Grandir ensemble

La petite a grandi. Nous sommes liées par je ne sais quoi maintenant ou comment le nommer. Elle m’appelle, depuis peu, par mon prénom, du moins sa dernière syllabe suffit “ÔôoRrr”. Elle ourle le O qu’elle prolonge par un roulement de Rrr, sa gorge en regorge, elle fait durer le plaisir de ces deux lettres qui sont les siennes, qui sont moi. Le plaisir de me nommer, en musique, avec un sourire, ou parfois un son qui dit “Oh…c’est elle” “Oh…comme tu es toi !”.

On ne sait pas, quand ils sont dans leur première année, à quel point ils se souviendront de tout dans les moindres détails, point par point, courbe par courbe, exactitude par exactitude. Chaque mouvement, chaque action partagée, chaque chant, cri, joie, soutien, tous les morceaux de temps greffés entre nos peaux comme des serments. Elle a tout enregistré, elle a tatoué notre union, elle en est faite autant que je suis faite de notre première année ensemble, celle de ses un an sur la Terre.

Le bébé que j’ai connu à un mois de vie a maintenant deux ans. Je l’ai vue dormir, je l’ai vue être malade, allongée sur mon ventre sans bouger avec une forte fièvre, la tenant enlacée pour qu’elle trouve le sommeil, gémissante, lourde étalée sur moi enfin assoupie. Je n’ai pas bougé durant trois heures, la nuit avait envahi la pièce, nous tenions bon sur le canapé, j’osais remuer un orteil parfois. Je n’avais pas d’heure, je n’avais que la mission de la calmer, de la laisser récupérer enfin. Papa est arrivé en retard mais je ne le savais pas. Aucune importance. Il a trouvé la maison noire et silencieuse, puis m’a deviné sur le canapé. A mis une mini lumière et s’est presque agenouillé d’étonnement et de remerciement quand j’ai chuchoté que je n’avais pas bougé depuis trois heures.

Je lui tenais la main dans la voiture, dans nos trajets journaliers, quand elle était encore à la place du passager, ma passagère préférée. Parfois éveillée, parfois s’endormant son doigt dans ma main. Elle a tout retenu, elle a tout gardé ai-je pensé tout à l’heure en la voyant pousser sa poussette, notre poussette, celle qui reste dans mon coffre, celle de “ÔÔorrr”. Elle courait en faisant des cris de joie comme je l’ai fait toute l’année dernière après avoir récupéré sa soeur à l’école. La grande courait se défouler sur le terrain de jeu et nous faisions la course avec la petite dans la poussette en hurlant des cris de Sioux, excitées comme des poux.

Elle parle un peu, des mots qu’on comprend plus ou moins, certains sont clairs, d’autres encore des ébauches auxquelles elle tient. Elle a toujours compris tout ce qu’on lui disait, tout, très tôt. Claire et forte dans son expression corporelle, non verbale, qui continue d’être prioritaire et délicieuse. On n’a pas envie que le langage vienne bousculer cet état primaire, le plus important, le corps parlant, sous toutes ses coutures. J’aime qu’elle soit cette petite fille communicante et terriblement émouvante. Elle a très vite voulu tout faire seule. Et de s’énerver si on pense l’aider quand elle ne le veut pas. Souvent elle n’a besoin de personne et le dit, le montre, l’impose. Elle m’épate quand je la vois avec un livre sur les genoux, tourner les pages avec soin, silencieuse, concentrée, belle, forte.

Obstinée, avide d’apprendre, de découvrir, seule, comprendre comment ça marche, comment on fait, seule. A force d’observation, de ténacité, d’expérimentations. Passionnément, précocement, enregistrer toutes les informations nécessaires à l’atelier perpétuel de la vie. Dans son lit, éveillée, elle n’a pas peur d’être seule et se repose jusqu’au bout du bout, comme elle aime, vacante, libre de sentir tout ce qui est autour d’elle.Nous avons partagé bien des siestes, moi sur son tapis, elle dans son lit. Observer un bébé qui dort est un bonheur sans fin, pour moi. Savoir qu’elle me survivra et verra la fin de ce siècle. Je n’y pense que rarement tant cela me bouleverse et m’électrise. Seule dans son lit, éveillée, elle me voyait couchée au sol, aussi ravie qu’elle. Je ne dis rien, elle non plus, on se sourit et on ferme les yeux, on les rouvre, on ne se regarde pas, on respire ensemble. De cela elle n’a rien oublié. Une harmonie, une complicité, une proximité rare. Pour moi qui ne suis pas de sa famille biologique. On s’est un peu fondé une famille. Du haut de ses deux ans tout neufs, elle sait que notre entente est une sorte de socle. Unique et sûr. Un état d’êtres qui grandissent ensemble.

Le risque

 

Mais quoi écrire. Pourquoi raconter ?

La nuit, le jour, les réveils avant le jour entre les nuits. Maintenant je dors volets ouverts, les rideaux me font une peau fine qui me suffit. Les placards sont pleins, nous avons bien appris la prudence et la non confiance en les lendemains. Les placards sont pleins, parfois un truc débile acheté dans cette panique collective : une boite de haricots rouges (nous n’achetons aucune conserve), un grand pot de confiture “Top Budget” qui ne contient que du sucre mais rouge. On les a mis sur une étagère à part, seuls, on a dit “ça on le mangera quand ce sera vraiment la guerre”. Des trophées de notre folie collective.

On y est passé, à la moulinette serrée, on a été cuits. Je ne connais qu’une personne qui a échappé à l’ambiance virussée, à la contamination des cerveaux, elle a de la chance. Mais non, pas trop, elle est bourrée de médicaments qui mettent une bulle de plexiglas entre elle et la réalité. Elle peut rester en dehors si elle le décide et elle avait décidé que le virus était une invention. Elle n’a souffert de rien, ou si peu, et aller au supermarché ne la broyait pas en deux ni quatre, nous, nous n’y sommes plus allés depuis le 16 mars où la folie était à tous les rayons. Seul, l’Homme ce jour là est devenu mort-vivant, explosé, sorti de son orbite. La pire expérience non humaine de sa vie, quasi.

