Décès de Michel Deguy
Michel Deguy (décès)
Publié dans Poésie en vers et en prose
Rue de Safi
Rue de Safi
Tu ouvrais la fenêtre et le soleil du citronnier
tombait sur la rondeur gracieuse d’une épaule…
Récif rose et nacré qui émergeait d’une vague
de blondeurs bouclées : Aïlenn endormie de profil
sur l’oreiller nez mutin lèvres entr‘ouvertes
joliment comme deux rives pour le courant
transparent de son souffle Ses paupières pâles
sur lesquelles la lumière glisse comme sur la paroi
d’un œuf sont closes sur l’Autre Univers : celui
auquel ni toi ni personne n’aurez jamais accès
avec la Terre naufragée dans le regard du songe
Celui qui parfois lui tirait un soupir ou un sanglot
mais le plus souvent le doux sourire d’une ange
adressé à Morphée – l’ange mâle du Sommeil…
Poème médiocre
Poème médiocre
Admirons toujours l’inconscient courage
que tant de gens autour de nous mettent à vivre
alors qu’ils ne savent pas vraiment
ce que le futur leur réserve
ni ce qui les attend dans l’immédiat présent
Surprises qui sont moins souvent
bonnes que mauvaises
au cours d’une vie dont le but profond
demeure un mystère que l’esprit
tourne et retourne comme une boîte à secret japonaise
pour découvrir – s’il parvient à trouver la façon
de l’ouvrir – qu’elle est absolument vide
et qu’à ce vide il n’y a pas d’explication
Moralité sans originalité…
Moralité sans originalité…
Il fait un tel soleil en ce jour de janvier
qu’on se sent coupable d’écrire et de rester
imprégné du climat de sa vie intérieure
tandis que passe en claudicant
une vieille dame courbée
qui fait peine à voir avec des poireaux
d’un vert hirsute alourdissant son cabas
Manifestement elle souffre d’avancer sur le trottoir inégal
Quoiqu’elle ait sans doute à peine l’âge du scribe observateur
chaque pas exige d’elle qu’elle se fasse violence
et par instants elle s’arrête en scrutant d’un air las avant de repartir
les vides regards de verre des façades impassibles
C’est dans ces occasions que ne souffrant
d’aucun désagrément particulier si ce n’est un physique
quelque peu érodé par plus de trois quarts de siècle
l’on se murmure à soi-même qu’il est honteux de se plaindre
en certaines situations où le réel nous apparaît
plus rude et moins docile que jadis
Le Cygne
Le Cygne
Enfant tu te réveillais tôt
fou de ciel bleu et d’aurore
le corps chargé d’une énergie
à vivre dont tu as perdu le secret
Vieillard tu te réveilles intempestivement
Dehors la nuit ennuagée te révulse
Quand point le jour on dirait que ce plafond d’humeurs
s’est transféré dans ton cerveau
et que son brouillard paralyse ton esprit
Et quand tu veux te lever
les muscles de ton corps te semblent roides
comme ces troncs des vieux oliviers
bombant leurs triceps d’écorce
Ce qui plonge tes pensées
en d’infiniment gris abîmes où tu crois
vaguement apercevoir le Cygne de Tuonela…
Manchay puito
Manchay puito
Pleure la kéna ! comme si elle flûtait
dans une ambiance bleue de ruines
et de fin prochaine des choses
Et je n’aime pas trop cette âcreté
de fleurs fanées dans l’eau turbide
d’un vase de terre oublié quelque part
Les tiges blanchies ressemblent à
des os longs de rapace ou peut-être
même aux os d’un ancêtre humain
tels que les sépultures de l’altiplano
en révèlent aux humahuaquenos
en quête de bijoux et parures d’or
Pleure kéna ta mélodie aggravée
des échos du manchay puito d’argile
La même glaise dont furent modelés
les corps des hommes et leurs lèvres
Et le même souffle qui outre-mots
donne parfois leur vie aux poèmes
Évolution…
Évolution…
Viennent dans la vie ces jours
où plus rien de ce que nous éprouvons
et subissons ne peut être confié à personne
On parle tout bas à sa tasse de thé du matin
On regarde le faible jour qui entre par la fenêtre
La réalité qui nous entoure de ses événements
n’est plus la même que la réalité dont témoignent
les autres personnes qui vivent autour de nous
Il y a des chausses-trapes sur les trottoirs les plus lisses
Il rôde partout des dangers auxquels nous redoutons
