Le pire était-il prévisible ? En préface de la réédition pour le 30e anniversaire de son roman Hardwired, devenu un classique du cyberpunk (Câblé en français), l’écrivain américain Walter Jon Williams s’amusait au jeu des ressemblances entre ce qu’il avait imaginé au début des années 1980 et ce qui était devenu la réalité qu’il avait sous les yeux plus de trente ans plus tard :
« La science-fiction ne consiste pas à prédire l’avenir, mais à offrir au lecteur un éventail de possibilités. Pourtant, je dois dire qu’une grande partie de Câblé semble avoir trouvé son chemin depuis ses pages jusqu’au monde réel. Les choses qui étaient censées choquer le lecteur, à l’époque où j’écrivais le livre en 1983-1984, sont aujourd’hui si banales qu’elles font désormais partie du bourdonnement de fond. Des sollicitations incessantes sur toutes les plateformes encourageant les gens à un consumérisme inconsidéré ? Oui. Des drogues avec une large promotion publicitaire, y compris la télévision ? Oui. Des gouvernements sous l’emprise des multinationales ? Oui. La balkanisation de l’ancien bloc soviétique ? Oui. Le changement climatique mondial ? Oui. La montée du niveau des océans ? Oui. L’élargissement du fossé entre riches et pauvres ? Oui. Des populations entières dévouées aux célébrités et à la mode ? Oui. Une vaste manipulation non réglementée des marchés boursiers par des initiés sans scrupules ? Oui. L’armée contrôlée par l’État remplacée par des forces mercenaires ? Oui. Des sociétés pharmaceutiques amassant des fortunes colossales sur le dos de la misère humaine ? Oui. (…) On me demande parfois si j’écrirai à nouveau quelque chose comme Câblé. Je leur réponds que non, car une trop grande partie de ce futur s’est réalisée. Une trop grande partie de ce futur correspond au monde dans lequel nous vivons maintenant. »
On pourrait s’arrêter à ce simple constat de convergence et se dire que le monde que le cyberpunk imaginait semble en effet être devenu notre monde. Mais on peut aussi essayer de prendre autrement cette boucle temporelle : puisque l’expérimentation a été faite par l’imaginaire, le futur anticipé dans le passé pourrait aussi servir à réajuster le regard sur le présent. Les œuvres de fiction ont ce pouvoir de jouer comme des révélateurs : elles invitent à diagnostiquer les trajectoires en cours avant qu’elles ne se cristallisent définitivement dans l’ordre de la dystopie…
#CyberpunkIsNow
L’extrait en version originale (et rien que la première phrase pourrait faire une présentation très simple et très juste de l’intérêt de la science-fiction) :
« Science fiction isn’t about predicting the future, it’s about showing the reader a range of possibilities. Yet I have to say that a lot of Hardwired seems to have found its way from its page into the real world. The things the reader was supposed to find shocking, back when I wrote the book in 1983/84, are now so commonplace as to be part of the background hum. Unending multiplatform assaults encouraging people to heedless consumerism? Check. Drugs widely advertised, including TV? Check. Governments in thrall to multinational corporations? Check. Balkanization of the former Soviet bloc? Check. Worldwide climate change? Check. Rising ocean levels? Check. Widening gap between rich and poor? Check. Entire populations slavishly devoted to celebrity and fashion? Check. Vast unregulated manipulation of securities market by unscrupulous insiders? Check. State-controlled military being replaced by mercenary forces? Check. Pharmaceutical companies making vast fortunes off human misery? Check. (…) People sometimes ask me if I’ll write something like Hardwired ever again. I tell them I can’t, because too much of that future came true. Too much of it is the world we’re living now. » (Hardwired: Thirtieth Anniversary Edition, Walter Jon Williams / Independently published, 2011 / 2020)
L’éditeur français Denoël avait rassemblé le roman et d’autres textes liés dans un beau recueil intitulé Câblé + et sorti en 2004 dans la collection « Lunes d’encre ». Si vous tombez sur ce recueil, n’hésitez pas… Et bien sûr, pour des clés de compréhension historiques, littéraires et sociologiques sur cette dystopie cyberpunk qui paraît devenir la nôtre, est toujours disponible : Cyberpunk’s not dead. Laboratoire d’un futur entre technocapitalisme et post-humanité, chez Le Bélial, collection « Parallaxe ».