On fut cuit. J’ai peu écrit. J’ai juste besoin de danser, d’écouter à fond de la musique, de rêver. Je vais mieux. J’ai regardé une vidéo d’un anthropologue qui m’a sorti de mon coma mental. J’ai retrouvé mes amours du boulot, ces enfants qui vivent comme toujours et m’ont transmis, en une journée ensemble, m’ont re-transmis le monde d’avant, la joie, la force, la confiance, la rigolade. J’ai cessé en presque 24h d’être une momie apeurée.  Cela s’est passé si vite que je n’ai plus rien compris de ce qui s’était passé durant deux mois, et pourtant c’était bien moi, c’était nous, c’était tous. Ce n’était pas un film. Et ce fut rapide, en 24h aussi, on avait été cuits bouillus. On était dociles et résolus en un tour de main, une poignée d’heures. Perdus. C’était une vie capturée, toute mon expression muselée, le désert des possibles. Ainsi nous avons mieux compris ce qu’est le manque de liberté et la terreur insensée. Une magistrate à la télé disait, hier c’est à dire deux mois après,  que ce fut de la “détention à domicile”, elle écope les conséquences tous les jours en comparutions immédiates. Violences, folies, hallucinations, mécanismes de socialisations et de vies communes explosés, sidérations, déroutes, agressions.

Certains vivent encore dans la peur, ne sortent pas, se réfugient. Nous sommes en contrecoups, à retrouver, mal, un peu, par bouts, ce qui nous faisait, après avoir tout remis sur la balance. Car oui,  “Qu’est ce qui nous faisait ?” “Qu’est-ce qui nous est essentiel ?”. Le ciel, les aimés, les lieux, la chaleur entre nous, le boulot, le partage ?  Qu’est ce qui nous fait nous ? Je suis maladroite. J’ai été déportée de mon centre déjà bien à la dérive. Je me suis vue pile électrique dès le réveil, explosant mes mots, mes actes, rapides, sans m’arrêter, bouillonnante d’anxiété. La peur de manquer, la peur de manquer, mais de quoi avons-nous besoin ? De quelle sécurité ? Bordel qu’est-ce qui te manquait tant ? Comprimés dans nos intérieurs, retenus, dans des seaux de peur, bien entretenus. Impossibilité d’écouter la radio, les infos hystériques qui nous veulent du mal, ne nous apportent plus rien, veulent nous tuer de peur, nous resserrent au lieu d’élargir nos horizons. J’aime la radio, j’aime y apprendre et rire, découvrir et rêver. J’avais perdu une amie de plus, je devais tout éteindre et me contenter encore de ce silence, ces absences. Pourtant j’aime être chez moi et les humains me fatiguent souvent trop car je les aime, je les écoute et je prends en moi toutes leurs joies et leurs peines et après une heure au téléphone ou au café, il me faut une demie-journée seule pour me récupérer, les absorber ces humains merveilleux et si différents avec lesquels je voudrais vivre, aimer, que je voudrais aider, bercer, consoler. Mais mon corps ne sait pas faire. Il me faut de l’humain à petites doses, sauf quand je travaille. C’est alors mon travail d’écouter, m’ajuster, aimer, donner, rire et construire, je suis payée pour le faire et les relations sont cadrées. C’est ce que je préfère.

Les humains sont des barques vacantes qui coulent et dansent sur nos eaux, merveilleux animaux, aussi beaux que laids, aussi faciles que détestables, imprudents et constructeurs, inventeurs et démolisseurs. D’eux-mêmes et des autres. Chacun nous sommes restés dans nos chambres et nos salles à manger, pétris d’incertitudes, manipulés par des pouvoirs scientifiques et politiques qui n’en savaient pas bien lourd et pétris eux aussi dans leurs incertitudes et paniques ont tenté de nous cadrer, nous consoler, nous garder vivants, nous tenir. Mais qui peut me garder vivante. Qui ? Qui peut te tenir au chaud, qui peut te garder saine et sauve ? Humaine qu’on aime, qui peut te soutenir, te porter, qui peut vivre à ta place, qui peut te contenir ? Ton esprit, ton corps, ton être, qui peut savoir qu’en faire ? Qui est là ? Qui est là pour l’autre et tous nous voulons entretenir cette illusion de faire barrage à la douleur, ta douleur, faire barrage à ta peur, empêcher ton malheur. J’ai même peur de t’aimer peut être, de t’embrasser, de mal t’aimer, de recommencer des erreurs. Saurais-je t’embrasser, me laisser aller, et si en nous laissant aller, nous allions vers un inconnu total. Irions-nous ? Faudrait-il alors tout exploser, reprendre sac et souliers, et marcher, marcher, endurer, risquer, risquer ?

 

Et vis

Il fait gris dehors, mais la tempête est fatiguée. Le balcon ne frappe plus de tous côtés, cognant comme un éléphant boxant la pluie, dans l’air, énervé. Les narcisses ont tenu, et les mésanges n’ont jamais cessé de venir picorer, toujours aussi malignes et vives. Et je ne dois pas oublier les merles, qui se foutent de la météo et de là où ils vivent, et qui chantent, debout, vaillants, et me pognent là dedans.

J’ai eu un balcon quand j’étais enfant, collégienne, plutôt, je crois que le collège est la passerelle entre enfance et adolescence. Ce balcon faisait la longueur de l’appartement neuf que mes parents avaient acheté, pour quitter une vieille maison de fonction, très belle, grande, farfelue en recoins et escaliers qui ont emplis mon imagination. Je crois que j’ai rêvé, il n’y a pas longtemps, que je retrouvais le papier peint de ma chambre d’enfant dans cette maison adorée. Je ne sais pas si je pourrais revivre en appartement. Je pensais que oui, mais cela dépendra vraiment du lieu, de l’environnement. Je vais quitter Paris, et ce balcon-ci, dans deux jours et je crois que je ne séjournerai quasi plus dans cette ville. J’ai fait une crise d’angoisse avant de partir. Cela fait plusieurs fois, quelque soit ma destination, que je panique avant de partir, sérieusement, je n’ai alors plus envie de quitter ma maison et je ne peux pas définir cela précisément. Je suis tellement “partie” dans ma vie, avec grands bagages ou petits pour vivre ailleurs ou pour séjourner quelque part. Je l’ai fait tant de fois, poussée par un moteur puissant, sans doutes ni regrets, c’était construire ma vie que de faire un sac, c’était mon bagage personnel, mon mouvement, mon besoin. Je l’ai tant fait que je n’ai plus rien à me prouver dans ce domaine, je suis gavée de ces mouvements et de ces besoins là. Peut être ai-je tout simplement besoin d’une toute autre nourriture. Je ne peux pas m’expliquer pourquoi je panique maintenant, ce que je sais c’est que j’ai envie de m’écouter, car m’écouter m’a beaucoup réussi, je sens ce qu’il me faut, en général, je sais renoncer, j’aime beaucoup renoncer. Je suis suffisamment têtue pour savoir renoncer à ma guise. Cette fois le message et la douleur furent des signaux tels que je pense ne plus bouger de chez moi. C’est l’opposé de ce que je me disais l’an dernier. Quelque chose se passe, assurément, dans mon fort, ma forteresse. Quelque chose, peut être se retourne complètement. C’est comme si je décidais enfin de muer et de cesser de lutter contre ce qui me fait du bien, c’est à dire vivre là où je vis, par exemple.

