pour le ramener à la raison.

Mais qu’est-ce qu’il fabrique ? se demandaient les gens autour.

Rien ne se passa. La caisse magique semblait n’avoir plus rien dans le ventre, vidée de son énergie. Son propriétaire en tira à tout le moins un soulagement. Cependant un doute introduit son doigt dans le fondement de sa certitude. Il ne sut plus si la coquine était juste endormie ou lui qui avait rêvé.

Non, c’était absurde. On ne pouvait pas être quatre à vivre le même rêve.

– Bon, je voudrais savoir, s’impatienta le directeur. (désignant Lucas) D’abord ce monsieur était introuvable. Ensuite, vous trois. Où vous étiez ?

– Piégés là-dessous avec des monstres, pas vrai? répondit l’interrogé sur un ton très premier degré.

Prise à témoin du regard, Coline toussota, embarrassée, en étreignant le bras de son fiancé. Ce dernier serrait les dents, tout crispé. A se demander si sa chère et tendre ne lui écrasait pas le gros orteil. Ses yeux disaient: mais vas-tu te taire, donc !

– Yann, je suis sérieux ! s’agaça l’exploitant. Une salle évacuée, des billets à rembourser, vous mesurez le préjudice de la soirée ?

Sur le coup, l’illusionniste s’en foutait comme de sa première chemise. Celle qu’il portait avait fait la guerre, ce dont Philippe Rateb ne semblait pas s’émouvoir. L’état des finances avant celui du bonhomme.

– J’étais sérieux. Mais si vous préférez cette version, c’était juste un regrettable incident technique. Ce monsieur s’est trouvé coincé sous la trappe.

– C’est une blague ? intervint Tom. On a tout inspecté ! T’étais là, non ? Avant de disparaître on ne sait où !

Yann regarda alors le régisseur et lui rendit cette explication avec un haussement d’épaules énigmatique.

– On n’est pas allé assez en profondeur.

Un brouhaha monta dans les rangs des techniciens qui n’étaient ni sourds ni aveugles. Eux aussi pouvaient témoigner qu’il n’y avait personne sous la scène. Lucas sentit des paires d’yeux dubitatifs voire suspicieux le passer au scanner. A cet instant l’infortuné cobaye n’eut qu’une envie, partir le plus loin possible de ce maudit cabaret, si ses jambes le voulaient bien toutefois. Il reprit soudain appui contre son amie, tenant difficilement debout à l’instar du rapport officiel des faits.

– Ça ne va pas ? s’inquiéta Coline en le voyant livide.

– Une chaise et un verre d’eau pour le jeune homme, s’il vous plaît ! réclama Lionel (posant une main sur l’épaule de Lucas) On va le laisser récupérer de ses émotions. Et pour la mademoiselle aussi ! ajouta-t-il avec un clin d’œil complice dans sa direction.

L’étau se desserra. Toute l’équipe fut dès lors aux petits soins du couple.

Dehors, une longue nuit attendait le lieutenant Gaillard, moins douce et bienveillante. En plus des journalistes agglutinés devant l’entrée. Bah, l’Homme à la Malle s’en dépatouillerait, pensa-t-il, comme il s’arrangerait avec son taulier qui voulait le voir demain en privé. « Faut qu’on parle de votre numéro Yann, c’est pas au point. »

Ce n’était plus son affaire.

En fait si, quelque part.

– Bon, on en a fini, conclut le gradé. Enfin presque, encore une ou deux formalités. Je vous rejoins dehors les gars, dit-il en s’adressant à ses hommes.

Une façon polie de les congédier. Les subordonnés levèrent un sourcil interrogateur, ensuite le camp, non sans jeter plusieurs coups d’œil à Lionel sur le court trajet vers la sortie. Ils devaient avoir la drôle impression d’être mis sur la touche, voire même que leur patron leur faisait des cachotteries. Tout cela n’était pas clair, d’autant moins qu’on commençait à éteindre les lumières ici et là. Les abeilles avec leur maillot floqué aux couleurs du Fantasia étaient retournées à leur tâche technique.

Lionel entraîna le petit groupe à l’écart côté coulisses. Lucas, encore un peu faible, emporta sa chaise.

– Allons dans ma loge, proposa l’Escamoteur entre deux éclats de voix et autre fracas métalliques. On y sera plus tranquilles.

– J’aimerais autant pas, déclina le lieutenant. On se poserait des questions. D’ailleurs mes gars doivent déjà s’en poser.

Le flic invita son trio à faire cercle autour de lui.

Coline aurait alors juré que le Temps était revenu sur ses pas en courant, les genoux repeints au mercurochrome. Retour à l’enfance et ses secrets de gamins. Un mur papier peint brique à la place du chêne.

– Ce qui est dans la malle doit rester entre nous, on est d’accord ? leur chuchota Lionel.

Quiconque aurait capté ses paroles aurait tout mis à l’intérieur du dit coffre, y compris un cadavre. Une certitude, le Mandrake hirsute réfléchirait par deux fois avant d’y faire disparaître un assistant ou de le scier en deux.

L’épuisement général eut raison d’un débat. Parole fut donnée, du moins tacitement, d’un hochement du chef. On n’aspirait plus qu’à se quitter. Les uns allaient poursuivre leur nuit, les autres iraient se coucher avec le sentiment au réveil d’avoir rêvé tout ça. Jusqu’à lire sur les bandeaux des chaînes d’infos que des illusionnistes du monde entier s’étaient fait la malle en plein spectacle ?

– Tu as pensé aux autres magiciens coincés? rappela l’Escamoteur. Rappelle toi ce qu’a dit Ficus. Jean Marc Presti, et… mon dieu, qui encore ?

Le policier passa une main lasse sur son crâne lisse.

– C’était peut-être du bluff. (dans un soupir) Et quand bien même c’est le cas, j’ai rempli ma part. Le devoir m’appelle ailleurs.

Ils restèrent à se regarder, hésitants, sans trop s’ils devaient se dire adieu ou au-revoir. Se répandre en effusions comme les amis qu’ils n’étaient pas il y a encore deux jours/ quinze minutes, ou garder une distance solennelle ? On s’interrogerait, pensa Lionel qui opta pour une sobre poignée de main en glissant à Yann :

– Je viendrai voir ton spectacle. Tu as un vrai potentiel, seulement si je peux te donner un conseil, ajouta-t-il avec un sourire sévère, change de matériel.

– Entendu, acquiesça le prodige d’un air sombre et désemparé.

Ce dernier accusait le deuil non d’une simple malle à artifices mais d’un métier, ou du moins de la vision qu’il en avait. Pouvait-il reprendre la scène comme si de rien n’était ? Rejouer ses tours de passe-passe en sachant que la vraie magie suivait son cours en profondeur ? Un sentiment d’imposture l’accablait.

Demain il fera jour, lui souffla une petite voix.

Le lieutenant tendit une paluche à Lucas. Ce dernier la considéra d’un air absent. Une part de lui manquait à l’appel, restée là bas. Comme son journal manuscrit, pensait-il.

– Merci, prononça le jeune homme en la lui serrant mollement.

Lionel posa l’autre main sur son épaule.

– Ça ira ?

– Oui, je crois… Faut juste que je récupère…

Il se tourna enfin vers Coline, marqua une hésitation un peu gauche, indécis entre une poignée cordiale et la bise. La blonde fiancée trancha. Ce serait un baiser fugace au coin des lèvres.

– Hum, toussota l’officier, déstabilisé. Alors… Je… Si vous avez besoin, vous pouvez me demander au commissariat.

– Échangeons nos numéros, proposa Coline.

Le problème était qu’ils étaient tous injoignables. Leur portable sonnerait dans le vide interdimensionnel. Yann les mena à sa loge où il leur trouva le nécessaire pour écrire. A défaut de téléphone, on s’échangea les adresses mail.

Coline surprit son reflet dans le miroir au-dessus de la table de maquillage. Des poches sous les yeux, les traits tirés, autant dire qu’une retouche s’imposait. Une bonne nuit de sommeil surtout. A ses côtés trois autres zombies que des néons bleuâtres éclairaient peu flatteusement. Quatre revenants. Cinq avec l’ange-gardien qui les avait tirés d’affaire. Puisse-t-il continuer de veiller sur nous dans ce monde, pria Coline.

Lionel balaya du regard la petite pièce encombrée d’accessoires et livra son impression.

– C’est tout toi cet endroit. Il manque juste quelque chose.

– Quoi ? demanda le locataire.

– Ta malle. Tu devrais aller la chercher et fermer à double tour.

– Il ne s’est rien passé tout à l’heure quand je l’ai rouverte. Mais tu as raison, je vais la rapporter. On ne sait jamais.

***

Le couvercle anthracite s’entrebâilla en silence. Une tête espiègle émergea. Après s’être assuré que nulle âme ne rodait dans les parages, le petit homme sortit de sa cachette. Il épousseta soigneusement son costume de tweed. Son chapeau melon sur le crâne, il se dirigea vers la première issue de secours en sifflotant, laissant la grande malle derrière lui. Dehors, des journalistes attendaient toujours des réponses à leurs questions.

FIN

https://youtu.be/tY8B0uQpwZs

Les aventuriers de la malle (27)

Dans l’épisode précédent: Nous sommes toujours dans la Grotte de Vérité. Par ses vocalises, la sirène Naia a mis Ficus le gnome magicien hors d’état de nuire. Du moins brièvement. Nos héros n’ont pas le temps de se réjouir que leur ennemi revient à la charge, sous une toute autre forme.

