Cette histoire a pour point de départ la publication Fermeture de Marlen Sauvage sur ses Ateliers du Déluge. Je me suis portée volontaire pour raconter l’histoire derrière ces volets verts. La première partie se trouve ici.
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Photographie : Marlen Sauvage
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Les mois passent, et les tic-tac des montres et des réveils rythment la vie du deuxième horloger au-delà du supportable. Il a le sentiment qu’ils l’interpellent continuellement, qu’ils raillent son incapacité à faire aussi bien que son père, de jour comme de nuit, toujours, toujours ces bruits, cette cacophonie incessante, ce chaos qui le rend fou, mais il lutte, et lorsqu’il décide de quitter sa maison quelques jours pour entendre enfin autre chose, à son retour il a la certitude qu’il est vraiment devenu fou.
L’horloger passe le pas de la porte, et ce qu’il prend d’abord pour du silence n’est que la seconde suspendue entre deux mouvements de trotteuse. Une toute petite seconde de répit à peine, une félicité qui lui fait espérer que tout peut rentrer dans l’ordre. Puis les centaines d’aiguilles avancent dans un seul mouvement, assourdissant, un fracas formidable qui heurte les tympans, et qui recommence, encore, encore ce tic-tac.
L’homme sait que c’est impossible : personne n’a remonté les mécanismes depuis plus de 48 heures. C’est donc bien qu’il perd la raison, même si d’autres ne tardent pas à lui affirmer que son père hante la maison, et qu’il ferait mieux de partir.
Lorsqu’il s’éveille aveugle, le fils de l’horloger comprend que dorénavant, il entendra le bruit du travail inachevé, du serment qu’il n’a pas su honorer, le son de cette maison maudite qui a fait mourir son père de désespoir et sa mère de tristesse.
Quelques semaines après, il est retrouvé pendu dans son atelier, les yeux blancs de cécité, la bouche déformée par les cris. L’histoire dit qu’il aurait tout préparé avant de perdre totalement la vue. Il aurait attendu le dernier moment pour passer à l’acte, en demandant pardon de n’avoir pas tenu sa promesse, et en hurlant qu’il continuerait à tout faire, où qu’il soit, pour terminer son travail.
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Depuis, la Boutique est calfeutrée. Personne n’a proposé de l’acheter. Les gens du coin sont trop superstitieux, d’autant plus que sa triste histoire ne s’arrête pas là.
Une trentaine d’années plus tard, attiré par la couleur verte des volets, inhabituelle dans la ville, un homme s’approche de la maison. Il la regarde, en fait le tour. Devant la porte, il s’arrête et colle l’oreille. Il entend quelque chose, mais ne sait pas dire quoi. C’est alors que la porte s’entrouvre. Il la pousse doucement, entre dans la maison. Quelques lampes sont allumées, et partout sur des étagères, des montres, des pendules et des réveils tictaquent, formant une douce mélodie qui rappellent au passant sa vie d’artisan horloger.
La porte se referme, et avant d’avoir le temps de s’en inquiéter, l’homme entend une voix, lointaine mais nette, qui lui ordonne de terminer le travail. Comme envoûté, il pose son pardessus et son chapeau, s’installe à l’établi, attrape un réveil et choisit ses outils.
Dehors, personne ne voit les lumières ni n’entend le moindre bruit.
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On dit que l’horloger œuvre depuis 50 ans, et que certains soirs, on voit une faible lueur émaner de l’atelier. Personne n’est allé vérifier, et personne n’a jamais rien entendu. Il paraît que celui qui perçoit les tic-tac ne peut pas résister à l’appel de la Boutique, et qu’il sera condamné lui aussi à honorer les commandes du pendu.
Je verrai bien.
J’ai toujours aimé ça, moi, le son des trotteuses.
29-30/12/2025
Et bonne année à tous !