Ce matin je suis allée prendre le café chez une belle personne, voisine, et j’ai visité son appartement qui est superbe. Elle m’a parlé de l’histoire de ce lieu pour elle et sa femme. Des travaux réalisés, intérieur et extérieur, et des travaux futurs. Leur investissement mental et matériel sur leur logement m’a paru admirable et gorgé de bon sens de vivre. “On est bien et c’est l’endroit qu’on veut garder jusqu’au bout”. C’est bouleversant d’entendre cela, j’aime beaucoup. Cette certitude. Cela a remué en moi l’envie de m’avouer amoureuse plus que je ne le dis de l’environnement où je vis, cette campagne. Je marche souvent à reculons, ne cessant de penser que cette campagne n’est pas pour moi, que d’autres endroits m’attendent et puis, et je crois que j’ai bien fait de venir à Paris quelques jours pour cela aussi, et puis je réalise que, non,  je ne veux pas vivre ailleurs. Aucun ailleurs ne m’attend, je n’ai à idéaliser aucune destination, aucune nostalgie. Paris, par exemple,  a été pour moi, immensément. Une partie de ma famille y vivait, mes parents avaient un appartement que j’adorais et dans lequel j’ai vécu des moments essentiels. Un doudou dans mon esprit maintenant. Depuis l’escalier, jusqu’à la rue, à la place voisine, aux avenues, au Monoprix où ma mère m’acheta le dernier cadeau qu’elle m’acheta, un petit couteau à beurre, avec encore ce qui lui restait de tête. Avec ses petites chevilles fines et ses collants. Elle adorait son quartier. Moi aussi.

A Paris j’ai été amoureuse, j’ai fait l’amour avec deux hommes, des copines sont venues, seules ou avec des amoureux. A Paris un jour j’ai pris un taxi pour aller au Laos et sur le trottoir un adoré rompait mes amarres, je me déchirais, dans cette même rue, qui a abrité mes joies les plus libres et mes désespérances indomptables. Il faut laisser les villes, parfois. Elles nous ont tout donné. J’aime leurs populations, elles me manquent souvent, la variété des genres, le bouillon intellectuel et culturel, les cafés innombrables qui nous attendent toute la vie. Mais il faut laisser. Parce que je vis ailleurs, je ne vis pas ici et je ne le peux plus. Parce que je vis ailleurs. Cette voisine dans son appartement me disait qu’elle ne mangeait plus des légumes vivants, qui aient un goût profond. Dans ma tête je pensais ” moi je ne mange que des légumes qui ont vécu intensément et ont des goûts de vies”. Tu me diras, tu ne vas pas choisir ton lieu de vie en fonction d’une carotte ! Ah, toi tu as de l’humour. Heureusement.

Ainsi il faut sortir de mes postures en mon for intérieur et sortir la longue vue pour regarder mes pieds. Ma peau, ma terre, mon horizon. Cette région qui m’a accueillie depuis 22 ans et m’a donné parmi les meilleurs boulots de ma vie d’adulte. Cet endroit où j’ai décidé de rester vivre avec toi et de cheminer, et tu me dis que je suis la compagne la plus agréable pour vivre au jour le jour, malgré tout le reste. Et toi, tu le sais, “tu ne pouvais pas trouver pire que moi” je te dis, debout dans la cuisine dans tes bras et nous éclatons de rire comme des riquiqui que nous sommes, toujours prêts à avoir des fous rires, toujours après une phrase qui déboule de ma bouche sans du tout savoir ce qu’elle dit.

C’est comme l’amitié. Je crois que je progresse. Ce matin j’ai compris une chose définitive, qui va m’aider à moins heurter. L’amitié du cent pour cent, du tout le temps, de l’infaillible, de la sororité de masse et en bloc, ce n’est plus le moment. Elle a eu son moment, ses décennies, c’est fini. Il ne faut pas essayer de revenir en arrière. Il faut maintenant attraper les paillettes du bout des doigts et les tenir tant qu’elles sont éclairées. Une heure, une journée, un mois. C’est un courant alternatif avec coupures, maintenant, l’amitié. C’est l’amitié des adultes qui s’en sont déjà pas mal pris sur la poire. Elle vient, elle va, elle ne t’aime pas toujours. Elle rend service, elle doute, elle ne veut plus tout en bloc. Les amis ne se prennent plus tout en bloc à 100%. Ils agacent, ils se taisent, on ne se comprend plus, on doit prendre distance, on se tait, on va en pointillés, on recule, on a plus envie, on a envie de petites bouchées, on s’aime par morceaux, on ne peut plus rien prévoir tout à fait. La mort, la fatigue, les boulots, les mômes, la société, les amours, les déceptions, les dépressions, sourdes ou profondes, les maladies, les peurs, l’incertitude de tout, les comment, les errements, le manque d’amour absolu pour tellement de gens, les frontières, les guerres, les angoisses, les joies les uns sans les autres aussi, la part cachée des amitiés, les silences, le refus de répondre, le manque de quotidien partagé et tout le reste qui tombe sur le crâne des êtres qui tentent de vivre, tous nos amis. Tout cela a fait son lit, des creux de bombes dans les terrains des amitiés qui essayent de survivre, de ne pas s’abandonner. Car on ne sait pas, on ne sait pas encore et on ne veut pas trop y penser, on ne sait pas qui restera au dernier moment, qui nous tiendra la main, qui viendra sortir le chien, boire un café, nous tenir la main quand on sera à l’hôpital. On se sait pas qui sera là et on aimerait bien le savoir, pourvoir être sûr. C’est aussi de cela dont il était question, sans le dire, ce matin, au café dans le bel appartement de la voisine. Il y avait une amie à elle, et elles se disaient combien elles étaient indispensables l’une pour l’autre. Et j’avais envie de pleurer. Une amie, que je vois très très peu, et qui lira ce texte, m’a écrit un jour qu’elle pensait que je serai “là jusqu’au bout”. On avait eu un moment de couac, de distance, parce que maintenant avec les amis, c’est comme ça Laure, on ne se comprend pas toujours, et c’est ainsi depuis vingt ans peut être. Réveille-toi, Laure. Et vis.

