
Comme le vent passe
Oui, je sais, ça fait longtemps hein ? C’est ma faute, j’ai encore perdu … :
J’ai encore perdu. C’est sûr, j’ai encore perdu. J’ai pourtant suivi les balises du chemin. J’ai suivi les balises et j’ai perdu. J’ai fui, c’est vrai. J’étais trop occupée. J’ai mis les balises inlassablement, dans mon tonneau percé. Dans mon tonneau percé, inlassablement, j’ai mis les balises. J’ai labouré le sol des idées, des concepts, des mots grands qui pensent dire, des conjonctions, des outres et des puits. Je suis au sommet d’un volcan de terre.
J’ai fui, c’est vrai. Les questions, on les connaît. Elles nous suivent là, au creux des ombres, au coin des rides, sur les quais de métro. On les connaît tous, et on connaît ceux qui ont cherché. Ils ont perdu eux aussi. Alors, pourquoi continuer ? J’ai fui la fuite, j’ai fui l’ivresse. Je me suis enroulée dans les draps lourds du quotidien. J’ai posé ma tête et je l’ai emplie de bruits.
Mais ce matin, à l’ourlet de ma fenêtre, l’absence a caressé ma cheville. Elle me suivait depuis quelques temps déjà, tapie dans les bambous du voisin, dansants comme des couteaux marins. Elle est venue en vieille amie et la fenêtre ne l’a pas dénoncée. Elle a tendu sa main creuse et salée. Os, bois, ongles, la laisse m’agir et revoit le bosquet de vent où j’avais déposé ma lyre. Grains, cils, cicatrices, je, pantin du monde, me laisse modeler par le dehors, je, funambule, me rends boue, je, de rien du tout, abdique encore. Brindilles, poussières, rayons, m’évaporent.
Le vent roule son langage courbé à mes lèvres danaïdes. L’écume comme un loup sauvage gonfle la voile au balcon. Le parquet grince, suis à la proue du bateau et crois le lointain qui revient, et alors, ici n’est plus à demain, ici est si loin, si loin d’ici, ici fuit si loin. On oublie si vite de laisser passer ce qui fuit. Laisse, vent t’échoues, laisse vent te dépasse, laisse, vent te déborde, laisse vent t’aller, laisse, vent te trahir, laisse, vent te ramener, laisse, vent te taire, laisse, vent te voler, laisse, vent te baiser, laisse vent te défaire, laisse.
Au silence introuvable, j’aime comme le vent passe.
En souvenir d’une lande britannique
La plume essoufflée reproduit le ciel polymorphe – oh ! les façades l’ont bu tout entier ! Déjà naissaient multiples cumulus ramures et syzygies autant de couffins mous et de voiles dressées où l’aile aimerait se nicher les perpendiculaires à Colombes hélas ont gagné demain reviendra-t-il ?
Nous avions longuement marché dans la lande alentour ce jour-là le ciel seul fut resté fidèle aux années qui virent d’autres pas parcourir cette terre Alors qu’on respirait son parfum de pardon le réel sauvage, gris et nu nous pénétrait, et là nul tumuli ni mégalithe si grand pour le vaincre.
Volte-face
De la coupole muette les lèvres scellées
Ont bu l’attente sous les vitraux
Les mots qui s’en furent toquer aux portes de l’absence
A quoi peut bien leur servir ce ciel gris et clôt ?
Sous les pas tâtonnant la verticalité
La violence quotidienne rugit
En linéarité imposée.
Est-ce ainsi que l’on chante ?
Avant qu’encore elle ne me happe,
Je veux m’extraire de son quadrillage
Sans promesse, dérouler les vertèbres,
Tracer des sourires en rayant les graviers.
Au loin la mer étrille le bleu
Ouverte en orchidée
Les mots déjà s’en vont
En butiner les mystères dorés.
Androgynes, asymétriques, aveugles

Photographie de Jean-Michel Melat-Couhet – Tous droits réservés.
Ainsi fut-on jeté à l’eau
Sans ricochet. Concentriques,
Les ondes de la rencontre
Au lieu de fuir aux rives
Ont pétri les mots qui poussent
Aux frontières de la peau.
Depuis, androgynes, asymétriques, aveugles,
Autant farfales que chenilles,
Une mue figée en un cri pour toute chair et peau,
Nos mains noyées cherchent l’Autre visage
Il suffirait pour le découvrir
De poser nos yeux sur la ligne de l’horizon.