Dans les tréfonds de la télévision, on tombe parfois sur des films de piètre qualité mais qui, quand on s’intéresse à la science-fiction écologique, amènent à réfléchir, et notamment sur ce qu’ils auraient pu être avec des orientations différentes. C’est le cas avec Geostorm (2017) qui vient d’être récemment diffusé. Avec ce film, le cinéma hollywoodien (et pas le meilleur malgré l’abondance d’effets spéciaux) confirme sa propension à absorber et normaliser certains fantasmes technosolutionnistes au sein de ses narratifs.
En point de départ du film, après une série de crises catastrophiques liées au dérèglement climatique, les principaux États de la planète décident d’unir leurs efforts pour déployer un système satellitaire commun capable de mettre fin à l’aggravation des menaces et de réguler le climat à l’échelle planétaire. Dans ce que donne à voir la séquence introductive, cette mobilisation internationale à marche forcée permet ainsi d’aboutir à un résultat bien plus rapide et décisif que des années de Conférences des Nations unies sur les changements climatiques (COP). La trame du film est construite autour de la révélation progressive d’un complot gouvernemental cherchant à détourner le système pour en faire une arme permettant de créer tempêtes et autres événements météorologiques extrêmes sur les régions ciblées. Ce qui aurait pu être un espoir collectif censé transcender les divisions internationales apparaît (provisoirement) interrompu par des logiques de pouvoir, en l’occurrence la survivance désuète d’une forme d’impérialisme américain. Malgré les risques ainsi révélés, la tentative de parade technologique reviendra à la fin avec le même type de projet quasi démiurgique. Tout en montrant simultanément l’agencement d’infrastructures techniques (sur Terre et en orbite) et d’interventions politiques, Geostorm paraît au bout du compte transmettre ce message implicite : si une quelconque faillibilité se fait jour, elle ne vient pas de la technologie elle-même, mais des faiblesses humaines, à l’image de ces ambitions hégémoniques persistantes. Les enjeux éthiques et politiques, voire les autres risques, de l’application d’une technologie de géo-ingénierie aussi massive sont en revanche effacés. Quant aux origines (systémiques) du bouleversement climatique global, rien ne permettra de les percevoir à l’écran…
Quand on a écrit un livre sur le cyberpunk, ne pas y penser est presque impossible au vu de la litanie des événements qui se sont accumulés depuis la nouvelle élection de Donald Trump. Comme si son retour au pouvoir était la pièce qui manquait pour nous précipiter dans ce type de monde, fatalement dystopique, qui n’était au départ qu’une esquisse d’anticipation fictionnelle… De manière ironique, le moment Trump colle avec la chronologie qu’on devine dans l’œuvre littéraire séminale, celle de la première trilogie de William Gibson (Neuromancer, Count Zero, Mona Lisa Overdrive), dont les récits semblent se dérouler vers 2030, après ce qui ressemblerait à une phase de déréliction (volontaire ?) des structures étatiques et des institutions gouvernementales. Comme si, précisément, c’était cette phase qui était en cours avec des initiatives comme celles d’Elon Musk à la tête du Department of Government Efficiency, ce DOGE devenu désormais fameux pour ses coupes budgétaires brutales…
C’est probablement pour cette raison qu’un petit texte de commentaire avait été demandé pour Le Nouvel Obs à la suite de la liste stupéfiante d’« executive orders » signés par Donald Trump dès son entrée en fonction. Comme la suite des événements a largement confirmé les orientations politiques initiales, le reprendre ici était amplement justifié (et en version intégrale, puisqu’il avait dû subir quelques coupes pour des raisons de place dans le numéro du magazine). Histoire de rappeler aussi que, grâce à quelques fulgurantes prémonitions littéraires, nous pouvions déjà être tout aussi largement prévenus…