Yann se rappelait d’une histoire lue à sa nièce Sofiane dans la salle d’attente d’un dentiste. Une vilaine carie faisait souffrir un gentil dragon. Il visualisait encore la scène : le gros reptile installé sur le fauteuil du quenottier, la gueule grande ouverte. L’affaire aurait pu tourner au roussi quand le patient s’était vu demander de cracher dans un gobelet. Heureusement, il avait su contenir sa flamme et était reparti soulagé sur les bons conseils du praticien dont le plus important : un brossage après chaque repas.

Autant le dragon du livre inspirait la sympathie, autant celui-ci n’était pas du tout son portrait craché. Un coup d’œil suffit à l’Escamoteur pour s’en convaincre. Dieu fasse que rien ne sorte de sa bouche !

Derrière ce prodige, il le savait, un seul homme. Si tant est qu’on pût encore parler d’un simple mortel après ce coup là ! Une part de lui obstinément incrédule chercha l’ombre qui tirait les ficelles, la glissière éclair trahissant le costume du monstre comme dans les séries Z d’antan. Mais il se voilait la face. Il avait vu de ses propres yeux Ficus se changer, devenir ce lézard géant en quelques gestes incantatoires.

Ce démon commençait à lui sortir par les trous de nez. Et réciproquement. Une fumée noirâtre s’échappait des naseaux du dragon. Mais plus encore que sa gueule crénelée de dents acérées, ses ailes membraneuses de l’envergure de celles d’un deltaplane, sa longue queue antédiluvienne fouettant l’air derrière elle, sa panse squameuse le saisissait d’effroi. Celle-ci abritait sa réserve en carburant. Ce gros bidon pouvait enflammer l’enfer sans besoin d’allumette.

Ses deux amis reculaient du même pas terrifié, tout au bord de la rivière, si près qu’ils faillirent y trébucher. D’un autre côté, l’eau offrait une échappatoire. Déjà assez trempé comme ça, Yann chercha une alternative par la terre ferme, sur sa gauche. La berge s’arrêtait là où la rivière disparaissait sous une arche d’un blanc crayeux éclatant. Un mur calcaire se dressait, n’offrant aucun passage, nul renfoncement. Pas même ne serait-ce qu’un trou de Hobbit.

Il pensa se replier par le même chemin emprunté à l’aller. Une remontée périlleuse. Autant gravir le flanc d’un volcan susceptible de les brûler vif ou les asphyxier ! A moins que l’incendiaire ne fût déjà à bout de souffle et de soufre, mais qui pouvait parier là-dessus ?

Lionel progressait toujours à reculons, Coline abritée derrière lui.

Yann savait le comportement idoine face à une bête hostile : ne pas tourner le dos, ne pas courir, et surtout rester calme. Il n’était toutefois pas sûr que cette ligne de conduite fonctionnait avec les dragons.

Tour à tour, le fabuleux reptile se racla la gorge et toussa, provoquant un terrible écho dans toute la grotte. Yann mit sa quinte sèche sur le compte d’une inhalation de poussière. La vieille chimère devait être resté trop longtemps au fond d’un tiroir des mythes et légendes. L’y remiser nécessitait une force spéciale dont personne ici n’aurait su se réclamer. Le petit illusionniste s’en remit quand même à l’expertise du lieutenant Gaillard :

– Un plan pour nous tirer de là?

– Aucun. Et toi ?

– Je sais pas. On pourrait tenter le dialogue ?

– Vas-y alors, qu’on rigole. Avec un peu de chance il te répondra en zozotant.

Une pensée incongrue traversa l’Escamoteur. Vous avez aimé « le dragon a une carie », vous adorerez « Smaug a un cheveu sur la langue ». Histoire bientôt disponible dans toutes les bonnes salles d’attente d’orthophonistes. Écrite par moi. Tu mets la charrue bien avant les bœufs, lui objecta sa conscience. Sauve déjà ta peau, t’en as qu’un exemplaire.

– Quelqu’un peut me dire ce qui se passe ? demanda Lucas qui se tortillait pour essayer d’apercevoir le théâtre des événements.

– Ficus s’est changé en un gros truc à écailles, lui répondit Coline.

– Oh, merde.

Le monstre se livra alors à un premier tour de chauffe. Un crachat dont heureusement seules les quelques stalactites restées au plafond firent les frais. Une flamme froide et bleutée rappelant à Lionel celle de sa cuisinière à gaz. Un fugace rapprochement très vite évacué de son esprit. S’il devait finir liquéfié, ses dernières pensées ne serait pas pas pour ses factures d’énergie par ailleurs de plus en plus salées.

– Coline ! Qu’y-a-t-il ? s’affola Lucas, en entendant des cris d’épouvante.

Le supplicié était mal orienté par rapport au dragon mais son nez le mit vite au parfum. L’effrayant cuisinier testait les plaques de cuisson, et ça ne sentait vraiment pas bon.

– Écoutez-moi, fit Lionel en désignant l’encorbellement rocheux.. Je vais essayer de le distraire pendant que vous remonterez vers la sortie.

– Sans Lucas, hors de question !

L’amour déplace les montagnes, dit-on. Pour les caisses à transporter, Coline savait d’expérience que ça ne remplaçait pas un diable. Ah ! si Ficus avait pu se changer en chariot. Des roulettes auraient même suffi, mais voilà, le métamorphe faisait dans le vivant hors norme.

– Sauve-toi, ma chérie ! l’implora le confiné. Sauvez-vous tous, vous avez peut-être une chance !

– Tu te débarrasseras pas de moi, lui répondit Coline qui cherchant comment l’extraire de son carcan en bois.

Nouveau problème, sa moitié était enfermée à clé.

La satanée serrure n’aurait guère résisté aux assauts du chalumeau sur pattes. Rien ni personne dans un proche rayon, à vrai dire. Pour l’instant, le dragon cherchait encore sa flamme, la flamme digne d’écraser toutes les autres. Il soufflait en l’air, pareil à un bateleur de fête médiévale. Mais apparemment frustré du rendu qui devait manquer de panache, il grognait, tapait du pied avec agacement. Nos malheureux mortels savaient leur temps compté avant de ramasser le jet démoniaque.

– Yann, tu dois savoir ouvrir ça, non ? gagea sa partenaire

L’Escamoteur devait la décevoir après qu’il eut examiné la boite et ce, pour une raison toute simple. Une serrure n’y avait normalement pas sa place, à moins de vouloir séquestrer le cobaye, chose contraire à ses principes et au code pénal. Rachel sa première assistante avait mis fin à leur collaboration au bout d’une seule année, signant ainsi l’arrêt du numéro. Le grand classique de la femme sciée en deux, en l’occurrence ici un homme, retrouvait un nouveau souffle qui augurait, hélas, le dernier pour nos héros.

Mais c’était sans compter une main tendue, inespérée, surgie tout droit de la rivière avec une fulgurance poséidonienne. Cette main tenait fermement un trident argenté. C’était Naïa, revenue de ses explorations.

– Aucune trace de l’autre moitié. Par contre j’ai retrouvé ça.

– T’aurais pas vu un extincteur des fois ? lui demanda Lionel en désignant le dragon.

– Nom d’une nageoire ! s’exclama la sirène. Jamais vu un hippocampe pareil ! Tiens, ça te servira.

Lionel prit l’artefact fourchu sans grande conviction.

C’est alors qu’un grondement fit vibrer la vaste salle géologique. Si fort que même Godzilla aurait sursauté.

Le tonnerre annonçait la foudre, dont le point d’impact laissait peu de place au doute. Déjà, le cracheur prenait une brûlante inspiration.

– Plongez ! hurla le lieutenant.

Tout se passa très vite. Presqu’à la vitesse de la lumière, eut-on été tenté de dire en voyant la grotte s’embraser d’un éclat ardent. Lionel détourna vivement les yeux. Il eut juste conscience qu’il s’attirait des foudres comme jamais en vingt ans avec sa hiérarchie. Tendue à bout de bras, pointes vers le haut, sa fourche capta la prodigieuse bouffée de feu.

Une douce et indicible chaleur l’enveloppa. Comme si un ange avait jeté une couverture ignifuge sur lui. Leur ange-gardien à tous, selon sa conviction. Celui-même qui avait placé la sirène sur leur chemin et ce paratonnerre entre ses mains. Seule certitude, pour une raison tenant du mystère, il fut préservé de la fournaise.

Si ses yeux avaient pu soutenir le spectacle, ils auraient vu les flammes s’enrouler tout autour des pointes du trident, pareilles à des spaghettis plus qu’al dente.

Combien de temps dura la charge infernale ? Selon le ressenti du policier, une certaine éternité.

Toujours est-il qu’au bout d’un moment le dragon s’éteignit. Enfin, juste en apparence car la chaudière continuait de marcher. Une âme noire l’habitait toujours, qui pelletait le charbon. Aussi brûlant fut-il intérieurement, Ficus décida de changer son fusil d’épaule. Ce maudit harpon polarisait sa langue de feu ? Qu’à cela ne tienne ! Il lui restait ses griffes et sa grosse queue massue.

Lionel risqua un coup d’œil derrière son dos, conscient du risque d’y laisser une rétine ou deux. Un courant d’air étourdissant fouetta son visage, venu d’une fenêtre grande ouverte sur l’enfer. Face à lui, aussi haute qu’un mur de douleur, la gargouille faisait claquer ses ailes, parée à l’envol.