 

 

N’avons nous pas assez pleuré ?

Il est parti. Il est resté quatre nuits par semaine, trois semaines. Des dîners et des matins. En stage pas loin. Sur une formation professionnelle importante pour lui, une nouvelle corde pour escalader autrement et être rémunéré pour.

Il a bientôt trente ans, il y a huit ans il a perdu sa mère, ma soeur. Brutalement. Dramatiquement. Il devait rentrer de son long stage d’été au Canada le mercredi, elle est morte le lundi, il a pris le premier avion qui atterrissait le lendemain. Ce fut un désastre. De ce trou dans son coeur je sais peu de choses vraiment. Il fut happé par la fac, les études à terminer, les colloc bondées, les amis qui l’ont accompagné, très proches, des frères d’armes, de peau, de coeur. Des inoubliables, leurs parents aussi, des pères-tuteurs qui ont veillé, ont invité. Le sien était à 800 bornes de là. Il a resserré les liens vers la famille paternelle. Voyages, Noëls, séjours d’été.

Nous avons ouvert la porte autant qu’on pouvait. Nourri, accueilli, quelques fois l’an, stocké ses affaires. Il bouge tout le temps. Cela faisait plusieurs mois qu’on ne l’avait pas vu. La dernière fois c’était un de nos rendez-vous sur la grande ville où il réside. Un chouette resto, une heure de partages, se tenir au jus de ses projets, de ses jobs, de ses amours, de ses larmes parfois. Ah les filles….Et puis fin janvier, en deux texto il m’informe que les hébergements sont complets pour ce stage et hop. Il pose bagages.

Ce matin il est parti, content, formation terminée, les épreuves se sont bien passées hier. Moi aussi j’étais ravie et soulagée de cette réussite importante pour son avenir. “Je vous ai mis un mot dans la chambre” dit-il en partant, sourire en coin. J’ai attendu, puis je suis allée voir. Je ne voulais pas tout de suite, j’ai d’abord petit déjeuné. J’ai pris la fiche cartonnée rose à petits carreaux qu’il avait déposée sur la table avec le joli dessin sur une face et j’ai tourné la fiche pour lire. J’ai d’abord vu que tout était rempli jusqu’en bas. L’écriture fine, précise, comme un chat qui danse avec une souris, ou une souris sur un fil. Je connais cette écriture ravissante qui souvent dit très bien, en quelques phrases sur les cartes postales. Lui qui ne lâche pas son stupidphone  sait encore utiliser un stylo et du papier.

La lettre commence par dire qu’il n’est pas doué pour écrire mais qu’il va essayer de nous dire. Au bout du texte, je pleure et je me dis Dieu qu’il est doué pour écrire ses émotions... Il a tout dit. Son bonheur d’avoir été accueilli ainsi, en espérant ne pas avoir trop dérangé notre “bulle”. Les gens trouvent toujours qu’on vit comme deux petits cailloux bien alignés sur la rivière, serrés, exigeants. Plus tard, dans un texto, je lui dis que c’est notre façon de soigner nos désespérances. Nos habitudes-doudous. Parfois c’est une cage pour qu’on ne s’envole plus comme des fous. Les cailloux savent nager, voler, et se crasher sur les murs. Danger. Les gens sont étonnés qu’on puisse dire ” Je vis comme ça, je garde un peu de tout ça même si tu es là.” Moi j’aime l’explicite aussi, car tous nous avons nos rituels, nos plaisirs, nos cuisines internes, nos maisons habitées de telle façon et ce sont nos piliers à un moment de nos vies. Il faut du temps. Il faut du temps pour se soigner, et sans doute ne jamais guérir. Nous avons beaucoup cuisiné et parlé cuisine, il a aussi enfin réussi un gâteau au chocolat. La soupe-maison et bio- et le feu dans le poêle étaient là pour lui. On a partagé nos plans-huiles essentielles, il a découvert l’homéopathie qui apaise aussi. La maison a été un petit temple de bons mets et bonnes nuits, de calme, de recul et décompression. Une zone de non agitation, à l’opposé de son rythme.

Il a tout écrit. Son amour pour nous et combien nous sommes là depuis la terrible perte. Il dit même qu’il est là aussi pour nous et je termine la lecture en larmes. Plusieurs fois. Je prends mon visage dans mes deux mains et implore le chagrin. Les sources jaillissent comme elles savent tellement bien faire. Combien il faut pleurer pour avancer et vivre, c’est incalculable. J’aime quand ça m’explose, car je sens alors combien j’ai trop retenu et trop été joyeuse aux yeux des autres. Je sais aussi que c’est un médicament, un soin de l’intérieur, s’ouvrent des forces, des possibilités, des horizons trop retenus par le courage de vivre. Le fait d’être debout mange toute la vitalité.

Je pleure, je prends mon visage dans mes mains et je me penche, assise, vers mes genoux. Et je me dis ” N’avons-nous pas assez pleuré ma soeur ?”. N’avons-nous pas assez pleuré ? Je vois ma soeur, jeune, avec ce dernier fils dans ses bras, sur la plage adorée. Je la vois en moi comme si elle était là.  La femme de la quarantaine, heureuse, avec son petit dernier, celui du deuxième compagnon. Je prends la lettre du fils. “Mets la date” me dit l’Homme. Je mets. Un jour je serai vieille et je ne saurai pas me souvenir exactement. Mais peut être ce sera mieux de ne pas savoir quel jour j’aurais lu cette lettre. Je cherche dans les albums photos la photo de sa mère et lui sur la plage adorée, ils sont si beaux. Il a 19 mois, elle en a quarante-deux. Je scotche la fiche rose cartonnée à petits carreaux en face de leur photo, sur la page vierge. Je referme l’album. Je pleure encore.

