Tu sais il existe des bas ” de contention” pour les jambes malades, fatiguées de leur circulation sanguine, par exemple. Je me suis demandée, la semaine dernière, si ma conscience avait besoin de bas, elle aussi, des collants bien serrés pour me remonter les bretelles.
La semaine dernière nous a bien flingué la tête.
C’est à cause du compteur « communicant » Linky qu’un prestataire d’Enedis va nous mettre, en novembre. Va nous mettre, ouais, et je reste polie.
Le courrier est tombé dans la boite, on l’a posé sur la table puis sur un meuble fourre-tout-on-laisse-traîner. A un moment on a dit « Il est où ce papier ? ». Motus. Puis j’ai foutu le feu en disant « Bon on fait quoi ? ».
Le Linky fonctionne avec du courant dit CPL, des ondes de plus. J’ai hélas, un jour, dans ma vie, déjeuné dans la maison d’une personne électrosensible. Réfugiée sur le Vercors. Isolée de tout. Impossible d’aller dans les lieux publics. Lieux de soins, activités et cours collectifs, magasins, gares, trains, villes, musées, tout, tout, rien n’est accessible sans souffrances physiques. Cette visite m’avait terrifiée. Je m’étais dit « Mieux vaut se suicider ? ».
Les nouvelles ondes de ce nouveau compteur sont déclarées à risque cancérigène par L’ANSES, cette agence nationale qui minimise tous les risques et ne retient que les expertises les plus optimistes et « ne nous protège pas » comme le dit Fabrice Nicolino, notre ami des coquelicots, rescapé de Charlie, journaliste écologiste depuis son adolescence dans les jungles denses de banlieues parisiennes.
Le nouveau compteur mangera aussi nos données de tout ce qui nous sert avec de l’électricité et les recrachera ailleurs, là où elles valent de l’argent sur le marché des consommateurs. Bref, ce « On fait quoi ? » nous a bouffé la vie.
Il y a ceux qui sont allés vers les collectifs en chair et en os. Ceux là sont blindés. Forts de la solidarité et de l’assurance que jamais on ne les obligera à accepter la pose du compteur. Ils ont raison de refuser, bien sûr. Ce truc est une aberration, d’autant plus par les temps qui courent où certains voudraient aller vers moins de déchets et de consommation à outrance. Certains. On nous parle de recyclage et réparation, nous avons des compteurs qui marchent et sont solides, on les remplace par des compteurs à obsolescence programmée, et où iront les anciens compteurs ? En Afrique ou à la déchetterie ? La notion de progrès raisonné adapté au contexte planétaire existe-t-elle ?
Aberration totale ce nouveau compteur. Beaucoup de personnes ne veulent pas de ce truc, peu le refusent, très très peu. Si ton compteur est hors de ton logement, t’es fucked. Si t’as un contrat d’après 2016, t’es fucked. Et nos anciens contrats indiquent aussi qu’on doit laisser l’accès, en cas de besoin. Les compteurs ne sont pas notre propriété. Il y a des points qui peuvent être avancés pour soutenir le refus. Tu trouveras des tonnes d’infos sur le net, ainsi que des dizaines de modèles de lettres de refus, écrites par des avocats et des associations. La dernière jurisprudence n’a exclu du marché qu’une vingtaine de personnes électrosensibles médicalisées. Qui vivent sans net, sans wifi bien sûr, sans télé souvent, sans téléphone, sans, sans…. et ont la chance d’avoir des médecins avec des couilles, le corps médical étant très frileux sur les symptômes et passant la patate chaude à la psychiatrie. Le prochain procès sera mené par Corinne Lepage avec trois mille plaignants. Sois patient, quelques années au moins. Date butoir : en 2021 le contrat doit être rempli pour Enedis. C’est en bonne voie.
Nous avons donc lu plein de documents et discuté avec les résistants et les « subissants » hésitants, certains même fuient la tête basse sans vouloir parler. Parler, à l’heure actuelle, de sujets qui fâchent et vous retournent le cerveau, devient même une épreuve. On a écouté leur courage, leur dépit, leurs stratégies, leur gêne. On a eu tout cela nous aussi. On a. On a tous tout cela. Faut dire aussi qu’on vit à deux et que c’était hors de question pour moi qu’on ne soit pas à 300% du même avis. Or nos avis ne cessaient de bouger, pas sur le fond qui est qu’on ne veut pas du compteur, mais sur le « comment » et comment le fond resterait au fond ou pas.
Pas de collectif ici, pas de soutien local, ce fut déjà une grosse pierre pour tomber au fond. Deuxième écueil, on n’a pas du tout l’assurance de gagner à long terme. Dire non, pour nous, pas de problème, on sait faire. Mais pour moi c’est important que cela engage sur des actes clairs et définitifs. Pas question de se ruiner une année ( décision non valide ? pressions ? relations avec les prestataires ? agressivités ? angoisses ?) pour se voir imposer le machin en bout de course. On est comme ça, cela allait nous miner la joie et notre relation personnelle. On a déjà du mal à se tenir debout avec un peu de dignité. Comment résister sans se détruire et sans soutien de groupe ? La lutte c’est cela aussi, résister et se détruire parfois et une vraie lutte demande une organisation, un collectif, une identité, du secours, du réconfort, de la force commune. Ici, niet. Je compte quatre personnes qui veulent refuser, dont une qui a son compteur dehors sur un parking et je ne la vois pas faire le guet tout l’hiver dans une ZAD personnelle d’un mètre carré autour de son compteur actuel qu’elle veut barricader. Mais pourquoi pas. Lutter c’est vraiment un truc personnel et intime qui te fait vivre, t’est indispensable ou te casse en deux ou les deux, selon les périodes. Faut avoir le mental, la cuirasse, la détermination. Depuis que je suis née j’ai le sentiment d’affirmer ma place, de la revendiquer et je sais dire “non” plus qu’il ne le faut. Se bagarrer pour exister, refuser le « tout cuit », j’ai un peu pas mal fréquenté.