de n’être pas capables de faire face
Et jusqu’aux sentiments, ce que nous ressentons
paraît illusoire comme s’il n’existait point
désormais de monde objectif
Publié dans Jeu bleu, Poèmes des ans incertains
Un abîme de sommeil
Un abîme de sommeil
Enchanté le sommeil de l’enfant
qu’on voit les yeux clos et visage en miniature
emmitouflé jusqu’au cou dans le landau à capote
qu’une personne véhicule de magasin en magasin
au gré de ses emplettes
La rue est loin d’être silencieuse pourtant
rien ne trouble le petit dormeur
joues et front lisses d’une sérénité heureuse
qui tout ignore encore du monde du Temps
à la surface duquel on émerge toujours trop tôt
Un jour après trois quarts de siècle il reviendra
par la pensée à cet éternel présent
dont l’intuition peine à reconstituer le sentiment
en s’aidant de l’imagination davantage que de la mémoire
Et fugacement durant une fraction de seconde
la plénitude originelle envahira son être entier
comme s’il venait dans un frisson instantané
à la fois de naître et de mourir à sa plus intime essence
Chat au chaud
Chat au chaud
Jour glacé les rues et les jardins
sont fourrés d’une hermine de neige
Fléchissent les branches alourdies des résineux
sous la poudreuse qui scintille au soleil
Encore un Noël de passé qui ne sera plus jamais
Ni nous ne serons plus les mêmes quand reviendra le prochain
Insaisissable énigme du temps
que la feinte du poème s’efforce
avec art de rendre réversible
Pendant que je médite ces banalités personnelles
le chat en rond dans un fauteuil entr’ouvre un oeil
me regarde d’un air félinement sceptique
Il se dit qu’il ne sert à rien pour les vivants
de chercher à percer l’épais mystère de l’existence
Et se rendort paisiblement
en toute tranquillité de conscience
comme un que la questionnante absence de sagesse
des humains n’a pas contaminé !
Publié dans Poésie en vers et en prose
Stratégie vitale
Stratégie vitale
Déjà le soleil est reparti
avec la Beauté – me laissant
seul dans les ténèbres
en tête à tête avec la fade
lumière de mes songes
J’appuie les doigts sur mes yeux
pour faire scintiller sous mes paupières
des phosphènes d’étoiles
L’espace est silencieux excepté
un soupir qui m’échappe
Mes sentiments sont des fauves
dangereux cadenassés dans un recoin
secret de mon for intérieur
et j’ai perdu la clé de leur cage
exprès car leur violence était suicidaire
On est forcé d’en venir à cela
quand poète on voudrait tout de même
pouvoir vivre de temps en temps
parmi les êtres humains
sans finir comme certains immigrants
dans la peau d’un fou furieux ou d’un assassin
Publié dans Poésie en vers et en prose
Une mandarine
Une mandarine
Une mandarine à peine écorcée
et revoici les Noëls à l’odeur de sapin, d’orange et de bougie brûlée
Ce temps où tu parlais au vent comme s’il voulait ton bien
Comme si ses murmures magiques derrière les volets des chambres
en faisaient l’émissaire turbulent des étoiles
Sans parvenir à ne pas t’endormir tu guettais longtemps
si quelque bruit inhabituel résonnait dans la cheminée
et te réveillais au matin contrarié de ce que des cadeaux
se trouvent au pied du sapin sans que tu aies vu
le barbu en houppelande écarlate qui les avait apportés
Sur la table il y aurait du houx vert avec des boules rouges
Ta mère disposerait des guirlandes dorées pour le repas de fête
On éteindrait vivement une branchette à l’odeur de résine brûlée
qu’une bougie malencontreuse commençait à consumer
Et toute la matinée on entendrait en arrière-fond des chants joyeux
Vive le vent d’hiver – Il est né le “divi n’enfant” – Petit papa Noël
Ou autres en choeur mais parfois aussi avec la voix traditionnelle du suave Tino Rossi qui ensorcelait nos grand’mères
De sorte que ce jour-là sortait complètement du temps
pour nous rassurer avec un parfum momentané d’éternité
Un parfum qui mêlait sapin, encens, orange et cire brûlée
tel que je n’ai plus jamais respiré exactement le même par la suite
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