Avons-nous fait comme il fallait ? Aurais-je pu empêcher ma soeur de mourir en cette fin d’août 2012 sous une canicule dévastatrice pour une personne désespérée et malade du coeur avec laquelle je reprenais tout juste contact après des années de silence ? Non. D’une manière ou d’une autre la mort vient. Quand elle ne laisse pas le temps de prévenir, c’est encore pire, mais elle vient, elle prend. Aujourd’hui, par chance, je peux faire pour elle, je peux l’aimer tout de même, l’enfant devenu adulte, celui qu’elle tenait dans ses bras sur la plage, vient m’embrasser dans le cou avec ses mots, rejoindre la mort, la douleur, le manque, la perte comme il dit, la perte rejoint la présence du vivant, de ceux qui sont là, les uns pour les autres.  Et je pleure. Car le chemin se fait. Deux enfants de ma soeur, très différents, sont venus chez moi en ce début d’année et comme je l’écris à ce jeune homme ce matin ” Tu nous as fait du bien”.

Je te l’ai déjà raconté

Je suis venue une fois. Il est revenu aussi. Jamais ce n’était le bon moment. Et je crois que l’amour ne prenait pas sa graine, ne plantait pas ses fleurs.

On ne sait pas comment se font ces choses là.

La première, je me risque. Il m’offre l’avion, celui de l’entreprise qui l’embauche en Norvège. La Norvège me fait rêver, j’aime les pays nordiques, je les ai aimés encore plus après l’avoir rejoint dans cette belle ville au bord des mers glacées.

Je pense que j’ai raté une vie au bord des lacs gelés, des fjords, des îles solitaires et mystérieuses où il faut se taire. J’aime le froid, de plus en plus. J’aime la rigueur et la simplicité honnête et aimable de ces peuples du Nord. J’aime leurs maisons, leurs appartements aux fenêtres “guillotines”, peuplées d’étagères contre les vitres, de petites plantes, de clartés. Je les retrouve à Montréal, et je les aime. Une vie quelque part entre Norvège et Danemark aurait pu m’attendre, mais n’a pas su. Une vie à Montréal était à ma portée mais je n’ai pas voulu. Pourtant j’y avais tout. Tout. Parfois on est engagé quelque part et quelqu’un, et comment vivre sur deux continents avec la même intensité, le même absolu, pas “de passage”, non, pour de bon.

J’ai trente et un ans, dans deux mois je repars en Asie travailler. L’avion je le prends, prête à aimer ce garçon.  Il a les cheveux très bruns et frisés. Il est direct, il est le meilleur ami d’un ami. On se connaît un peu, on se regarde, on se demande. Je pensais qu’il était prêt, plus près que cela. Je passe plusieurs jours chez lui. Je nage dans la piscine extérieure du quartier, la neige autour, les vapeurs chaudes émanent de l’eau comme des fées fantômes, l’eau est très chaude, je nage éberluée, je suis dans un pays nordique, un vrai. Les voitures s’arrêtent aux passages piétons avant même que tu aies décidé de traverser ou pas. Les familles sont toutes en vélo, casque sur la tête, en France on en n’est pas encore là. La lumière est froide et lumineuse, Noël se prépare, le centre ville est chaud, aux petites rues, aux maisons de bois, colorées, aux magasins emplis de décorations ravissantes que je voudrais toutes emporter. Le port sent le hareng, les supermarchés débordent de mets fumés, de yaourts géants, de céréales inconnues. J’aime.

Ses amis sont sympas. Toujours un des convives ne boit pas pour faire chauffeur. La discipline. Les parcs propres, verts. L’amour se fait, ou se tente, à nous deux, dans un lit maladroit d’une chambre d’amis, chez lui, puis nous partons dans un chalet au bord d’un fjord. Il a mis les grands moyens. Le voyage en voiture est doux, la musique, des chansons françaises, je chante, il est touché, on se raconte. Le chalet de bois est simple, clair, blond. Rien autour. La nature souveraine, l’isolement, la nature en cet endroit, beauté fatale, minérale et liquide. Une deuxième tentative dans un grand lit de bois me confirme que l’amour n’est pas là. Il, lui, n’est pas là, pas son corps. Je ne lui en veux pas. Au matin, la neige est tombée. Nous allons marcher avec de la poudreuse blanche jusqu’aux genoux. On est bien. C’est simple, bien. Il est un peu gêné, moi je fanfaronne, je crois, et égaye l’atmosphère.

Je repars. On se dit peu. Tout est fait. Respectueux, aimables, timides, présents, amis peut être. Je pars loin, loin. Loin je trouve celui qui. Celui. Quatre ans plus tard je vis à Lyon avec celui là. Et l’homme de Norvège, revenu depuis longtemps, et frappé par une dépression amoureuse explosive, passe nous voir. Nous, les idiots, les aveugles, les illuminés, les partis pour déraisonner et se fracasser, nous ne le savons pas. Je suis illuminée, aveugle et fière de le recevoir, cet ami là. Qui est en miettes.

Le restaurant a de belles nappes blanches, je ne sais plus lequel c’était, près de la Croix Rousse ou je vivais ? Il a posé son sac dans notre chambre d’amis, puis nous sommes allés dîner dehors. Je ne sais même plus de quoi nous parlons. Mon amoureux ne sait rien de ce qui, autrefois, se passât. Il jubile, néanmoins, comme toujours, prédateur né, sa proie sous le coude, une aimée, plus encore que certaines autres, une encore. Indécents nous le sommes, certainement, pour cet ami qui a traversé la France pour faire halte chez nous, il connaît ce vaste et typique logement de Canuts, que nous sous louons à son frère parti vivre à l’étranger. L’aimé part aux toilettes quand l’ami touche ma main et la tient. Me regarde dans les yeux, ses beaux bleus, la profondeur de ses yeux qui ne cessent de pleurer depuis des semaines. Je ne sais plus ce qu’il dit exactement il me demande simplement ” Tu es heureuse ?” “C’est sûr ?” ” Tu es sûre?”. Il me bouleverse. De quoi serais-je sûre, tout à coup, devant son visage tendu vers moi et ses doigts frôlant les miens. ” Je regrette, tu sais. Je n’étais pas prêt”. La nappe est-elle carrée, la table est-elle au bon endroit, où est cet endroit, où sommes-nous ? Nous ne reviendrons pas cinq ans en arrière, cela ne se peut pas, ne se pourra jamais. Un Jamais entre nous. Comme un j’aimais mais pas nous. Je suis plantée dans mon présent, épouvantail de ma passion qui creuse, aveugle et sourde. Je lui souris  sûrement, sûrement je lui jette un grand sourire, je le bouscule même avec un petit rire, j’éloigne ma main, je lui dis que “Mais oui, oh oui, que je suis bien, que je suis sûre, oh la la.”.