La bête le dardait de ses prunelles obscures serties d’éclairs. Il regarda le trident dans sa main droite. Donc si on devait dresser le rapport de force, et accessoirement la table : d’un côté, une fourchette géante, de l’autre des griffes comme des couteaux, et l’ennemi n’avait pas encore sorti tout son service.

Des voix lointaines l’exhortaient à plonger. Mais quand bien même il en eût le temps, son trident gardait-il ses vertus ignifugeant sous l’eau ? L’incendiaire pouvait se faire un méchant plaisir de changer la rivière souterraines en Styx des Enfers.

Le cinéma dilate parfois le suspense. La réalité est différente. A peine dix secondes durent s’écouler avant l’offensive du saurien. Alors, pas de question à se poser, c’était de l’ordre du réflexe proprement reptilien.

Son bras se détendit et son arme, envoyée tel un javelot, frappa l’assaillant ailé. Plus tard le sauroctone se dirait qu’il n’avait peut-être pas été tout seul à la manœuvre, que Saint Georges ou Saint Michel avaient dû mettre leur grain de Ciel. Toucha-t-il le poitrail ? Le mufle ? Nul ne le saurait. Juste après le lancer, instinctivement, il se jeta ventre à terre. Un souffle d’air lui passa au ras du caillou. Dans son sillage, un râle gargouillant dont l’écho alla se perdre au fond de quelque repli pariétal.

Au bout d’un moment il releva la tête prudemment, certain que la menace était toujours là à planer. Ne vit rien au-dessus de lui. Il promena un regard circulaire tout autour de la grotte. Le dragon avait disparu. Envolé. Une odeur de soufre flottait encore dans l’air.

Le floc-floc de l’eau suintant des parois millénaires. Ou était-ce du sang en train de couler goutte après goutte ? Pas le sien en tout cas.

Montre-toi, fumier !

Soudain, il l’aperçut. Sur la grève rocailleuse, une petite forme blanche, immaculée, aux oreilles disproportionnées. Un lapin posé là, comme un point d’interrogation. Qu’est-ce qu’il pouvait bien ficher ici ? Une théorie s’imposa à lui, démente, mais qui après tout ce qu’il avait vu en valait bien d’autres, et il n’en avait pas d’autres. La créature du chaos s’était refait une virginité.

Non loin Lucas donna de la voix, l’arrachant à sa contemplation interloquée. Le captif appelait sa belle. Saine et sauve, cette dernière avait trouvé refuge dans la rivière.

Lionel se remit debout, encore un peu étourdi, et du même pas titubant alla aider ses compagnons à sortir de l’eau. Coline d’abord, ensuite Yann. Bouche fermée, joues gonflées, le magicien lui fit penser à un castor hirsute. L’immergé reprit sa respiration une fois hissé au sec

– Ça va, mon vieux ? lui demanda son compagnon, qui le voyait jeter des regards compulsifs à droite à gauche.

– Où… Où IL est ?

Lionel lui désigna le lagomorphe. L’animal devait chercher lui aussi, sinon un sens à sa présence en ce lieu, du moins une carotte.

– Je ne sais pas. Je crois l’avoir touché avec le trident… En me retournant il y avait ça à la place.

Le lapin projetait une ombre démesurée sur les parois de la grotte. La sienne ou celle d’un fantôme ? se demanda le policier en repensant au cousin dégénéré rencontré la veille. Et si celui-ci prenait les mêmes proportions cyclopéennes ?

– Je serais d’avis de le couiquer avant qu’il nous fasse une poussée d’hormones.

– Ah, faudra pas compter sur moi !

Plus jeune, Yann avait vu son grand-oncle, cuniculiculteur, tuer un Pan-Pan. La petite victime s’était vidée de son sang et lui de ses couleurs.

– Pourtant tu l’as déjà fait. Et l’autre était catégorie poids-lourd.

– Mais c’est différent avec des ombres chinoises.

Les deux gaillards en étaient là sur la question lorsque Coline les appela. Elle se trouvait auprès de Lucas.

– Les garçons ! Venez voir !

Un temps diminué le cobaye avait pleinement récupéré. On pouvait même parler d’excellente recomposition physique. Sa deuxième partie était remontée à la surface du réel comme une caisse mal lestée. Pour que son bonheur aussi fut entier, il restait à faire sauter sa camisole.

C’est l’Escamoteur qui rendit sa liberté au séquestré. Sans mal, car la disparition du dragon avait levé les verrous. Du moins ceux du sarcophage, car il restait encore d’autres.

Coline voyait le verre déjà à moitié plein.  Ses larmes de joie durent se mêler au contenu se tandis qu’elle enlaçait Lucas, son visage pressé contre le sien. Ce dernier vacillait à moitié. Les témoins n’auraient su dire si c’était sous le coup de l’émotion ou de sa position horizontale prolongée. Les deux, probablement.

Une voix aiguë fit se retourner toutes les têtes. C’était Naïa. Sur le coup tout le monde crut qu’elle sonnait le tocsin. Que l’ennemi revenait à la charge, encore plus dangereux. Lionel s’en voulut d’avoir relâché la garde l’espace d’un instant.

Il n’en fut rien.

Le lapin furetait autour d’un chapeau melon, celui de Ficus, tombé par terre. Indifférent à la soudaine aurore en train de se lever. Une clarté d’émeraude, irréelle, sourdait sous la cavité arquée, par où s’engouffraient les eaux souterraines. Mille scintillements verts offraient le spectacle d’une rivière de diamants que seul un grand peintre aurait pu croquer.

Naïa désignait l’arche flamboyante d’un doigt fébrile. Nul ici ne savait si la lumière avait fait beaucoup de chemin pour venir jusque là. Mais tous comprirent qu’il leur fallait la suivre.

– Un portail dimensionnel ! Allons-y avant qu’il se referme ! claironna Lionel.

– La bonne sortie ? demanda Lucas.

– Y a qu’un moyen de le savoir…

– Oh ! Faut encore plonger ! soupira Yann.

– Tu veux rester tenir compagnie à Jojo Lapin ? dit Coline en donnant au magicien une petite impulsion dans le dos.

Une rencontre, ça tient à peu de choses. Un adieu ça tient toute une vie que Naïa avait du reste encore devant elle.Elle m’oubliera peut-être, se dit pourtant Coline. Mais pas moi, c’est impossible. Les mots au bord du cœur. Le désir de lui exprimer son infinie reconnaissance. Seulement rien ne sortait. Son amie la regardait mutique, en proie au même blocage, les yeux humides. C’était à qui la première salerait l’eau douce.

– Alors on ne se reverra pas ? décoinça l’Humaine, depuis la berge.

– Non. Nos chemins se quittent là.

La sirène s’approcha du bord, lui fit signe de se pencher pour une dernière confidence.

– Il est mignon ton prince… Mais c’est toi que je préfère ! Je ne t’oublierai pas, ma copine.

– Moi non plus. Merci ma belle.

– Allez, filez avant que je vous prenne tous dans mes filets !

Coline regarda son amoureux, sa main serrée dans la sienne. Ensemble ils furent les premiers à plonger. Le plus dur. Le courant fit le reste, les emportant vers la lumière.

(suite et fin à venir)

Les aventuriers de la malle (26)

Dans l’épisode précédent: Ficus, le gardien de la Grotte de la Vérité, met au défi l’Escamoteur de s’extraire d’une malle d’évasion en 3 minutes. Le sentant en difficulté, Lionel Gaillard plonge à sa rescousse. Mais c’est sans compter l’intervention d’une sirène, et pas n’importe laquelle.

Penchée au-dessus de la rivière, Coline guettait un signe du lieutenant Gaillard, les entrailles nouées par l’angoisse. Déjà quelques minutes s’étaient écoulées depuis sa disparition sans tambour mais avec trempette.

Les remous aux reflets changeants l’empêchaient d’y voir très clairement. Elle en déduisait toutefois une chose. Dans le fond on ne coinçait pas la bulle, contrairement à Ficus qui se limait toujours les ongles. Les eaux pouvaient sceller deux tombeaux, il semblait n’en avoir cure, tout à sa manucure. Et elle se rongeait les sangs, devant subir ses calembours par-dessus le marché

– Cet plongeur a du courage. Z’admire son apnée-gation, zozota-t-il non sans pouffer bêtement.

Sa blague fit plouf. La faune sous-marine la trouverait peut-être à son goût, à commencer par ce gros poisson dans le fond. Coline discerna une forme ichtyoïde rehaussée d’une longue chevelure. Les scintillements à la surface sublimaient cette insaisissable silhouette qui lui en rappelait une autre. Non, ça ne peut pas être elle ! L’observatrice la regardait bouche bée, comme une carpe à la merci du premier pêcheur. L’air de rien, Ficus préparait justement ses appâts.

– Allez, détends-toi, chère amie. Est-ce qu’on n’est pas bien, là, tous les deux ?

Le ballet éthéré échappait aux radars ennemis. Le sorcier avait fait également abstraction de son cobaye scié, lui préférant sa moitié.

– Tous les deux ? Et moi alors ? se récria Lucas. Je compte pour du beurre ?

– Oui, du demi-sel.

Parfois un peu humour ne mange pas de pain. Ficus s’en payait une bonne tranche et il était bien le seul. Partager avec lui ses tartines non merci, rechignait Coline, tirée de sa contemplation. Ni maintenant, ni jamais. Plutôt mourir que de revoir sa trogne au lever du jour ! Quand bien même son hôte lui décrochait la lune. Ce dont elle le croyait d’ailleurs parfaitement capable.