Comme après un coup d’accélérateur, tout se passe comme si nous entrions dans le monde décrit par le cyberpunk. Dans les années 1980, avec des romans comme Neuromancien de William Gibson, ce courant de la science-fiction imaginait un futur très sombre, dominé par des mégacorporations aux pratiques souvent douteuses et une technologie accentuant son emprise sur les humains. Difficile en effet de ne pas penser à des tendances actuelles… Moins de gouvernement, mais l’avènement d’un « État prédateur », comme le percevra aussi l’économiste James K. Galbraith : un appareil de pouvoir qui exploite le secteur public et sape les institutions publiques pour le profit privé. Comme dans La Balade de City de John Shirley, les forces censées assurer l’ordre se comportent en milices, au service des intérêts d’une oligarchie triomphante, glissant silencieusement vers la corruption. Les espoirs émancipateurs entrevues pour certaines technologies sont détournés, voire se transforment en menaces. L’IA semble asservie à des logiques de puissance, économique et militaire, effaçant la question de ce qu’elle pourrait apporter comme bien collectif. Alors qu’elles avaient été à l’origine lancées comme des solutions alternatives décentralisées pour des transactions détachées des tutelles institutionnelles et des circuits bancaires, les cryptomonnaies ont été rattrapées par des intérêts bien plus mercantiles. À tel point que, dans une ahurissante confusion des genres, Donald Trump et sa femme Melania ont pu promouvoir chacun leur propre jeton numérique spéculatif. La notion de liberté est tordue dans le sens le plus confortable pour les puissants, tandis que les interstices encore libres finissent par être difficiles à trouver dans des sociétés où la surveillance est devenue omniprésente. Les trous dans le tissu collectif ressemblent davantage aux enclaves privées, pour riches et milieux d’affaires notamment, à l’image presque de celles imaginées dans une veine post-cyberpunk par Neal Stephenson dans ses romans Le Samouraï virtuel et plus tard L’Âge de diamant. Dans les fictions cyberpunk, tout espoir a finalement disparu, laissant impuissante la grande majorité des populations, et les mobilisations collectives y paraissent tellement difficiles qu’elles sont presque devenues impensables. Chacun est plus occupé à tenter de survivre dans une société aux inégalités sociales exacerbées. C’est pourquoi, dans les récits, le personnage central est souvent un hacker ou un mercenaire, prêt à vendre ses services aux plus offrants mais incarnant aussi de manière ambiguë le peu de résistances individuelles et éphémères qui subsistent. Avec cette accumulation (non exhaustive), l’air du temps, qui semble naviguer entre technoféodalisme et technofascisme, prend des colorations dystopiques qu’on aurait largement préféré voir éternellement enfermées dans ces univers fictionnels.
Reconstruire une éthique du futur et faire de la théorie politique en passant par la science-fiction ? C’est le projet qui avait donné Hors des décombres du monde, paru en 2018. En partant des enjeux écologiques, le livre avait été l’occasion de faire un travail théorique et conceptuel. L’insatisfaction devant les limites des cadres de réflexion disponibles avait ainsi amené à forger le concept de prototopie. Pourquoi la proposition était-elle importante dans ce projet intellectuel ? Parce qu’il s’agissait de pouvoir repérer ce qui, dans l’imaginaire, permet d’ouvrir un champ des possibles. Parce que, de surcroît, les futurs imaginés ne sont pas réductibles aux polarités opposant l’utopie contre la dystopie et qu’ils peuvent se présenter en une multitude de variations intermédiaires. En proposant des scénarios variés porteurs d’espérances, les prototopies nous invitent à réfléchir de manière distanciée, voire critique, sur les enjeux actuels et à envisager des solutions originales ou inventives pour les défis qui s’annoncent. Elles sont en cela des espaces exploratoires, ouverts aux expérimentations potentiellement inspirantes. Les prototopies sont des exercices d’imagination dont la force est de pouvoir eux-mêmes encourager à imaginer davantage.
La science-fiction est un territoire particulièrement favorable au développement des prototopies. D’Ursula Le Guin à Iain M. Banks, du solarpunk à l’afrofuturisme, il est possible de retrouver cette dimension prototopique dans de nombreuses branches du genre. C’est aussi par là que cette forme particulière de projection dans l’avenir contient tout un potentiel d’invention, de découverte, d’illumination, notamment si le parcours en leur sein est attentif à ce que les mondes créés dans ces récits contiennent et révèlent comme puissances d’agir.
La commande d’une notice « Prototopie » pour le Dictionnaire dissident du temps, paru en septembre dernier chez Riveneuve, a fourni une occasion opportune de revenir de manière synthétique sur le concept. Le texte est accessible en version brute ici, mais que cela n’empêche pas d’aller lire ce bel ouvrage habilement conçu et qui prend plaisir à multiplier les angles décalés.