Oh la la…

Je sais, je te l’ai déjà raconté. Mais samedi on m’a parlé de lui, qui a revu, trente ans après, lors d’une fête, l’aimée qui l’avait fracassé. Et ça m’a troublée.

 

 

 

 

Recommencer

Il pleut. Ne dis rien. Tu peux.

Il creux, sur la main, dans un recoin.

Ne dis rien, ne dis plus rien, je n’en peux plus

Je ne sais plus si c’est bien, si c’est médiocre, et comment font les humains

Je tourne. Je m’arrête. “Tu n’as jamais été sereine” dit quelqu’un qui me connaît bien.

Aucune main dans ma tête. Des caresses légères mais la pluie glisse contre mon bras,

s’incruste dans ma mémoire, l’eau s’installe comme chez elle.

Il faut bâtir dit-elle, celle qui ne m’attend pas, part de là, rejoint un courant, part mourir sans le savoir, arrache le désespoir en poussant un canoë dans ses flots

Sans savoir nager.

Il pleuvait, je voulais pleurer.

J’écoute la musique, je lève les bras, ils tournent et me rejoignent là où je voudrais être

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Rêve

13 décembre. C’est la nuit. Une de ces nuits, il y a douze ans, ma mère est morte, le jour de sa fête. On a souri. C’était un soulagement, et surtout le sien, j’espère. Son frère était mort la veille, elle ne le savait pas. Nous on a eu une mort deux coups, deux morts d’un coup. Une seule cérémonie au Père Lachaise.

J’oublie souvent le treize, mais souvent il me revient par derrière, quelques jours après. Mais cette semaine je l’attendais, j’étais au rendez-vous et cette nuit j’ai rêvé. Ma mère était sur l’île maternelle et me parlait au téléphone d’une triste solitude. Jamais dans la vraie vie elle ne m’aurait parlé ainsi. Elle me disait qu’elle allait couper avec tout le monde, de toutes façons, ce serait un moyen de recréer quelque chose, de bousculer les rôles. C’est toujours comme ça, disait-elle. J’écourtais la conversation en lui disant que je devais m’occuper de deux fillettes, et elle me disait sa joie, que c’était cela qu’il fallait faire toujours, pour être moins désespéré.

J’étais dans un lieu très grand, au bord de l’eau, dans un port. Un bâtiment comme une salle des fêtes, un centre culturel, un lieu collectif, finalement comme un paquebot. Rempli d’amis, de sacs de voyage, de gens dormant au sol les uns proches des autres, des pièces immenses, modernes, des baies vitrées face à la mer. Puis les choses semblaient s’effacer, bouger, moi-même je me baladais dans le lieu, jusqu’à me rendre compte à un moment, soudainement, que tous étaient partis. Je m’en inquiète sérieusement. J’erre dans ce lieu et je prends conscience qu’il bouge, qu’il a quitté le port. Cela ne ressemblait pourtant pas du tout à un bateau. Comment est-ce possible ? Le lieu est devenu triste et nu, plus rien, ni meubles ni sacs, des murs de béton gris froids, je suis seule et paniquée, sans affaires, sans nourriture, sans eau, je suis comme une vache qu’on amène à l’abattoir, nue et glacée.

Par une baie vitrée je vois un grand cargo rouge et jaune qui pousse en fait ce “truc” dans lequel je suis. Ce bâtiment est comme remorqué et poussé par la coque avant du cargo. On est en pleine mer. Personne en vue sur le cargo. Je me réveille au moment où je reconnais le bâtiment dans lequel je suis, il ressemble au lieu de travail des amis ostréiculteurs. Un bâtiment pieds dans l’eau lui aussi. Mais je me réveille.

J’allume la radio et je constate avec joie que France Inter a changé sa playlist, bande sonore non stop durant les grèves, et les deux chansons qui accompagnent mon éveil sont magnifiques et m’émeuvent, me bouleversent. Une phrase me vient : ” Ce matin je me suis réveillée désespérée et enragée”. La suite des mots est dans mon corps qui trépigne avec ma tête. Empli sans doute d’émissions vues et entendues hier entre radio et télévision. Toujours le même effarement. Nous allons droit dans le mur, je pense entre autre au climat, nous sommes des crétins. Comment avoir le sentiment de tenir debout, soi-même et ensemble. Quel “ensemble” est-ce là ? Comment ne pas renoncer sous le joug, pris en étau, piégés dans l’imbécillité et la cupidité des gens de pouvoirs ? Il est impossible de cultiver son petit jardin innocemment et béatement. Il est impossible de lutter contre des géants sauf à lutter pour lutter, c’est tout. Il faut donc croire que, si, c’est possible ? Tu as vu l’ampleur du désastre ? Au contraire, plus l’ampleur est là plus il faut tenir ? Il est impossible pour moi de ne pas en avoir les bras qui m’en tombent.

 

Ma part

Peut être qu’on se sépare finalement. Ce n’est pas du tout ce qu’on veut mais peut être que cela arrive. En douceur, sans les larmes, sans conscience. Parce que le temps, parce que l’espace, et qu’on finit par penser à toi en différé, en décalé, en si loin qu’on pense à quelqu’un d’autre et ce quelqu’un d’autre, invisible, inconnu caché dans la nostalgie, ce quelqu’un a pris la place, a pris les places, a pris l’amour, a pris l’amitié et il n’y a que l’illusion qui persiste. J’ai toujours pensé que l’illusion était réalité, était bien vivante et qu’on finit par la conjuguer, la cajoler, en faire un gri gri poupée qui remplace tout, qui peut tout remplacer.

Peut être sommes nous déjà séparés, toi et moi, sans le savoir, sans le vouloir, mais c’est un glissement de nos faits d’âmes, un détournement de nos larmes asséchées qui cherchent et ont besoin d’un lac où s’oublier. S’endort alors ce qui est et l’on croit exister pour l’autre, on croit être aimé, être pensé, être vivant dans une vie qui n’est pas la nôtre, une vie d’ami, une vie intérieure qui se tait. Mais on s’est séparés, déjà. Peut être il y a longtemps. Personne n’a compté et chacun a son rythme et nous ne nous connaissons plus, tout simplement.