Pourtant, rochers flottants,
Sous nos lenteurs minérales,
Sous les apparences passives,
Aux absences reprochées,
Immergés vivent des contes
Dont les nuits-cavernes sont ridées d’étoiles
Qu’une lune éternellement enceinte
Paisible regarde farandoler dans le ventre.
Retrouvailles
Paul Cézanne : La baie de Marseille, vue de l’Estaque, ca. 1885. Trouvé ici !
Ce bleu que j’ai tant bu petite, bouche grande ouverte sur le monde, bu, transpiré, bu, Bleu : ma lumière et mes os ! En pointillés les mots que déposaient le soleil sur la mer, oh ! comme souriaient les paupières devant ces pistils brillants et si Bleus ! Oui, ce Bleu que petite j’ai tant bu, telle la sève qui remonte pour toquer à la porte de l’écorce des platanes : Bleu revient, qui s’étend sur le crépuscule délavé couchant dans le ventre, et Bleu revenu voilà que tout revient : Bleus ! Les baisers d’hier, Bleue ! La couverture des terres, Bleues ! Les vignes nouées, Bleu ! Le balancier des lavandes, Bleus ! Les oliviers et leurs rires de novembre, Bleu ! Le mistral qui portait nos confessions aux lèvres des voiliers, Bleus ! Jours alcyioniens et Bleu ! Le train qui mène à demain ! Bleu ! Bleu ! Bleu !
Reflux (III)
L’épaisse tenture que la nuit a dressée
Sur la sente de mon camposanto
Parfois soupire son faix d’odeurs grises.
Tantôt chapelle humble et sans âge
Assise sur un mamelon de terre voilée
Qui veille un cimetière enfoui dans les flots,
Tantôt temple dont les ruines brisées
De leurs doigts de bois hantent le rivage
D’où je vois danser un alphabet d’os,
De Serre-Ponçon ou de Quechula,
Je me demande alors l’âme grise
De quelle veine en poindra la croix.
Reflux (II)
Le silence terrible qu’éclate le vent sur les torses des falaises normandes, qui sait où, une rafale avant, il était contenu ?
Les poussières de craie qui volent en cordon quand tremblent les pans nus des terres, qui sait où, une rafale après, elles délaieront leurs syllabes éclatées ?
Le blanc bouillon de la mer où se noient les spectres de l’abandon, qui sait quand, sous tes paupières fermées, il crachera les chants indésirés du souvenir ?
Voir « Reflux I«
Reflux (I)
Après la vaisselle, machinalement
Le regard inspecte la peau rongée
Autour des ongles et les couches
Allongées comme fossiles.
Quelques forces inconnues
Suffisent à rhabiller l’oubli.
De l’horizon qui s’ouvre, bancal,
Des sabots remuent écume et sable.
Pas lourd, yeux humides et ronds,
Les chevaux noirs portent de maudits souvenirs
Et se nourrissent des vagues dont
Je voulais les recouvrir.
Accepter
En marée, le vent s’épandait
Sur les jardins en escalier
A Nanterre, le vent s’ é p a n d a i t
Pluie, douce,
Qui lave le chagrin de l’hiver.
Les bouleaux ainsi noircis
Jouent avec la mue,
L’impossible chrysalide
Etendent leurs doigts
Pour
Chatouiller le gros ventre des nuages
Telles araignées d’eau
Qui se moquent des surfaces.
ET TOI
Qu’attends-tu, contenant ton tremblement sur la toile ?
Qu’entends-tu qui retiens ton souffle dans l’attente fébrile de la voix des songes ?
Fils dorés de transparence
Suspendus aux écharpes des bosquets
Tendus vers le du ciel
Ne l’entends-tu pas qui chante vers toi ?
Il te faut
Remonter le courant de ses larmes d’argent
Morcelé
Comme un miroir
Tu peux
Sauter
tt ou
de e te
gou en g t
ou do
de d en
e u t e
Aussitôt, tu touches
Mille instantanés de ce que cachent les nuages :
Insoupçonnable océan de lumière, ô rêve caressé par le rêve !
Tu peux aussi accepter de recevoir l’orchestre étrange qui se dégage des ronces — flûtes du vent imperturbable que dessine une rivière de cymbales.
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J’ai écrit ce poème en février 2017, et j’avais finalement adopté une forme en prose : Il pleut sur Nanterre. Je suis très contente de l’avoir retrouvé dans mes tiroirs numériques, ils sont assez différents. N’hésitez pas à dire en commentaire ce que vous en pensez, je suis très curieuse !