Les États membres de l’Union européenne semblent se féliciter d’avoir approuvé vendredi 2 février une esquisse de cadre législatif (un « AI Act ») prétendant aider à réguler l’« intelligence artificielle ». Difficile en effet de ne pas entendre parler du sujet ces derniers temps, notamment parce que cette technologie a connu des avancées paraissant de nature à transformer notablement le paysage socio-économique dans les années qui viennent. Et pas seulement avec ChatGPT…
La science-fiction a d’une certaine manière pensé ces enjeux depuis bien longtemps. Et il y a en son sein un sous-genre, le cyberpunk, qui inciterait plutôt à une forme de scepticisme devant la pointe d’autosatisfaction de ces acteurs institutionnels. C’est l’occasion de renvoyer à un article paru l’année dernière pour expliquer pourquoi :
Résumé : Au sein de la science-fiction, le sous-genre cyberpunk a été important dans la représentation spéculative des « intelligences artificielles » et de leurs effets. Entre fascination et anxiété, ces récits littéraires offrent aussi un laboratoire réalisant un travail de problématisation et faisant déjà apparaître un ensemble d’enjeux de régulation et de contrôle. Partant des principales œuvres de ce courant, notamment celles des premiers auteurs américains des années 1980, l’article propose d’appréhender ces représentations et ce que ces mises en scène révèlent comme difficultés ou même risques pour les humains dans leurs rapports avec ces entités. Il revient ensuite plus précisément sur les tentatives esquissées pour retrouver des formes de contrôle et, surtout, sur les limites presque inévitables qu’elles permettent de repérer et de penser.
#CyberpunkIsNow
Neuromancer: A cyberpunk role-playing adventure (jeu vidéo, 1988)
Le prix du syncrétisme en science-fiction cette année revient incontestablement à The Creator de Gareth Edwards pour réussir (consciemment ou inconsciemment ?) à faire penser à une abondante quantité de références, qui, pour l’amateur du genre, finit presque par parasiter la vision du film. Outre celles que tout le monde cite (Apocalypse Now, Blade Runner, Akira, etc.), on pense aussi à : Babylon Babies, Chappie, Le cinquième élément, Dr Folamour, etc., etc. À ce petit jeu, qui en rajoute ?
L’impression, d’ailleurs, est que le thème de l’intelligence artificielle n’est qu’un prétexte. Entre la guerre du Viêt Nam, les pulsions impérialistes, les coups tordus sur d’autres territoires souverains, la production de technologies incontrôlées (entre autres), c’est même impressionnant de voir la quantité de turpitudes que les Américains tentent d’expier à travers leur cinéma…
Ci-dessous, la version complète d’un entretien paru dans le journal La Provence, en plein dans la chaleur d’un été qui n’était pas loin de ressembler à ceux imaginés pour Blade Runner 2049…
• Première question, est-ce que la limite est parfaitement claire dans ce genre de SF entre critique et fascination pour la technologie, une sorte de fascination du monstre ?
Le cyberpunk joue entre ces deux registres. Bruce Sterling, auteur américain qui en a largement été le propagandiste, avait habilement signalé que le mythe attaché à la créature du Dr Frankenstein méritait d’être actualisé et il laissait entendre que le cyberpunk y participait en recadrant l’appréhension du futur : comme si la condition humaine ne pouvait plus être imaginée sans prendre conscience que les médiations technologiques seraient dorénavant partout, dans les existences (y compris intimes) comme dans leurs environnements… Le cyberpunk, d’ailleurs, propose une vision qui n’est pas celle d’un déterminisme technologique, où la technique aurait en elle-même une espèce de force qui contraindrait tout. Il est plus subtil et laisse une place non négligeable à l’indétermination, celle liée notamment aux usages qui vont être faits d’une technologie. La technique y devient à la fois contrainte et ressource. C’est la fameuse phrase que William Gibson, souvent considéré comme le père fondateur, a placée plusieurs fois dans ses premiers textes : « La rue essaie de trouver sa propre utilisation des choses ». Et souvent par de multiples détournements…
• Comment le cyberpunk pose-t-il la question de la disparition des humains dans leur propre technologie ?
De multiples manières. Par la figure du cyborg, puisque les artefacts et éléments machiniques (prothèses, implants, etc.) ne sont plus à l’extérieur du corps, mais aussi à l’intérieur, non seulement pour suppléer des éléments organiques, mais aussi pour ajouter des capacités n’ayant plus rien de « naturel ». Par l’absorption des individus dans le cyberespace également, qui permet de s’immerger, voire de se perdre, dans un nouveau monde distinct de la réalité conventionnelle, mais potentiellement plus séduisant et très addictif. Toutes ces possibilités esquissent un rapport différent au corps, qui devient potentiellement superflu lorsque la conscience peut être fixée sur d’autres supports, laissant même espérer une forme d’immortalité, débarrassée de la contrainte organique. L’impression laissée dans ces oeuvres est même parfois que le corps devient quelque chose de pesant, d’encombrant…
• Le cyberpunk est-il le lien manquant dans l’anticipation entre la critique économique et technologique ?