Peut être que c’est fait et que je n’en souffre plus, parce que c’est si vieux maintenant. Mes compteurs remis sur le point de départ, je ne retiens plus les blancs, les absences, les manques, les terribles tristesses et les déceptions. Je ne veux plus décevoir personne, je suis partie de toi, simplement, je ne le savais pas et courais après toi, ne te trouvais jamais, m’étonnais des choses réelles, m’étonnais de ce qui m’entoure, tout à coup, depuis peu, j’ai ouvert les yeux, j’ai vu. Jamais la vie ne veut voir. Elle reste dans des noirs, absurdités de l’orgueil.

Peut être qu’on se sépare. Doucement. Derrière le rideau, à ne plus rien savoir les uns des autres. Et peut être que c’est trop tard. Je commence à larguer les amarres, moi qui m’étais accrochée comme une bête, je sors la tête de mon placard et je vois devant, toute cette marge, ce champ qui seul m’attend. Je marche tête haute, il n’y a rien derrière mon épaule. Jamais la vie ne veut voir. Et si je suis seule aujourd’hui c’est que je ne me suis pas mise au bon endroit, au bon angle, je n’ai pas su m’ouvrir. Je tends la main au bord de l’eau, je suis sur un bateau qui vogue lentement. Un jour tu viendras sur le pont.

 

 

Des bas de conscience ou “la semaine qui tue” ?

Tu sais il existe des bas ” de contention” pour les jambes malades, fatiguées de leur circulation sanguine, par exemple. Je me suis demandée, la semaine dernière, si ma conscience avait besoin de bas, elle aussi, des collants bien serrés pour me remonter les bretelles.

 

La semaine dernière nous a bien flingué la tête.

C’est à cause du compteur « communicant » Linky qu’un prestataire d’Enedis va nous mettre, en novembre. Va nous mettre, ouais, et je reste polie.

Le courrier est tombé dans la boite, on l’a posé sur la table puis sur un meuble fourre-tout-on-laisse-traîner. A un moment on a dit «  Il est où ce papier ? ». Motus. Puis j’ai foutu le feu en disant «  Bon on fait quoi ? ».

Le Linky fonctionne avec du courant dit CPL, des ondes de plus. J’ai hélas, un jour, dans ma vie, déjeuné dans la maison d’une personne électrosensible. Réfugiée sur le Vercors. Isolée de tout. Impossible d’aller dans les lieux publics. Lieux de soins, activités et cours collectifs, magasins, gares, trains, villes, musées, tout, tout, rien n’est accessible sans souffrances physiques. Cette visite m’avait terrifiée. Je m’étais dit «  Mieux vaut se suicider ? ».

Les nouvelles ondes de ce nouveau compteur sont déclarées à risque cancérigène par L’ANSES, cette agence nationale qui minimise tous les risques et ne retient que les expertises les plus optimistes et « ne nous protège pas » comme le dit Fabrice Nicolino, notre ami des coquelicots, rescapé de Charlie, journaliste écologiste depuis son adolescence dans les jungles denses de banlieues parisiennes.

Le nouveau compteur mangera aussi nos données de tout ce qui nous sert avec de l’électricité et les recrachera ailleurs, là où elles valent de l’argent sur le marché des consommateurs. Bref, ce «  On fait quoi ? » nous a bouffé la vie.

Il y a ceux qui sont allés vers les collectifs en chair et en os. Ceux là sont blindés. Forts de la solidarité et de l’assurance que jamais on ne les obligera à accepter la pose du compteur. Ils ont raison de refuser, bien sûr. Ce truc est une aberration, d’autant plus par les temps qui courent où certains voudraient aller vers moins de déchets et de consommation à outrance. Certains. On nous parle de recyclage et réparation, nous avons des compteurs qui marchent et sont solides, on les remplace par des compteurs à obsolescence programmée, et où iront les anciens compteurs ? En Afrique ou à la déchetterie ? La notion de progrès raisonné adapté au contexte planétaire existe-t-elle ?

Aberration totale ce nouveau compteur. Beaucoup de personnes ne veulent pas de ce truc, peu le refusent, très très peu. Si ton compteur est hors de ton logement, t’es fucked. Si t’as un contrat d’après 2016, t’es fucked. Et nos anciens contrats indiquent aussi qu’on doit laisser l’accès, en cas de besoin. Les compteurs ne sont pas notre propriété. Il y a des points qui peuvent être avancés pour soutenir le refus. Tu trouveras des tonnes d’infos sur le net, ainsi que des dizaines de modèles de lettres de refus, écrites par des avocats et des associations. La dernière jurisprudence n’a exclu du marché qu’une vingtaine de personnes électrosensibles médicalisées. Qui vivent sans net, sans wifi bien sûr, sans télé souvent, sans téléphone, sans, sans…. et ont la chance d’avoir des médecins avec des couilles, le corps médical étant très frileux sur les symptômes et passant la patate chaude à la psychiatrie. Le prochain procès sera mené par Corinne Lepage avec trois mille plaignants. Sois patient, quelques années au moins. Date butoir : en  2021 le contrat doit être rempli pour Enedis. C’est en bonne voie.

Nous avons donc lu plein de documents et discuté avec les résistants et les « subissants » hésitants, certains même fuient la tête basse sans vouloir parler. Parler, à l’heure actuelle, de sujets qui fâchent et vous retournent le cerveau, devient même une épreuve. On a écouté leur courage, leur dépit, leurs stratégies, leur gêne. On a eu tout cela nous aussi. On a. On a tous tout cela. Faut dire aussi qu’on vit à deux et que c’était hors de question pour moi qu’on ne soit pas à 300% du même avis. Or nos avis ne cessaient de bouger, pas sur le fond qui est qu’on ne veut pas du compteur, mais sur le « comment » et comment le fond resterait au fond ou pas.