Dans un simulacre de solennité, ce dernier s’avança vers elle, tenant un parchemin, peut-être plus vieux que lui. La blonde en marinière n’aurait su se prononcer sur l’âge réel du nain. Physiquement cinquante ans. A peine dix ans par certains côtés. Des milliers d’années du point de vue de ses pouvoirs ? Il balançait entre tout ça, sans grincer. Un haut-le-cœur saisit la jeune femme quand il lui proposa d’unir leur nom en bas du document.

– Mignonne, ze crains que l’aventure ne s’arrête ici pour tes petits camarades. Mais laisse-toi la chance de la poursuivre avec moi. Signons ce contrat de mariage et ze te mettrai dans le secret du dieu. Ensemble, nous tirerons les ficelles d’une infinité de mondes. Celui-ci et tous ceux que tu ne peux même soupçonner. Sois mienne et ze transformerai nos noces de plomb en or.

La sarthoise en avait rencontré des dragueurs beaux parleurs, mais celui-là enterrait allégrement tous les autres. Ou les immergeait au choix, eut-elle été tentée d’ajouter en repensant à ses amis toujours quelque part sous l’eau. Son esprit en éveil lui souffla qu’il y avait une carte à jouer.

– D’accord, s’entendit-elle répondre sur le ton du défi, son regard toisant le sien.

Ça ne transpirait pas l’amour, c’est peu de le dire. Son prétendant n’était d’ailleurs ni dupe ni myope du cœur. Ce consentement lui faisait plutôt l’effet d’une porte claquée au nez. La belle ne l’avait pas exactement dans ses petits papiers. Bah ! L’essentiel était qu’elle signe ceux-là. Les sentiments viendront avec le temps, se dit le nain.

– Parfait, alors un petit autographe ici, s’il te plaît, pria-t-il d’une voix chantonnante.

. – Coline ! Ne le fais pas ! se récria le fiancé officiel. Tu as perdu la tête ?

Mais qu’il se rassure, sa chère et tendre l’avait bien sur les épaules, assez maline pour prendre l’adversaire à son propre jeu. Ce dernier voulait graver leurs noms dans le marbre. Soit, il convenait de lui rappeler que l’acte s’entourait d’un protocole strict.

– Où sont les témoins ? Sans eux, notre union n’a aucune valeur juridique.

La lèvre inférieure de Ficus se crispa. Il aurait préféré mettre sous le tapis cette formalité. Son œil droit cligna nerveusement, comme gêné par un irritant grain de sable.

– Et lui, alors ? proposa-t-il en désignant Lucas.

– Des clous, raclure ! Je signerai jamais, même sous la torture !

Ça c’est mon homme, un vrai, un entier ! jubila-t-elle Ce qui suffit à mettre ses zones érogènes sens dessus dessous.

– Tu as entendu ? reprit-elle, s’adressant à Ficus. Faut trouver d’autres témoins… Au fond de la rivière, par exemple. Allez, grouille-toi de les repêcher.

Contre toute attente, il n’eut pas besoin d’aller les chercher, ces messieurs remontèrent d’eux-mêmes. D’abord l’Escamoteur, visage éprouvé, qui jeta ses dernières forces pour se hisser sur la berge. Puis au tour de Lionel de crever la surface dans un râle de soulagement.

Les deux témoins potentiels précédaient une demoiselle d’honneur quelque peu en avance sur la cérémonie. Sa nageoire marqua le coup. Un grand « splash ! » éclaboussant. Coline aurait reconnu cette sirène entre mille, même si elle n’en avait jamais rencontré qu’une seule. Une hybride aux mimiques lascives… Ariel ? Non. Un autre prénom.

– Naïa ?

La nymphe détourna la tête, lui envoya un baiser du bout des doigts. Aucun doute, c’était bien sa bonne samaritaine aquatique. Elle retrouvait là sa « signature ». Leurs retrouvailles n’étaient cependant pas du goût du manitou.

– Ah, c’est comme ça ? Attends voir un peu, femme à écailles !

Ficus savait se faire obéir des éléments au doigt et à l’œil. Il fallait le voir orchestrer un tourbillon au milieu des eaux avec ses seules mains. Prisonnière des spirales, telle un esquif, Naïa tournoyait, une longue plainte aiguë et déchirante accrochée à son sillage infernal. Le sang de Coline ne fit qu’un tour, aussi rapide que son amie aquatique. Elle se jeta sur le sorcier.

– Laisse-la tranquille, salaud !

Elle l’entraîna dans une roulade, mue par une rage inédite ou presque depuis cette lointaine bagarre au collège. Sa seule et unique. Un différend avec Alexandra Pelletier, alias Langue de Vipère, en 4e A. Si elle avait été un mec face à un autre gars, elle lui aurait rectifié son râtelier en deux dents trois mouvements. Finalement l’ennemi avait juste mordu la poussière, et elle aussi un peu à vrai dire, avant l’arrivée des pions pour les séparer. A l’époque cette sale peste était déjà bien plus grande que Ficus. Moins forte aussi. Car en quelques mouvements souples, ce dernier reprit le dessus. A califourchon sur elle, il lui plaqua fermement les bras au sol.

– Ouh la, tu es fougueuse ma petite chatte… J’aime ça !

Elle sentait son haleine, nidoreuse, nauséabonde. Il devait y avoir quelque chose de pourri, sinon dans ce royaume, du moins dans sa bouche aux dents jaunies et gâtées. Son dernier brossage remontait au moins à Babylone, où même les rois ignoraient encore cette pratique d’hygiène. Sauf peut-être Nabuccodentaire, un souverain dont Coline n’était d’ailleurs pas sûre qu’il eut jamais existé. Elle venait de se l’inventer à vrai dire. Ah ! Si cet avorton chapeauté pouvait être tout aussi imaginaire ! Ne pas être là en train de la chevaucher trivialement en lui soufflant des relents méphitiques. Ses petits yeux sournois la transperçaient.

– Lâche-moi ! intima-t-elle en se débattant.

S’il m’embrasse, je vomis !

Son secours vint d’une sirène retentissante.

Il y a fort à parier qu’un beau chant cristallin serait tombé dans un gai tympan. Pas le cas de ce hululement strident. Tellement intense et fort que si Coline avait dû porter un verre en l’honneur de la providence, celui-ci aurait sans doute éclaté. Elle-même crut que ses oreilles allaient subir le même sort. D’intenses acouphènes sifflaient dans sa tête la fin de la partie…

Pour Ficus.

Le gnome s’écroula soudain sur elle. Lourd comme un cheval mort ou une édition en un seul volume de Crimes et châtiments. Il avait été justement châtié mais elle l’ignorait encore. Elle se dégagea du corps non sans hurler deux fois. La première fois de dégoût, la deuxième en voyant ses yeux grands ouverts qui fixaient le plafond. Cette ample voûte minérale d’où s’était détaché le bout de stalactite maintenant fiché dans son crâne. Un poignard calcaire en guise d’arme du cri. Ce son épique résonnait toujours à ses oreilles bien après qu’elle se fut relevée sonnée et assourdie.

Des fragments de concrétion jonchaient le sol rocheux. Parmi eux, l’un était tombé pour ainsi dire à pic, en plein dans le mille. Coline, toute chancelante, réalisa que son persécuteur lui avait servi de bouclier.

Les autres avaient-ils eu sa chance ?

Un coup d’œil à Yann et Lionel la rassura. Tout ruisselants d’eau mais passés entre les gouttes. Le premier se bouchait les oreilles avec les mains, figé dans une grimace vaguement empruntée au Cri d’Edward Munch. Le deuxième guettait la prochaine averse de stalactites, car il en restait quelques une pendues, encore intactes. Autant d’épées de Damoclès si Naia rejouait des cordes vocales.

Mon dieu, Lucas !

Elle courut vers la caisse de magie, bousculant du pied au passage un chapeau melon. Ficus avait été décoiffé pendant leur corps-à-corps. Tête nue ou couverte, aurait-ce fait la moindre différence pour lui ? Qu’il aille au diable ! le maudit-elle, tout en priant pour trouver son fiancé sain et sauf. Indicible soulagement ! Abstraction faite de sa partie manquante, Lucas était toujours entier.

Elle l’embrassa, lui susurra tout ce qui lui passait par la tête. Les mots coulaient en pente douce, aussi douce que ses mains caressant son visage. A la fois ceux d’une amoureuse éprise, et d’une femme maternelle. Il n’y a plus de monstre mon chéri, le cauchemar est fini, rendors toi ! Elle voyait bien ses lèvres bouger, mais le son lui arrivait étouffé, déformé comme s’il parlait depuis un bocal. Une sensation d’eau dans la tuyauterie couplée à des bourdonnements continus. Naïa m’a rendu sourde en hurlant de la sorte ! Elle s’astiqua nerveusement les conduits auditifs. Ses esgourdes se débouchèrent dans un profond soupir d’air.

– … mes jambes ?

– Quoi ?

– Si ce sale cafard est mort, qui va me remboîter ?

Coline passa une main embarrassée dans sa blonde chevelure. Elle voulait mettre les bouts au plus vite, le problème c’est qu’il en manquait un au puzzle. Ficus savait où était l’autre partie. Vivant il aurait peut-être pu lâcher le morceau contre quelques concessions qu’elle n’osait même pas imaginer, or il avait passé l’arme à gauche. Lionel Gaillard était d’ailleurs en train de s’en assurer, accroupi près du corps. Dans cette posture il lui faisait penser à un flic de série américaine. Ces polars formatés s’ouvraient la plupart du temps sur une scène de crime. En l’occurrence ici, l’auteur ou plutôt l’autrice n’était pas à chercher très loin. Non contente d’avoir frappé un grand coup Naïa en donnait d’autres dans l’eau avec sa nageoire.