C’est en effet une capacité majeure de ce sous-genre : mettre dans des mêmes contextes des transformations profondes ayant eu lieu simultanément sur les plans économique et technologique. À travers les écrits de William Gibson, on sent par exemple que le rôle croissant des intelligences artificielles est lié à un certain stade du capitalisme, où informations et données sont devenues des ressources capitales, où États et régulations publiques finissent par être multiplement débordés par ces créations et les puissantes entreprises qui en sont à l’origine. Le cyberpunk annonçait que les serveurs informatiques, avec toutes les données qu’ils permettent de stocker, allaient être la nouvelle infrastructure du monde, et donc un des nouveaux espaces du pouvoir, les bastions de nouvelles forces économiques.
• Ces méga-corporations, hors contrôle étatique, préfigurent la victoire d’une économie qui a pour objectif d’avaler les pays, les nations au profit d’un monde unique où tout est marchand. Cette prévision est-elle en train de se réaliser ?
Le cyberpunk a traduit des formes de questionnements, voire d’anxiétés, sur des transformations politico-économiques qui étaient en cours à l’époque. Les années 1980 ont ouvert un cycle de dérégulation, dont le cyberpunk pousse la logique jusqu’à l’évanescence des instances publiques. Et ce ne sont pas seulement les méga-corporations, mais aussi différentes formes de criminalité qui en profitent et, pour certaines, deviennent des puissances à part entière. Le tout dans un système complètement globalisé, où tout circule sans répit à une échelle planétaire, et marqué par des inégalités accrues. Dans les mondes du cyberpunk, il n’y a plus guère de questions pour savoir ce qui peut être vendu ou non, puisque beaucoup de barrières morales ont sauté : s’il y a de l’argent à gagner sur quelque chose, il y aura forcément un business pour essayer d’en tirer parti…
• Peut-on faire le lien entre le cyberpunk et un roman comme Les Furtifs d’Alain Damasio ?
Le propre d’un genre comme la science-fiction est le constant tissage de relations plus ou moins conscientes entre les textes, avec tout ce que cela comporte comme circulations d’idées, d’images, de références, etc. Difficile de ne pas voir en effet des thèmes communs, comme la domination des multinationales et l’enserrement des existences humaines dans des environnements technologiques où celles-ci sont constamment surveillées, mesurées, orientées, etc. Le cyberpunk n’avait connu que quelques tentatives d’adaptation en France, avec des tonalités différentes de son grand frère américain, les auteurs français semblant tendanciellement plus du côté de l’humain. Les personnages du cyberpunk originel, souvent désabusés et cyniques, subissaient le monde qui les entoure, sans guère d’espoirs de pouvoir le changer. Chez Alain Damasio, l’esprit est davantage à une forme de résistance et les récits continuent à porter une recherche de voies de sortie.
Jusqu’où iront les « réformes » des retraites ? Parfois, on finit par craindre que l’imaginaire du cyberpunk ne nous rattrape autrement que sur les aspects les plus technologiques… L’écrivain américain Rudy Rucker avait imaginé une solution radicale pour régler le « problème » des retraites et le coût qu’est censé faire peser leur financement sur la collectivité. Dans le roman Software (New York, Ace Books, 1982), afin d’éviter les tensions liées à l’effondrement du système de sécurité sociale (annoncé alors pour 2010), les vieux baby boomers récalcitrants ont été envoyés en Floride, État devenu une sorte de réserve mais où ils se retrouvent condamnés à vivre dans la pauvreté.
« Trop de personnes âgées. C’était la même explosion démographique qui avait amené le baby-boom des années 40 et 50, la révolution de la jeunesse des années 60 et 70, le chômage massif des années 80 et 90. Maintenant, l’inexorable processus de digestion du temps avait livré au XXIe siècle cette masse humaine ingurgitée comme la plus grande charge de personnes âgées qu’une société ait jamais connue. » (Traduction personnelle)
Toute une population rassemblée, jusqu’à la fin de son existence, pour ne plus être laissée ailleurs…
D’ailleurs, probablement vaudrait-il mieux ne pas crier trop fort que la science-fiction contient un large lot de solutions encore plus radicales où il n’y a carrément plus besoin de « réforme » des retraites… En espérant donc que certains textes ne tombent pas entre de mauvaises mains…
Celles et ceux que le sujet intéresse pourront aller voir en guise de synthèse un ouvrage collectif sorti justement en début d’année sur les représentations de l’âge et de la vieillesse dans les imaginaires de science-fiction :
Nous ne sommes pas dans l’anthropocène. Bienvenue dans le cyborgcène !