Pas de collectif ici, pas de soutien local, ce fut déjà une grosse pierre pour tomber au fond. Deuxième écueil, on n’a pas du tout l’assurance de gagner à long terme. Dire non, pour nous, pas de problème, on sait faire. Mais pour moi c’est important que cela engage sur des actes clairs et définitifs. Pas question de se ruiner une année ( décision non valide ? pressions ? relations avec les prestataires ? agressivités ? angoisses ?) pour se voir imposer le machin en bout de course. On est comme ça, cela allait nous miner la joie et notre relation personnelle. On a déjà du mal à se tenir debout avec un peu de dignité. Comment résister sans se détruire et sans soutien de groupe ? La lutte c’est cela aussi, résister et se détruire parfois et une vraie lutte demande une organisation, un collectif, une identité, du secours, du réconfort, de la force commune. Ici, niet. Je compte quatre personnes qui veulent refuser, dont une qui a son compteur dehors sur un parking et je ne la vois pas faire le guet tout l’hiver dans une ZAD personnelle d’un mètre carré autour de son compteur actuel qu’elle veut barricader. Mais pourquoi pas. Lutter c’est vraiment un truc personnel et intime qui te fait vivre, t’est indispensable ou te casse en deux ou les deux, selon les périodes. Faut avoir le mental, la cuirasse, la détermination. Depuis que je suis née j’ai le sentiment d’affirmer ma place, de la revendiquer et je sais dire “non” plus qu’il ne le faut. Se bagarrer pour exister, refuser le « tout cuit », j’ai un peu pas mal fréquenté.

Après être passés par tous les états dont celui du divorce imminent, samedi matin j’ai arrêté le temps, me suis assise sur le canapé devant l’Homme et j’ai intimé le besoin d’une décision immédiate. L’Homme voulait encore attendre «  ce soir ». Je savais que ça allait vagabonder sans répit, on a tout pour n’être satisfaits d’aucun choix dans ce putain de cas. On a donc tranché. On ne fait rien. La queue un peu entre les jambes mais réalistes car connaisseurs de nous-mêmes. J’avais dit la veille, “c’est quand même la première fois qu’on vit un tel abus de pouvoir dans notre maison, cela nous servira de leçon pour les prochaines fois”. L’Homme avait totalement douté de cela. Pour lui ce qui compte c’est l’instant, sur « demain » il ne veut plus rien parier. Il n’écoute plus aucune infos sur ce que vit le monde, l’alentour, le pays ou autre. Faut dire que les infos à la radio ou à la télé sont souvent, elles aussi, un abus de pouvoir sur notre personne. Honteuses.

Oui on avait, la veille, décortiqué tout ce que ce machin nous mettait sous le nez. L’abus de pouvoir en nos foyers avec conséquences sur nos vies ( les ondes, les données, la facture qui augmente très souvent,…), une technologie avancée totalement obsolète au vue de la crise écologique que nous vivons. Qui la vit ? Au fait ? Qui ? Loi du marché, ce compteur enrichira des sociétés qui se foutent royalement d’être cohérentes avec les échéances planétaires, qui ne sont pas leurs priorités. Pour qui sont-elles des priorités qui doivent dicter des changements radicaux ? S’il existait un réel ministère de la transition écologique, il interdirait purement et simplement la pose de nouveaux compteurs communicants en France. Allemagne, Belgique, Ukraine, Québec, on déjà refusé ( je ne sais pas s’ils ont uniquement refusé le mode   CPL ).

Ce putain de truc et ce qu’il te fait avaler de force, va à contre courant de toute conscience écologique.   Cela a vraiment résonné en moi comme un écho de tout le reste, de tout ce qu’on se prend sur la gueule et qui vient d’un niveau « supérieur » hors de nos mains et de nos tripes mais qui entre en nos corps et nos esprits quand même. Tu allaites ton môme, tu as un potager, tu achètes bio ou local, tu roules en vélo, tu fais des putains de choix et tu te prends Lubrizol. Tu es un indien d’Amazonie et tu te prends une forêt exterminée, un barrage qui cède, et te détruisent ton territoire vital ( et je ne parle pas ici des animaux ). Tu es face à l’Océan, tu sais que le tsunami est là, il arrive par vagues déjà, il peut tuer, il tue. Tu es sur ton balcon, avec tes mômes qui jouent, tu vois l’horizon, dans la cuisine fume la soupe dans la casserole, ça sent bon et l’eau coule encore potable au robinet. Et derrière les tsunami, à les pousser, les renforcer, les précipiter, surfant sur toutes les vagues, un et des systèmes basés sur le capital, la consommation de masse et le mépris, s’en donnent à cœur joie. Donc tu fermes la fenêtre, tu t’assois et tu essaies de respirer. Avec un compteur qu’on t’impose mais t’as pas l’organisation interne et externe pour barricader ta porte. Tu te prends Lubrizol dans le jardin, on se fout de ta gueule, et tu veux vivre heureux mon pote, tu veux vivre heureux et respirer encore. Tu écoutes ceux qui sont déjà préparés et organisent l’autonomie. Tu regardes ta maison. T’as un poêle à bois avec four, tu peux remettre les réservoirs d’eaux de pluies ( mais vraiment si urgence, parce qu’avec les nouveaux moustiques transmutés c’est pas possible…), tu peux, tu peux, tu peux rien. Seul tu peux rien. Tu t’es abonnée à Extinction rebellion depuis cet été mais tu n’iras pas encore aux actions in situ à 100 et 700 kms de chez toi.

Tu es fatiguée. Lasse. Mais certains matins tu sais que tu es entrain de mourir en toi et que tu aurais encore de quoi monter des barricades. On t’a pas appris ça, ce qui allait venir. Tu vis dans un bourg paisible ou chacun fait sa part mais ne sort pas le dire dehors, groupés. Tu as même déserté les rassemblements coquelicots qui ne prennent aucune forme sauf des popotins de villages «  comment tu vas ? » «  Moi ça va  ». Tu as vécu autrement, tu as toujours dit « non » avec exécution et conséquences immédiates, c’est ça qui est ton charbon, ta conception, ta matrice. Maintenant t’aurais vachement aimé dire et faire des « oui ». Des sourires, des « bien ». Des repos, reposes-toi t’as déjà fait un gros boulot. Ta vie tu l’as construite à ton image, sans recul, sans faiblir parfois, en souffrant pourtant, régulièrement. T’as épuisé beaucoup de ressources, toi aussi, pauvre petite planète que tu es. Comme tout le monde. Maintenant tu as envie d’être faible. Roulée en boule à faire ronron. Heureuse, pacifiée ? Foutaises.

Alors ?

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