– Attends-moi là, je reviens, dit Coline après un bécot à sa moitié.

– Ok, je bouge pas. En même temps, je vois pas comment je pourrais.

Elle remarqua l’Escamoteur qui errait dans la grotte tel un zombie dégoulinant. Il pesait chaque pas, donnant l’impression de fouler les décombres d’une explosion. Elle s’avança vers lui, posa une main sur son épaule humide.

. – Çà va Yann ?

Il la regarda avec des yeux absents, erratiques, lui faisant craindre une commotion l’espace d’un instant. Puis une lueur se ralluma au fond de son regard, rassurante, un peu comme la fenêtre éclairée d’une maison que l’on sait toujours habitée.

– Oui, répondit-il d’une voix blanche. Oui, je crois. Et toi, tu n’as rien ?

– Je devrais survivre.

Elle lui donna une tendre accolade. Le pauvre revenait de loin. Naïa aussi, sans doute d’encore plus loin à la nage. Son intervention tenait du miracle. Si elle avait pu, la jeune terrienne lui aurait embrassé les pieds en l’appelant son altesse « sirènissime ».

Accroupie au bord de la rivière, elle attendit que la nymphe finisse ses vrilles aquatiques et vienne sa rencontre.

– Salut toi… fit cette dernière en s’accoudant au rebord rocailleux.

– Mon ange-gardien, tu m’as encore sauvé la vie ! Comment tu nous as retrouvés ?

– Grâce au trident. Il m’a envoyé ses ondes. Je me suis dit que tu devais avoir besoin d’aide. J’ai rappliqué dare-dare et alors j’ai vu cette grande brèche.

Coline revit ce moment critique où ses amis et elle avaient dû se colleter avec un arbre-cerbère. Par chance ils étaient armés, et même jusqu’aux dents d’un certain point de vue. Juste trois dents, mais suffisamment puissantes pour ouvrir une faille géologique une fois plantées dans le sol. Un frisson la traversa à l’idée que celle-ci aurait pu tous les engloutir.

Une deuxième question la taraudait.

– Mais comment t’es arrivée jusqu’ici ?

– En remontant le cours d’eau. Il se jette un peu plus loin dans l’océan, répondit la sirène. (Désignant ses compagnons de route d’un mouvement de menton.) C’est lequel ton chéri ? Tif ou Tondu ?

Un hoquet hilare la secoua. Très vite son estomac se tapa une autre barre, plus douloureuse. Ses récentes émotions fortes lui avaient noué les entrailles. Elle grimaça, une main sur son ventre.

– Aucun des deux. Le mien est à l’intérieur de cette boite là-bas, seulement il lui manque un morceau. Ma fille, t’attendais-tu à dire une chose pareille, ne serait-ce même qu’encore ce matin ? Est-ce que tu as vu le même genre de caisse sous l’eau?

– Je ne crois pas, sourcilla sa bienfaitrice. Mais je vais replonger pour m’en assurer.

Et d’ajouter en papillotant des paupières :

– Ah la la, qu’est-ce que je ferais pas pour toi !

Naïa partit aux renseignements. Coline suivait ses mouvements gracieux quand elle sentit se poser une main sur son épaule.

– Tu t’es fait une nouvelle copine ?

Elle tourna la tête vers Lionel arrêté à son niveau. Un vrai chien mouillé, le marcel collé au torse. S’il ne trouvait pas autre chose à se mettre il serait encore humide à quatorze heures. Pendant un dixième de seconde, elle le trouva très sexy.

– C’est ma bonne fée.

– L’autre Gargamel a rejoint ses ancêtres, mais ça ne nous dit pas comment rentrer chez nous.

– Moi ze sais, fit une voix derrière eux.

Ils se retournèrent d’un seul bloc. Campé sur ses jambes, Ficus jonglait avec la stalactite supposée l’avoir fatalement touché, fébrile comme un lanceur de couteaux. Radieux, il s’était refait une cerise ; ni confite ni déconfite contrairement à toutes les mines réunies. Seigneur, ce cauchemar ne prendra-il donc jamais fin ? s’affligea Coline en étreignant le policier.

–Ze mime bien le mort, hein ?… Mais ze peux faire plus fort !

La crapule pétait la forme et pouvait même se payer le luxe d’en changer. Il se transforma alors en quelque chose d’autre.

Les aventuriers de la malle (25)

dans l’épisode précédent: Nos trois héros ont retrouvé Lucas dans la Grotte de la vérité. Ils ont fait connaissance par la même occasion de Ficus, magicien et maître des dimensions, qui met au défi l’Escamoteur de ressortir tout seul d’une malle d’Houdini en trois minutes. S’il réussit, ses compagnons et lui seront renvoyés dans leur monde. Le chronomètre est enclenché.

Les voies du Seigneur sont impénétrables, dit-on. Yann espérait que son nouvel environnement serait aussi hermétique. La moindre infiltration, et tout pouvait partir à vau-l’eau. De l’eau douce très certainement qu’il aurait le temps de déguster tasse après tasse.

Il avait très vite compris la situation en se sentant tanguer. Si je m’en sors, ce petit salaud va m’entendre ! – Coline, mon cœur bat pour toi ! cria-t-il dans sa prison. Ça aussi, ça devait sortir. Un poids en moins, mais pas de quoi le remonter à la surface. Que pourrait te répondre la principale concernée ?Mon cœur est pris. Impressionne moi et botte le train à cet avorton ! Ce galopin sans âge méritait non seulement une bonne fessée mais avait bien besoin de se faire confesser. Ne serait-ce que pour le salut de son âme sadique. Après tout, flotte avouée à moitié pardonnée.

Chaque chose en son temps, d’abord retirermes menottes.

Trois minutes, compte à rebours enclenché. En trois minutes, on pouvait cuire des œufs à la coque. Les deux siens, précieux bijoux de famille, se recroquevillaient dans son pantalon de scène. Il ne serait pas dit que c’étaient ceux d’une poule mouillée, du moins tant que la malle restait étanche.

A quoi tenait la réussite d’un tour d’évasion? La recette de l’Escamoteur : mettez-y du travail acharné, un peu de talent et accessoirement un faux talon où planquer un passe. Encore fallait-il posséder les bonnes chaussures, ce qui n’était hélas pas le cas. Damned !

Ok, réfléchis.

Il chercha dans ses poches une trombone, une tige de fer, n’importe quoi permettant de crocheter un cadenas. Seules trouvailles : du fil à coudre, un vieux bouton, des mouchoirs en tissu. On n’était jamais trop prévoyant, ceci dit dans sa situation ça lui faisait une belle jambe. Ah ! Il oubliait une poche derrière. Pas facile d’y accéder avec des menottes au poignet. Au prix de quelques contorsions, ses doigts effleurèrent un petit objet métallique aux formes rondes. La pêche fut assez technique, mais se révéla profitable. C’était la barrette à cheveux que lui avait offert la petite Calicia. Toujours utile quand on était mal barré, ce qui était justement le cas. Dieu te bénisse ma puce, pensa-t-il en recourbant l’épingle pour faire un crochet. Puisse-t-il en tirer son épingle du jeu.

Cette bougresse de serrure lui donnait du fil (de fer) à retordre. Après plusieurs essais infructueux, il dut se rendre à l’évidence . Ça n’allait pas marcher. Un jeu d’enfant qu’il prétend l’autre tordu, je t’en ficherais ! remâcha l’Escamoteur. C’était comme certaines ouvertures faciles, sans un ouvre-boîte on pouvait rester à côté. Ou plutôt dedans, en l’occurrence.

Quand on avait les menottes bien en main mais pas la situation, la manière forte restait une option. Car quitte à être dans le dur autant y taper allégrement ! De cette façon peut-être briserait-il ses liens ? Peine perdue, du matériel à toute épreuve.

Quelle connerie d’avoir accepté ce challenge. Tu savais que tu n’avais pas encore le niveau !

Il invoqua le maître de l’évasion, son mentor spirituel. Houdini,si tu m’entends, frappe trois coups. J’ai vraiment mais alors vraiment besoin de toi ! Un ultime recours qui en disait long sur son désarroi. Sans grande surprise, son appel occulte resta lettre morte. La Mort pour sa part ne frappait qu’une fois, et entre quatre planches ça serait progressivement.

Non, Ficus va finir par me remonter et rouvrir la malle, il n’est pascruel à ce point là !

Un magicien un tant peu soit respectable devait porter assistance à un confrère. Il voulait croire qu’un cœur se cachait au fond de ce chenapan, et pas une pierre froide de celles avec laquelle on leste les cadavres. Le sien battait toute la mesure du péril tandis qu’il œuvrait à détacher ses chevilles. Le « corps à corde » tourna finalement en sa faveur, les liens étant un peu lâches. De toutes les forces de ses jambes enfin libres, il essaya d’enfoncer le couvercle. Les cadenas tenaient bon. Des suppliques ponctuaient ses coups acharnés qui ébranlaient la chape en métal.

– Sortez moi de là !