Après être passés par tous les états dont celui du divorce imminent, samedi matin j’ai arrêté le temps, me suis assise sur le canapé devant l’Homme et j’ai intimé le besoin d’une décision immédiate. L’Homme voulait encore attendre « ce soir ». Je savais que ça allait vagabonder sans répit, on a tout pour n’être satisfaits d’aucun choix dans ce putain de cas. On a donc tranché. On ne fait rien. La queue un peu entre les jambes mais réalistes car connaisseurs de nous-mêmes. J’avais dit la veille, “c’est quand même la première fois qu’on vit un tel abus de pouvoir dans notre maison, cela nous servira de leçon pour les prochaines fois”. L’Homme avait totalement douté de cela. Pour lui ce qui compte c’est l’instant, sur « demain » il ne veut plus rien parier. Il n’écoute plus aucune infos sur ce que vit le monde, l’alentour, le pays ou autre. Faut dire que les infos à la radio ou à la télé sont souvent, elles aussi, un abus de pouvoir sur notre personne. Honteuses.
Oui on avait, la veille, décortiqué tout ce que ce machin nous mettait sous le nez. L’abus de pouvoir en nos foyers avec conséquences sur nos vies ( les ondes, les données, la facture qui augmente très souvent,…), une technologie avancée totalement obsolète au vue de la crise écologique que nous vivons. Qui la vit ? Au fait ? Qui ? Loi du marché, ce compteur enrichira des sociétés qui se foutent royalement d’être cohérentes avec les échéances planétaires, qui ne sont pas leurs priorités. Pour qui sont-elles des priorités qui doivent dicter des changements radicaux ? S’il existait un réel ministère de la transition écologique, il interdirait purement et simplement la pose de nouveaux compteurs communicants en France. Allemagne, Belgique, Ukraine, Québec, on déjà refusé ( je ne sais pas s’ils ont uniquement refusé le mode CPL ).
Ce putain de truc et ce qu’il te fait avaler de force, va à contre courant de toute conscience écologique. Cela a vraiment résonné en moi comme un écho de tout le reste, de tout ce qu’on se prend sur la gueule et qui vient d’un niveau « supérieur » hors de nos mains et de nos tripes mais qui entre en nos corps et nos esprits quand même. Tu allaites ton môme, tu as un potager, tu achètes bio ou local, tu roules en vélo, tu fais des putains de choix et tu te prends Lubrizol. Tu es un indien d’Amazonie et tu te prends une forêt exterminée, un barrage qui cède, et te détruisent ton territoire vital ( et je ne parle pas ici des animaux ). Tu es face à l’Océan, tu sais que le tsunami est là, il arrive par vagues déjà, il peut tuer, il tue. Tu es sur ton balcon, avec tes mômes qui jouent, tu vois l’horizon, dans la cuisine fume la soupe dans la casserole, ça sent bon et l’eau coule encore potable au robinet. Et derrière les tsunami, à les pousser, les renforcer, les précipiter, surfant sur toutes les vagues, un et des systèmes basés sur le capital, la consommation de masse et le mépris, s’en donnent à cœur joie. Donc tu fermes la fenêtre, tu t’assois et tu essaies de respirer. Avec un compteur qu’on t’impose mais t’as pas l’organisation interne et externe pour barricader ta porte. Tu te prends Lubrizol dans le jardin, on se fout de ta gueule, et tu veux vivre heureux mon pote, tu veux vivre heureux et respirer encore. Tu écoutes ceux qui sont déjà préparés et organisent l’autonomie. Tu regardes ta maison. T’as un poêle à bois avec four, tu peux remettre les réservoirs d’eaux de pluies ( mais vraiment si urgence, parce qu’avec les nouveaux moustiques transmutés c’est pas possible…), tu peux, tu peux, tu peux rien. Seul tu peux rien. Tu t’es abonnée à Extinction rebellion depuis cet été mais tu n’iras pas encore aux actions in situ à 100 et 700 kms de chez toi.
Tu es fatiguée. Lasse. Mais certains matins tu sais que tu es entrain de mourir en toi et que tu aurais encore de quoi monter des barricades. On t’a pas appris ça, ce qui allait venir. Tu vis dans un bourg paisible ou chacun fait sa part mais ne sort pas le dire dehors, groupés. Tu as même déserté les rassemblements coquelicots qui ne prennent aucune forme sauf des popotins de villages « comment tu vas ? » « Moi ça va ». Tu as vécu autrement, tu as toujours dit « non » avec exécution et conséquences immédiates, c’est ça qui est ton charbon, ta conception, ta matrice. Maintenant t’aurais vachement aimé dire et faire des « oui ». Des sourires, des « bien ». Des repos, reposes-toi t’as déjà fait un gros boulot. Ta vie tu l’as construite à ton image, sans recul, sans faiblir parfois, en souffrant pourtant, régulièrement. T’as épuisé beaucoup de ressources, toi aussi, pauvre petite planète que tu es. Comme tout le monde. Maintenant tu as envie d’être faible. Roulée en boule à faire ronron. Heureuse, pacifiée ? Foutaises.
Alors ?