Pourquoi ? Parce que, tout bien considéré, la figure du cyborg, mélange de vivant et de machinique (ou d’artefactuel), vaut aussi désormais pour beaucoup d’écosystèmes. À la limite, c’est la planète elle-même qui s’est rapprochée de la forme cyborg. Son fonctionnement et celui des sociétés humaines sont pris dans un vaste appareillage technique, dont l’extension ne semble pas sur le point de s’arrêter. Plutôt que d’« anthropocène », mieux vaudrait peut-être alors parler de « cyborgcène », dans la mesure où la nouvelle couche géologique qui semble apparaître constitue en fait largement aussi une couche artefactuelle et technique…
Il est toujours difficile de nommer une époque, a fortiori quand on est pris dedans. C’est pourtant un bon moyen d’essayer de repérer les grandes forces agissantes. Quand la situation a profondément changé, il faut faire l’effort de qualifier la nouvelle qui en résulte. Les transformations terrestres ont déjà été d’une telle ampleur que le terme de « nature » est devenu de plus en plus difficile à employer et qu’il vaut peut-être mieux parler d’une « post-nature », comme le propose Jedediah Purdy. Quels que soient les termes, il n’est de toute manière plus possible de penser ce qu’il reste de « nature » en dehors de ses relations avec la technosphère produite encore et encore par les humains. Il est donc plus que temps de penser une éthique et une politique pour le cyborgcène !
Il est toujours important de comprendre d’où viennent les imaginaires des acteurs qui sont en position de pouvoir changer le monde, ou au moins de pouvoir y imprimer fortement leur marque. Et c’est le cas aussi pour Elon Musk, dont il est difficile de ne pas voir à quel point il emprunte à l’imaginaire de la science-fiction. D’où le texte ci-dessous, qui est en fait la version initiale d’un article paru dans Le un hebdo (N° 397, 18 mai 2022), version qui a dû être légèrement réduite et adaptée pour des raisons de format. S’agissant d’Elon Musk, autant que tout le monde soit prévenu…
* * *
Si Elon Musk fascine, ce n’est pas seulement par les projets et ambitions qu’il aurait réussi à réaliser : c’est aussi parce que son personnage joue avec les imaginaires et entre en résonance avec eux. Son rapport à la science-fiction s’apparente à celui d’un fan, qui en a tiré une large part de ses représentations du monde et, peut-être surtout, du destin à donner à l’humanité. Voire qui semble souvent tenté de les faire passer dans la réalité…
Nombre d’éléments dans la biographie et les projets d’Elon Musk le font presque ressembler lui-même à un personnage sorti d’une œuvre de science-fiction et de la longue lignée fictionnelle des chefs d’entreprises mégalomanes. Le rapprocher de figures classiques de la pop culture est maintenant devenu un exercice courant occupant maints fils de discussion sur les réseaux sociaux et forums sur Internet. La comparaison vient facilement avec Tony Stark, industriel, homme d’affaires fantasque et inventeur génial qui, dans le comics Iron Man, les films et multiples productions dérivés, devient super-héros grâce à l’armure qu’il a créée et qui lui permet de décupler ses forces, de voler à grande vitesse, d’intégrer des systèmes d’armement, et ainsi d’affronter tous les dangers pour les causes apparemment les plus nobles. Comme un clin d’œil ironique, Elon Musk fait même une courte apparition dans Iron Man 2 (2010), en serrant rapidement la main du héros dans un restaurant, et certaines scènes du film ont été tournées au siège de sa société SpaceX. Dans son rapport au monde et la manière de chercher à le plier à ses désirs, il pourrait être rapproché d’autres figures de l’entrepreneur innovant devenu multimilliardaire et à l’orgueil démesuré, un trope maintenant classique de la science-fiction : Eldon Tyrell dans Blade Runner (1982), Peter Weyland dans la série Alien(Prometheus [2012] et Alien: Covenant [2017]), Nathan Bateman dans Ex Machina (2014), etc. En littérature, il fait penser à Manfred Macx, le pourvoyeur en idées high tech que l’écrivain britannique Charles Stross met en scène dans son roman Accelerando(2005) et qui, oscillant entre pragmatisme et (le plus souvent) idéalisme, les vend ou les donne en fonction des usages qu’elles lui paraissent mériter. De fait, Elon Musk présente presque son business comme un acte de philantropie, destiné à faire le bien pour l’humanité.