***

A la surface, personne n’entendait l’appel du pied. On scrutait la rivière, voulant croire l’Escamoteur capable de se tirer d’affaire. Après tout l’homme n’en était pas à son premier tour. La trotteuse des secondes non plus, et elle les enchaînait invariablement. Jusqu’au bout, les regards guettaient une réapparition, ou ne serait-ce qu’un frémissement dans l’eau

A l’expiration du compte à rebours Coline essaya de négocier un délai supplémentaire, une rallonge dont le myrmidon, d’un certain point de vue, aurait bien eu besoin.

– Enfin, laissez-lui encore un peu de temps ! Personne ne peut réussir une prouesse pareille en trois minutes.

– L’éternité même ne lui suffirait pas, déclara Ficus, un sablier brandi de se main gauche. Impossible de s’évader à moins d’avoir le passe. Et c’est moi qui l’ai.

Il tira le sésame d’une poche de son pantalon. Une clé démesurée. Les spectateurs se demandèrent comment il avait pu bien la loger dans un aussi petit falzar. Mais ils n’étaient pas encore au bout de leurs surprises, car outre les cadenas, cette clé ouvrait des appétits. Lentement Ficus la fit glisser au fond de son œsophage. Sa bouche, pour l’occasion, avait décuplé sa capacité d’accueil. Large, béante à tel point que ça devait faire courant d’air avec la cave. Ce qui pouvait conduire à nous demander par quel bout ressortirait le corps étranger. Lionel Gaillard avait décidé de la question, dut-il employer la manière forte.

. – Toi le pot à tabac, je vais te la faire recracher ta clé !

Il pensait renverser le rapport de force avec son gabarit, mais il se fourrait le doigt dans l’œil. L’autre n’eut d’ailleurs qu’à lever l’index, pour le projeter au tapis cinq mètres plus loin.

Sonné, à terre, Lionel regarda les choses à l’aune d’une lucidité encore chancelante. Cet ancien boxeur n’était pas sans savoir l’importance du mental dans un combat. Or, Ficus avait élevé le sien à un niveau télékinétique. Personne ne pouvait lutter, à part sans doute un Jedi.

– Lionel, tu n’as rien ? s’affola Coline en accourant vers lui.

– Non, ça va… Des bleus de plus.

Et le bleu il l’aimait d’Auvergne, uniquement.

Sa partenaire s’interposa en arbitre indignée dressant à pleine voix le carton rouge. Au delà des coups bas, les dés étaient donc pipés depuis le départ. Comment avait-elle pu faire confiance à ce saligaud ?

Pour marquer des points, Coline se dit qu’il fallait changer de stratégie. Le souvenir d’un film sur un serial killer lui dicta une nouvelle approche, psychanalytique. Elle le regarda droit dans les yeux et eut ces mots.

– Ficus, plus je te regarde et plus je vois un petit garçon qui veut attirer l’attention sur lui. Un enfant en manque affectif. Ta mère t’a rejeté, Ficus  ?

Ce genre d’analyse à l’emporte-pièce, quand elle touchait un point sensible pouvait mettre les tueurs très en colère. Au cinéma, généralement c’était un point de bascule. Mais pas là. Le marmouset le prit bien, très bien même, au point d’éclater d’un rire dément.

– Ze n’ai pas de zénitrice. Seul l’univers m’a conçu.

Oui, et ben la lune t’a bercé trop près du mur, si tu veux mon avis , pensa Coline.

– Bon, et maintenant ? Quel sort tu nous réserves? demanda-t-elle.

Les idées devaient se compter sur les doigts d’une main. Le méchant organisateur eut l’air de les passer en revue, examinant ses francforts boudinés. Puis, il releva la tête et répondit :

– On verra ça demain. D’ici là ze vous donne quartier libre… enfin, libre si ze puis dire.

– A la bonne heure. On retourne se coucher, pendant que d’autres s’éclatent en boîte ? lui renvoya Lionel avec un sarcasme de bon aloi.

– Ouais, tu parles d’une éclate ! commenta Lucas resté au premier degré.

L’Escamoteur pouvait être en grand péril, Ficus ne daignait pas lever le petit doigt. Assis sur une pierre, il entreprit de se polir les ongles. Il sifflotait gaiement. La lime à la joie en somme.

– Si vous voulez rejoindre votre ami, ne vous gênez pas, dit-il enfin.

– Et comment ! cracha le flic en se baissant pour ramasser une caillasse.

Coline crut d’abord qu’il allait jeter sur l’inhumain.

– Je le laisserai pas crever comme un rat !

Et alors il plongea dans la rivière souterraine.

***

Depuis tout petit, Yann Meunier faisait des rêves agités. Au réveil sa chambre en portait plus ou moins les stigmates : draps défaits, lampe de chevet renversée. Sa maman arrivait après la bataille, remettait un peu d’ordre à tout ça, à ses mots fiévreux et décousus, trouvant toujours les siens pour le rassurer. Sa mère veilleuse, ainsi qu’il l’appelait. Son soutien indéfectible aux côtés de son père, sans qui il n’en serait peut-être pas arrivé là, en train de tâtonner dans une caisse à la recherche d’un improbable interrupteur. Long avait été le chemin entre l’ombre à la lumière. Plus court dans le sens inverse.

Une sueur froide lui glaçait l’échine et son cœur galopait à tombeau ouvert. Non, hermétiquement fermé le tombeau, et c’était bien là le problème. Selon son estimation du temps toute relative, les trois minutes devaient avoir expiré. Prochainement son tour sauf, à moins que le bourreau n’en décidât autrement.

Sa tête bourdonnait encore de ses propres cris. En filigrane, comme prisonnières elles aussi, des voix réminiscences, fantomatiques. Enchevêtrées. Coline, Lionel et Ficus parlant les uns sur les autres. Il tendit encore l’oreille. Les rires de Sofiane sa nièce qui voulait faire magicienne plus tard « comme Tonton ». Sa sœur Camille remettant le sujet sur la table pendant le dernier repas de Noël : « Quand vas-tu te décider à fonder une famille ?A vouloir faire passer ta passion avant tout le reste, tu finiras ta vie seul. » Un ange était passé. Il n’avait jamais été aussi près d’en revoir un en chair et en os. Non, pas maintenant ! Pas dans ces conditions  ! Il frappa du pied la chape, résolu à remettre les pendules à l’heure. A s’en faire mal.

Tant qu’on sent quelque chose, on n’est pas mort.

S’il devait en prendre le chemin, puisse-t-il trouver un raccourci qui abrégerait son calvaire. Le sien peut-être, mais pas celui des autres. Car longtemps après son dernier souffle, ses proches retiendraient toujours le leur, suspendus aux nouvelles, à un signe de sa part. Ses coups assénés dans le couvercle ne devaient pas suffire.

Pourtant, une réponse finit par lui arriver. D’abord, il pensa à un écho. L’Escamoteur se figea et écouta.

Oui, quelqu’un était bel et bien en train de cogner contre la malle. Ficus se portait-il à son secours ? Tant d’égards portés par une créature aussi toquée l’aurait quand même grandement étonné.

– Ouvrez, qui que vous soyez ! Je vous en supplie !

Le temps pressait, sa respiration commençait à devenir difficile.

***

Autant dire qu’il y avait péril en la demi-heure. Peut-être même moins. Lionel ignorait combien de temps un homme pouvait tenir dans un tel espace aussi confiné. En revanche il connaissait ses propres limites en apnée; 184 secondes, record au dernier entraînement. Son coach au bord du bassin ne l’avait pas laissé souffler. A peine remonté: «  Pas mal. Maintenant tu m’enchaînes dix longueurs. » Et lui, de répondre par du Francis Cabrel  presque dans le texte: «Çà continue enchlore et encore… »

Mais cette fois c’est un sale cloporte en tweed qui tenait le chrono. L’eau déformait sa silhouette contrefaite vue du fond. L’effet d’optique d’un verre rempli aux reflets bleu émeraude.

Tout sauf le grand verre de l’amitié.

Le pauvre Yann n’avait pas moins commencé à trinquer, seul, bien en peine pour se libérer. Lionel l’entendait tambouriner désespérément dans son sarcophage immergé. Lui même s’employait à casser les cadenas extérieurs au moyen d’un gros caillou effilé. Un boucan aquatique à rendre les poissons marteaux ou bien les requins-scies. Mais avec des si on mettrait Paris en bouteille – ou un prestidigitateur en boîte, ce qui était justement déjà fait. Sortir le monsieur restait une autre affaire.

Son cœur battait à tout rompre. En dehors des cadenas d’une résistance manifeste. Un flingue chargé aurait pu régler la question. Une bonbonne d’oxygène eut été un auxiliaire au moins aussi précieuse. Mais il n’avait ni l’un ni l’autre.

Au bout d’un temps difficilement appréciable, le plongeur dut refaire surface, reprendre une bonne gorgée d’air. Quoique tout bien considéré, il respirait encore mieux en profondeur. Les rires puérils et stridents de Ficus, à chacune de ses remontées en solitaire, lui serraient les poumons. Ce cafard démoniaque le regardait s’épuiser avec une jouissance non communicative.

Il voyait Coline ronger son frein, démangée par l’envie d’intervenir. Chaque fois elle s’avançait un peu plus du bord, sans trop savoir si elle devait lui tendre la main pour le hisser hors de l’eau ou plonger à son tour. Il l’en savait capable.

– Ça va aller, attends ici, lui assura l’apnéiste entre deux grandes inspirations.

Et il disparut à nouveau. Son troisième essai, le bon espérait-il tout en nageant vers le coffre. Loin d’imaginer qu’au dernier moment une femme lui grillerait la politesse par la gauche.