L’entrepreneur semble avoir avancé dans sa vie, et de manière très visible dans sa partie professionnelle, comme s’il était en plein dans ce que l’universitaire et critique Istvan Csicsery-Ronay, Jr. a appelé une « science-fictionalité », une manière de penser où ce qui est appréhendé du monde prend les aspects d’une oeuvre de science-fiction. Elon Musk est un symbole d’une époque où fiction et réalité paraissent souvent s’interpénétrer. Il est comme une figure de proue d’un technocapitalisme abreuvé de fictions futuristes et commençant à quitter son berceau terrestre pour aller chercher ailleurs d’autres sources d’accumulation. Ce brouillage participe aussi à l’aura de l’individu. Avec lui, l’héroïsation fonctionne à plein régime. Ses projets sont une transposition de l’imaginaire qu’il a absorbé. Comme si un ado avait l’occasion de réaliser ce qui l’avait fait rêver : le voyage spatial et la colonisation de Mars. Jusqu’à l’ambition quasi démiurgique d’amener la vie humaine là où elle n’est pas encore. La différence avec les lectures et les rêves d’adolescent est qu’il a maintenant l’argent pour essayer de les concrétiser. Les technologies développées par SpaceX, la société qu’il a fondée pour commercialiser des lanceurs spatiaux, ne sont que des étapes vers ce vaste but. Son souhait et son ambition répétés sont de contribuer à « faire des humains une espèce multi-planétaire ». Si l’on suit les principaux arguments, grâce à cette dissémination, la disparition de la Terre ne signifierait pas la disparition de l’humanité, considérée de toute manière comme ayant vocation à diffuser sa forme de conscience.
Elon Musk fait le spectacle. Il est le spectacle. Le futur qu’il ramène dans le présent apparaît comme un spectacle permanent. Fabricant de récits à sa manière, il fait de la réalité sa propre fan fiction, prolongeant les oeuvres de science-fiction qui l’ont inspiré. Même pour les « prénoms » de ses derniers enfants, qui ne dépareraient pas dans des aventures du genre (respectivement X AE A-XII et Exa Dark Siderael).
Loin de considérer avec dédain cette littérature, Elon Musk en est un lecteur revendiqué, qui affiche ses inspirations. Il citeLe Guide du voyageur galactique (The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy, 1979) de Douglas Adams comme son livre favori lorsqu’il était enfant, au point d’en avoir gardé ce qu’il présente comme une forme de principe philosophique pour l’existence : d’abord se concentrer sur les questions, si possible les grandes, plutôt que les réponses, et ensuite s’attaquer à ces questions en profondeur. Il dit avoir apprécié la série Fondation d’Isaac Asimov (envoyée en orbite en 2018 dans un cristal de quartz, en même temps qu’un roadster de sa marque Tesla), les œuvres de Robert Heinlein, notamment En terre étrangère (Stranger in a Strange Land, 1961) et Révolte sur la Lune (The Moon Is a Harsh Mistress, 1966).
À bien y regarder, quand il prend les œuvres de science-fiction, Elon Musk en fait une utilisation sélective et certains emprunts se rapprochent du détournement. Dans ce qui est présenté comme un hommage, les barges autonomes utilisées par SpaceX pour récupérer les éléments de ses fusées ont des noms empruntés aux vaisseaux spatiaux des romans d’Iain M. Banks situés dans l’univers de la Culture. Le fondateur de SpaceX affirmait en juin 2018 sur Twitter : « If you must know, I am a utopian anarchist of the kind best described by Iain Banks » (« Si vous voulez savoir, je suis un anarchiste utopique du genre le mieux décrit par Iain Banks »). Iain (M.) Banks, écrivain écossais mort en 2013, aurait probablement été surpris, puisque, dans la Culture, la vaste civilisation galactique qu’il a imaginée, technologiquement exubérante et anarchisante certes mais loin, très loin des orientations libertariennes d’Elon Musk, propriété et accumulation de richesses ont disparu. De surcroît, les intelligences artificielles jouent un rôle central dans la Culture : elles en sont presque l’infrastructure pensante. Par contraste, Elon Musk affirme régulièrement que l’intelligence artificielle représente un « risque existentiel » pour l’humanité et, pour cette raison, a même donné des sommes importantes visant à augmenter la sécurité des développements en la matière. C’est le paradoxe d’un homme qui s’inquiète des avancées de l’intelligence artificielle, mais crée une entreprise (Neuralink) cherchant à interfacer cerveaux et équipements informatiques. Ce bricolage syncrétique produit une vision du monde qui ne semble tolérer aucun obstacle. C’est une vision dans laquelle l’appropriation peut se faire sans rien demander à qui que ce soit, à la manière de la conquête de l’Ouest américain.