Un refus de priorité doublé d’une queue de poisson caractérisée. La plus belle qu’il eût jamais vue ! Et le reste était à l’avenant. Soudain c’est comme si plus rien n’existait, pas même ce maudit coffre avec son prisonnier. Subjugué, pareil à un lapin pris dans les phares d’une voiture, Lionel regardait la créature lui tourner autour tel un dauphin joueur.

La sirène parlait le langage du corps. Et quel corps ! Si le plongeur avait ouvert la bouche, rien n’en serait sorti, à part sans doute des bulles remplies d’onomatopées, du genre : wouah ! Tous les mots auraient été superflus. Elle-même ne portait que le minimum. Des coquillages en guise de cache-tétons. Encore trop au goût du contemplateur dont le regard s’emmêla l’instant d’après dans sa longue chevelure verte ondoyante. Et entre les deux ce visage d’ange. Certainement la partie anatomique qui allait signer sa perte.

La petite voix de sa conscience voulait l’alerter, mais la sirène lui avait volé la fréquence. Elle trouva un autre canal encore libre. Ficus te tend ses filets. Ne t’y laisse pas prendre ! Le signal suffit à le ramener sur terre, si l’on peut dire. Il rouvrit les yeux. La pierre serrée dans sa main, à s’en blanchir les phalanges, il nagea jusqu’au coffre.

Ne la regarde plus !

Il voulut reprendre sa besogne lorsqu’une main arrêta son geste. La femme aquatique lui avait mis le grappin. Alors la terrible certitude se fit jour en lui que les cadenas résisteraient mais que lui, pauvre Humain, céderait à la tentation. De gré ou de force.

L’étreinte se relâcha. Il reprit aussitôt ses distances et la dévisagea. Ses grands yeux bleus espiègles l’auraient mené au bout du monde par le bout du nez qu’elle avait fort joli d’ailleurs. Le charme opérait sans besoin d’ouvrir la bouche. L’ouverture du coffre était une autre paire de manche. Mais pas pour l’envoûteuse, laquelle après son petit jeu prit les choses en main. D’un coup sec avec la main, elle fit voler en éclats le premier cadenas. Jusqu’ici incapable de la moindre réaction, comme dans un rêve éveillé, Lionel reprit sa lucidité.

La sirène était de son côté !

Les aventuriers de la malle (24)

dans l’épisode précédent: Entrés dans la Grotte de la Vérité, nos trois héros y rencontrent Ficus, magicien surnaturel, que l’Escamoteur reconnait comme celui qui lui a vendu la malle. Mais où peut bien être Lucas?

– Suivez-moi, enjoignit simplement le gnome.

Stop ! Tout ce chemin pour être encore une fois baladée ? En larmes, la jeune opératrice téléphonique – dans une autre vie- ne ferait pas un pas de plus. Lionel Gaillard le fit pour elle. Vers elle. Il lui offrit son épaule trapue, toujours prêt à se mouiller pour ses beaux yeux. Certes, au risque d’être repoussé un peu sèchement. La souris accepta l’étreinte. Ce n’était pas ce qu’elle appelait serrer le bonheur, mais les bras du policier étaient réconfortants.

– Courage, c’est pas le moment de flancher. Si on reste là, ce tordu serait capable de nous changer en stalagmite… ou en stalactite, au choix. Entre nous, j’ai du mal la tête en bas.

La stratégie de l’humour porta ses fruits, au-delà même des attentes initiales. Souriant à travers ses larmes, elle gratifia son partenaire d’un baiser furtif sur la joue.

– Merci Lion, lui souffla-t-elle.

Une tradition ancestrale voulait qu’on s’embrasse sous le gui(de). Mais le guide en question avait déjà disparu dans une galerie, une torche à la main. Personne ne voulait passer le réveillon ici. Du moins pas L’Escamoteur, qui sut bien le rappeler.

– Hé ho il faut y aller, Ficus part sans nous  !

L’artiste se sentait, à vrai dire, un peu mis sur la touche. Lui aussi aurait voulu chuchoter à la demoiselle des mots d’humour. D’amour. A condition encore de piocher l’inspiration là où elle se trouvait. C’est à dire ailleurs que dans son chapeau vide. S’il l’avait secoué, rien n’en serait tombé, si ce n’est à la rigueur quelques cheveux morts. Au moins j’en aitoujours sur le caillou. Yann garda pour lui cette pique facile et gratuite. Il ne s’agissait pas de se tromper d’ennemi.

Le jeune homme prit l’une des torches allumées en cercle et ouvrit la marche, du pas de celui qui ne baisse la tête en aucune circonstance. La configuration de la grotte l’obligeait à s’en tenir strictement au sens figuré. Le passage emprunté par le gnome devait faire moins d’un mètre de haut pour, tout au plus, soixante centimètres de large.

Le boyau distillait ses bruits de couloir, tels que le plic-ploc des gouttes d’eau suintant du plafond. L’éclaireur progressait le dos voûté, l’oreille sur le qui-vive. Au bout, une douce lueur repeignait les ténèbres. Loin de le rassurer car ça ne présageait pas à quelle sauce ses amis et lui allaient être mangés. De la part d’un puissant saucier, il devait s’attendre à tout. Il se figea, plus tellement sûr de vouloir continuer. Mais trop tard pour rebrousser chemin. Ses camarades le poussaient au train.

– Tu parles d’un endroit. C’est un coup à devenir claustrophobe, grommela-t-il.

– Tu causes trop « phobe », avance ! fit une voix bourrue derrière lui.

– Ho ho… Très en forme, dis donc !

Tout le monde, bien que fatigué, en gardait encore sous le pied. Du sable et de la terre argileuse accroché aux godasses. Coline marchait pieds nus. Si jusqu’ici elle n’avait pas lieu d’en souffrir car le sol était plutôt lisse, des complications topographiques l’attendaient tout au bout.

Le couloir menait à une deuxième salle souterraine. Plus vaste et lumineuse que la première. Des stalactites descendaient de la voûte. Innombrables, cylindriques comme les tuyaux d’un immense orgue minéral. Sauf qu’aucun son n’en sortait. Les seuls soufflés étaient les trois spectateurs en découvrant cette cathédrale naturelle. Le baptistère y occupait un volume remarquable. Et encore, on n’en voyait qu’une partie. Une rivière bleu-vert, presque émeraude, faisait un coude plusieurs mètres en contre-bas avant de disparaître au loin, sous la roche.

Qu’on soit grenouille de bénitier ou non, ça valait largement la peine d’y faire un saut. Coline n’avait, en tout cas, jamais rien vu de semblable, et elle n’en était pas à sa première grotte. Les circonstances l’empêchaient cependant d’apprécier pleinement le moment.

Arrêt sur le mage… Si tant est que Ficus rentrait dans cette prodigieuse catégorie. L’épatant, en toute humilié, se voulait plutôt l’égal d’un dieu. Il faut dire que ses tours marchaient du feu de lui-même. Il préparait d’ailleurs une nouvelle prestation sur la berge du cours d’eau. Une bande rocailleuse, tout juste assez large pour y loger des accessoires familiers au monde de la magie.

L’Escamoteur remarqua une caisse d’emballage en bois, grande ouverte. Une autre plus petite était posée à côté, d’où sortait une tête. Celle d’un homme, de ce que pouvait en voir le magicien. Apparemment le sale gosse s’était trouvé un assistant. Il leur faisait signe d’approcher, une scie à la main.

– Ze vous en prie messieurs dame, rezoignez moi.

Le fieffé coquin voulait la jouer à pile ou fosse. Mais comment y descendre sans se rompre le cou ? Lionel montra la voie. Il fallait d’abord longer une saillie dans le roc. Ensuite le parcours devenait un peu plus technique. Le pied devait trouver le bon point d’appui jusqu’en bas, et gare à ne pas en rater un seul. Par deux fois, Coline manqua de glisser. Sans chaussures, ça n’aidait pas. Heureusement Yann fut là pour la retenir. Ficus guettait le faux pas avec une jubilation manifeste, sourire malin aux lèvre. Le diable l’emporte ! pensa-t-elle. Lui, se déplace où il veut,d’un claquement de doigt ! La jeune femme l’imaginait bien sauter d’un rebord à l’autre, aussi aisément qu’un personnage de jeu de plate-forme. Dans l’univers Mario il aurait été le Boss final et elle, pourquoi pas la princesse Peach ? Mais sans sa fameuse robe inspirant cette conclusion vestimentaire à un ami après quelques bières. « Elle a pixel-là à se mettre…. Pixel, plus qu’celle… hé, vous avez compris ? » Ce à quoi elle avait répondu que ça valait autant pour le plombier moustachu et son immuable salopette.

La blondinette de Nintendo se serait montrée vaillante, ça n’aurait pas fait un pli sur sa robe rose bonbon. Seulement Coline n’avait ni ses atours, ni ses pouvoirs, à la merci d’un game over définitif.

Nos trois braves arrivèrent tant bien que mal en bas où une surprise de taille les attendait. Assez grande du moins pour se demander comment elle arrivait à tenir dans une boite aussi exiguë. Démonstration était faite qu’avec une scie on pouvait mettre non seulement Paris en bouteille mais un homme de taille moyenne. Un mètre soixante-quatorze, la dernière fois que Coline l’avait mesuré. Moitié moins maintenant.

– Lucas !

Oui, c’était bien lui, en partie. Elle voulait son fiancé et ce diablotin lui servait une demi-portion !

L’amputé aurait reconnu cette voix entre mille.

– Coline ?