De la science-fiction, il reprend le potentiel d’évasion et d’enchantement, mais il délaisse d’autres aspects. Kim Stanley Robinson, l’auteur de la fameuse « trilogie martienne » (Red Mars, Green Mars, Blue Mars), s’est montré plutôt sceptique à l’égard des projections d’Elon Musk (« une sorte de cliché de science-fiction des années 1920 »), qui donnent l’impression que l’effort peut être celui d’une seule personne ou d’une seule entreprise. Le doute est même renforcé si la planète Mars finit par être considérée comme une espèce de canot de sauvetage, une « planète B » où l’humanité pourrait se réfugier. Du point de vue de Kim Stanley Robinson, la science-fiction d’Elon Musk mériterait d’être mise à jour pour intégrer des considérations biologiques et écologiques plus récentes.
Elon Musk et consorts (puisque d’autres milliardaires du secteur des nouvelles technologies, comme Jeff Bezos et Mark Zukerberg, affichent aussi des emprunts) n’ont pioché que dans une partie du vaste continent que constitue la science-fiction, laissant de côté les anxiétés, voire la dimension critique dont elle est aussi porteuse. Les projets de Neuralink font-ils forcément rêver avec leurs implants cérébraux permettant de communiquer directement par la pensée avec des ordinateurs ? N’importe quel(le) lecteur ou lectrice de cyberpunk verra rapidement les risques d’intrusion par des hackers aux intentions douteuses.
La dissolution de la réalité dans la spéculation peut-elle être poussée encore plus loin ? À certains égards, oui, car Elon Musk adhère aussi à l’hypothèse selon laquelle nous vivrions dans l’équivalent d’une simulation informatique. Dans cet argument auquel le philosophe Nick Bostrom a donné un halo de sérieux dépassant le jeu spéculatif, le monde ne serait qu’une construction virtuelle, élaborée pour qu’elle paraisse réelle aux entités qui en sont les hôtes. Elon Musk est d’ailleurs un amateur de jeux vidéo et, logiquement, ses préférés se révèlent être à connotations futuristes. Il a adoré Cyberpunk 2077, récent jeu à l’ambiance sombre et dystopique, qui n’est pourtant pas loin de représenter le type de société que des idées comme les siennes pourraient produire : une société dérégulée, livrée à l’appétit des multinationales, contribuant à soumettre les corps aux transformations et incorporations technologiques les plus diverses.
Au vu de ses nourritures spirituelles, on serait presque étonné qu’il n’ait pas affiché d’intérêt marqué pour l’extension de la vie humaine (comme d’autres dans ce milieu fortuné, à l’instar à nouveau de Jeff Bezos, le fondateur et dirigeant d’Amazon, dont il a tendance à se moquer sur ce point). Pour l’heure, il ne semble y avoir surtout que des spéculations sur son recours à différentes formes de chirurgie esthétique et, avec l’avancée en âge, l’on verra s’il continue à considérer qu’une trop grande augmentation de l’espérance de vie serait un facteur de rigidification de la société et, en conséquence, un frein à l’émergence d’idées nouvelles.
Devant tous ces récits produits par et sur le personnage, la circonspection est bienvenue pour éviter de tomber dans la mythification. Les travaux sociologiques ont montré que les innovations ne sortent jamais toutes faites d’un esprit génial, mais résultent de processus collectifs entremêlés, dans lesquels justement les imaginaires jouent un rôle non négligeable. L’influence culturelle de la science-fiction se mesure aussi à sa capacité à acclimater certaines idées, visions ou représentations. Par la récurrence de certaines images, la science-fiction contribue à habituer les esprits à certaines possibilités. Comme pour l’arrivée de robots humanoïdes, que la société Tesla a aussi dorénavant dans son portefeuille de produits en développement (le « Tesla Bot »), avec la promesse d’éviter aux humains les activités fastidieuses. Ou la logique coloniale appliquée à l’espace et aux autres planètes, typiquement… Avec ses projets, Elon Musk aura de fait contribué à transformer l’espace autour de la Terre en espace commercialisable. Y compris dans l’orbite terrestre, avec Starlink et sa constellation de satellites de télécommunication, il pourra se vanter d’avoir laissé une trace. Pour le bien de l’humanité, comme il le prétend ? À condition que l’utopie (hyper)technologique ne se retourne pas en dystopie et c’est probablement tout un pan de la science-fiction qu’Elon Musk a encore à explorer…