Il se tortillait dans sa camisole en bois, relevait la tête, cherchant du regard tantôt sa promise tantôt son autre moitié partie dieu sait où. Le trucage, pour autant qu’il s’en agissait d’un, était à couper le souffle. La dulcinée chancela d’émotion, s’appuya à l’épaule de Lionel, se ressaisit aussi vite. Si ses jambes flageolaient, c’était la fin des haricots.

Elle s’avança vers le prisonnier, le palpitant en surchauffe. Il la regarda, ouvrit sa bouche mais rien n’en sortit. Ses mots étaient-ils aussi entravés ? Elle les libéra d’un baiser jeté sur ses lèvres sèches. Sa main fébrile caressa ses joues blêmes et creuses, passa une main dans ses cheveux désordonnés trempés de sueur .

– Mon Lucas… Je suis si heureuse !… Ça va  ?

– Qu’à moité… enfin, racccouci-couça… Et toi, chérie ?

– Exténuée…Tu te sens comment là-dedans ?

– Bizarre. Mes jambes me répondent… mais de loin. C’est une sensation indescriptible.

– On va te libérer, je te le promets.

L’Escamoteur l’aida à ouvrir la boite. Il connaissait le truc de l’assistant coupé en parts égales. Un double-fond, un corps recroquevillé, et l’illusion était parfaite. Or, l’expérience avait été poussée dans ses plus extrêmes retranchements. Aussi extraordinaire que cela put paraître, le cobaye avait réellement donné de sa personne. Un bon morceau à tout le moins, scié proprement, sans bavures.

Coline voulait croire que c’était partie remise… à son propriétaire, s’il vous plaît ! Une restitution au bon vouloir d’un myrmidon malfaisant. Juché sur une malle, les pieds ballants, ce dernier jouissait du moment. Le regard homicide, la jeune femme entreprit de lui effacer une bonne fois pour toutes ce sourire sadique. Lionel l’arrêta en posant une main ferme sur son poignet. Il entama une médiation avec Ficus, d’un ton froid et posé.

– Ça y est, vous vous êtes bien amusé ? Maintenant soyez gentil, rassemblez ce monsieur et renvoyez- nous à bon port.

– Patience, mes amis. Il vous reste une dernière épreuve.

Fi ! Coline jeta l’éponge et quelques mots d’oiseaux par la même occasion.

– Non mais faudrait voir à pas trop pousser le bouchon ! Nabot ! Tu te crois peut-être l’égal des dieux, mais tu n’es que leur bouffon, rien d’autre !

La bave de la blanche colombe glissa sur le crapaud. Du moins Ficus n’eut pas l’air plus froissé que son costume écossais dont il épousseta les manches avec indifférence. Yann esquissa un geste d’apaisement. Selon lui, il pouvait être dangereux d’insulter un dieu dans l’exercice de ses fonctions, d’autant quand celui ci faisait la pluie et le beau temps. Du crachin à vrai dire, car le zozoteur postillonnait par dessus le marché.

– Quelle épreuve ? Qu’est-ce qu’on doit faire ? demanda l’Escamoteur.

– Qu’est-ce que tu dois faire ? corrigea la créature en pointant un index vers lui.

L’humble magicien sentit sa pomme d’Adam monter/descendre jusqu’à se bloquer entre deux étages. Le gnome l’aurait braqué avec un 9mm, c’eût été du pareil au même. Il serra les poings en attendant la suite. Une chose était sûre, son hôte en avait dans les idées.

– Tu veux libérer tes amis ? Alors tu dois d’abord t’évader de cette malle.

Yann desserra un col déjà déboutonné. Un filet de sueur tiède lui coulait entre les omoplates. Il s’était certes donné pour défi de faire sauter tous les verrous du possible, ou du moins en donner l’illusion ses spectateurs médusés, or ceux là paraissaient vraiment solides. Il en compta cinq du côté visible de la caisse. Et comme si ça ne suffisait pas, son persécuteur agitait une paire de menottes avec un grand sourire coquin. Son cœur lui semblait tambouriner déjà contre le couvercle en métal.

– Non mais vous décon…nez ? trouva-t-il à prononcer, la voix tremblotante.

Sa dernière syllabe s’étrangla au fond de sa gorge.

– Z’en ai l’air ? Le zour où tu ze t’ai vendu la malle, tu m’as dit : « Ze veux m’imposer, me faire une place. » Et donc, en voilà une ! lui indiqua son hôte. Certes peu confortable, mais pour progresser il faut sortir de sa zone de confort.

L’art de l’évasion, aussi appelé escapologie, ne se maîtrisait pas en un simple claquement de doigt, sauf à s’appeler Ficus. Yann en savait quelque chose, lui qui s’y exerçait depuis des mois. Il n’était pas encore vraiment au point, loin s’en faut. Ça viendra avec le temps et la persévérance, se répétait-t-il. Or, son rival le mettait au pied du mur, voire du cercueil si les choses tournaient court.

– Parce que jusqu’ici c’était une promenade, peut-être ? se récria Coline. Tu le prends peut-être pour un magicien en carton ? Mais, que je sache, tes monstres ne l’étaient pas, en carton ! Il s’est tenu à nos côtés, nous a tirés d’affaire bien des fois. Tu ne mesures pas sa valeur !

Cette plaidoirie dithyrambique toucha notre homme au plus profond de lui. Les éloges le mettaient toujours mal à l’aise, parfois jusqu’à ne plus savoir où se mettre. Ailleurs que dans cette malle des Indes en tout cas. Avec un aplomb de façade, il retourna le défi à son adversaire en désignant le coffre.

– Je t’en prie, après toi Ficus. Démontre nous que c’est un jeu d’enfant.

Sa manœuvre dilatoire se retourna contre lui, tel un boomerang.

– Et comment ! Un bambin s’en sortirait, avec un tant soit peu d’entraînement. Alors pour un mazicien de ton espèce, ce ne peut être qu’une formalité, n’est-ce pas ?

Yann se sentit déjà pieds et poings liés. Son esprit se débattait sur la meilleure posture à tenir. Fondre en larmes et perdre la face aux yeux de tous ? Sa dignité lui fit un devoir de relever le challenge, non sans poser ses conditions.

– Je n’utilise que du matériel homologué, décréta-t-il, intransigeant.

– Tiens, vérifie ! dit le gnome en lui jetant les menottes.

Il attrapa celles-ci au vol, les examina attentivement. Une réplique à celles du grand Houdini, assorties de chaînes et de cadenas. S’en défaire n’était pas une mince affaire. A s’arracher les cheveux, si tant est encore d’y arriver avec des entraves aux poignets.

– Vous utilisez ce modèle dans la police ? demanda-t-il à Lionel.

– Non. Sur ce coup là, mon vieux, je ne te serai d’aucune aide.

– Et toi Coline ? Pendant tes soirées coquines ?

Elle agita l’index en essuie-glace en réprimant un rire nerveux. Il serait au moins parvenu à ça, tracer un sourire sur son visage éprouvé.

– Hé ho, je vous entends ! intervint une voix non loin, depuis une autre caisse, ou ce qu’il en restait.

Pour le moment, songea Yann en considérant sa future prison, pas sûr que même des cris pouvaient en sortir. Ça lui rappelait un film de claustrophobie, à la légende toute trouvée : dans si peu d’espace, personne ne vous entend hurler. Tambouriner, peut-être. Autodidacte, l’Escamoteur s’était fait la main sur un modèle de malle similaire, bien loin d’imaginer que l’examen final lui tomberait dessus au détour d’une grotte.

Un grand café l’aurait bien décontracté. De préférence pas trop serré car il le serait bien assez entre ces quatre planches capitonnées. Imagine que c’est juste un lit. Des draps c’est facile à défaire, pas comme les pinces !Mais tu peux y arriver.Aide-toi, le ciel t’aidera, se dit-il pour s’encourager. Une main non miraculeuse se posa sur son épaule. Simplement celle du lieutenant Gaillard lui demandant:

– Tu vas t’en sortir ?

– Il le faudra bien. Je suppose que je n’ai pas le choix.

– Non, tu ne pourras pas y couper, confirma Ficus dont l’humour n’amusait qu’à moitié Lucas, déjà réduit à sa portion incongrue.

Tous se demandaient dans quelle mesure on pouvait faire confiance à un gnome hilare avec une scie à la main. Coline voulut y croire.

– Vous nous donnez notre parole qu’après ça, vous nous renverrez d’où on vient ?

– Promis zuré !

Résigné et concentré, l’Escamoteur s’installa dans la malle. Bientôt même le silence retiendrait son souffle. Il se revit enfant, regardant fasciné des tours d’évasion sur petit écran. Des performances toujours précédées d’un bandeau d’avertissement : ce numéro est réservé par un professionnel, ne le reproduisez pas chez vous. Il fallait être grand magicien, quoique pas trop quand même, car il dut s’installer en chien de fusil.

Son geôlier lui passa les menottes au poignet. Le métal était froid, ses mains potelées aussi, presque glaciales.

– Ze vais t’attacher les jambes.

Je t’en prie, fais-toi plaisir !

Le nain sortit une corde de son chapeau melon et lui ligota les chevilles. Après quoi il renversa le sablier.

– Tu as trois minutes pour t’extraire.

– Quoi ? C’est imposs… !

Mais déjà on n’entendait plus le reclus. Ficus avait déjà cadenassé le coffre d’un simple geste abracadabrant. Il le poussa jusque dans la rivière souterraine sans plus d’efforts.