Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

MÈMES DU MOIS. Ce que fut Jérôme Choquette (1928-2017)

Publié par : Ysengrimus sur 15 janvier 2026

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Il y a dix ans, LES PAYS D’EN HAUT

Publié par : Ysengrimus sur 1 janvier 2026

Pays d'en haut-1

Donalda Laloge (jouée par Sarah-Jeanne Labrosse) et Séraphin Poudrier (joué par Vincent Leclerc)

J’vas vous montrer…
Artémise (saison 4, épisode 7)

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Nous sommes entre 1886 et 1892, dans la petite commune forestière de Sainte-Adèle, à soixante-dix kilomètres au nord de Montréal. En 1886, cette contrée, qu’on nomme, un peu abusivement, les Pays d’en haut, ou encore, plus simplement, le Nord, est une terre de montagnes précambriennes, de roches nues et de sapinage. En cours de défrichage et récemment ouverte à la colonisation, la région n’est pas encore desservie par le réseau ferroviaire, et cela en fait un lieu difficile d’accès, surtout en hivers. Dans cet espace gigantesque et immémorial, tout se déploie selon un mode de production que les historiens québécois ont appelé le système agroforestier. On cherche à rapprocher un prolétariat des immenses chantiers de coupe de bois de ces vastes territoires sylvestres et, à cette fin, on concède des parcelles de terre à des paysans désargentés, dans ce gigantesque espace. De grandes compagnies forestières, américaines ou anglo-canadiennes, abattent des arbres dans le grand nord et les mettent en flottage, sous formes de billes de douze et quatre pieds, sur le cours des rivières. Des sous-traitants canadiens-français complètent le buchage du bois sur les terres à défricher et encadrent le flottage du bois. Ce dernier est un exercice extrêmement dangereux. Des hommes et des femmes de modeste condition triment à cultiver leurs terres (des terres de roches, selon la formule dépitée consacrée) proche des grands chantiers. Mais, en réalité, ils vivent du buchage et de la drave, bien plus que de l’agriculture. Ce sont les fameux bûcherons et draveurs canadiens-français de notre folklore.

Au moment où notre histoire démarre, Évangéliste Poudrier (joué par Gaston Lepage), un homme du cru, maintenant âgé, est agent des terres de la couronne et maire de la commune de Sainte-Adèle. Évangéliste Poudrier est surtout un pionnier de la première heure. Il ne sait ni lire ni écrire et il a tendance à fermer les yeux sur les activités des squatters terriens miséreux qui se faufilent entre les mailles d’un filet juridique en cours de resserrement. Ce sont ses enfants, scolarisés eux, qui vont, au fil des années, tenir le registre de l’allocation et de l’intendance des terres. Sa fille d’abord, Délima Poudrier (jouée par Julie Le Breton), qui le quittera pour aller gagner sa vie dans le red light district de Montréal. Puis son fils, Séraphin Poudrier (joué par Vincent Leclerc), qui, lorsque le récit démarre, est le seul qui habite encore avec le vieil agent des terres. Solitaire, taiseux, renfrogné, mal léché, Séraphin Poudrier s’enrichit tout doucement, sans faire de vagues. C’est un ombrageux dont on comprend mal les motivations. Il est habité par une sorte de frustration profonde, cuisante, minante. Il est aussi très intensément amoureux de Donalda Laloge (jouée par Sarah-Jeanne Labrosse), une jeune fermière orpheline de mère, la fille de François-Xavier Laloge (jouée par Julien Poulin), qui habite une vieille concession agricole, aux pourtours du village de Sainte-Adèle. Séraphin Poudrier va graduellement s’approprier les fonctions de son père. Manœuvrier et implacable, il va s’arranger pour devenir agent des terres, conseiller municipal, puis maire de Sainte-Adèle. C’est un homme précis et dur, qui ne fait pas de sentiment. Sa principale activité est celle de prêteur sur gage, usurier. Mais ce n’est pas là sa profession exclusive. Il est toujours en train de travailler. Il est cultivateur et ébéniste. De plus, il encadre des petites entreprises de coupe et de flottage de bois, qui font de la sous-traitance locale pour les puissantes compagnies américaines et anglo-canadiennes du grand nord. Il est aussi organisateur électoral pour certains politiciens locaux et provinciaux. Sa ferme et ses chantiers sont comme ses livres. Ils sont bien tenus et gérés d’une main de fer. Et, petit à petit, tout ça, ça dégage de rondelets et discrets résultats lucratifs. La chose se joue en douce. Surtout que Séraphin Poudrier n’est ni ostensible ni dépensier.

À peu près tous les citoyens, surtout les représentants de la petite coterie un peu évaporée de Sainte-Adèle (le notaire, le médecin, le maitre de poste, la fille du défunt juge, les hôteliers), doivent de l’argent à Séraphin Poudrier. Et il les tient tous plus ou moins dans sa main. Amoureux inconditionnel de Donalda Laloge, il est coincé dans une situation où ce sentiment amoureux n’est pas réciproque, car Donalda aime passionnément son Alexis. Alexis Labranche (joué par Maxime Le Flaguais), c’est le personnage masculin semi-mythologique de toute cette quête. Flamboyant célibataire, orphelin depuis l’enfance, il vit semi-clandestinement sur la terre et dans la cabane forestière où feu son père était déjà squatter avant lui, et il fait un peu tout et autre chose. Journalier, contremaître de chantiers de coupe et de flottage de bois, draveur, dynamiteur d’embâcles, forgeron, gérant de tripot (sous le pseudonyme amerloque de Joe Branch), coureur de bois, chasseur, trappeur, braconnier, bouilleur d’alcool frelaté, inspecteur des feux forestiers, politicien municipal. Il y a rien qu’il sait pas faire. C’est le gaillard au grand cœur qui fait rêver toutes les filles du village et que tout le monde aime, parce qu’il est généreux, inconditionnel, droit, magnanime, héroïque même et qu’il a le cœur sur la main. C’est pas un homme malhonnête, aucunement. Simplement, c’est un cador qui a… disons… une grande intensité de vie. Il est courageux, ardent, bouillant, impétueux, batailleur, bambocheur, noceur, dépensier. Il brule la chandelle par les deux bouts. Et il a un don particulier, quasi cauchemardesque, pour involontairement s’emberlificoter dans les emmerdements les plus turlupinés. Passionné, passionnel et passionnant, Alexis Labranche est amoureux de Donalda Laloge, qui lui rend suavement la pareille. C’est le grand amour fou, qui fait très ouvertement rêver tout Sainte-Adèle. Mais, quelque part, dans le fond de cet amour, repose une incompréhension fondamentale. Viscéralement aventurier, Alexis est prêt à vivre n’importe comment, en faisant tous les métiers de sac de corde si nécessaire, sauf un: cultivateur. Il flaire le vent de la modernité industrielle naissante et va chercher les opportunités là où elles se trouvent. Il est donc conscient que, de l’autre côté de la frontière américaine, de l’autre bord des lignes comme on dit dans le pays, les usines s’ouvrent en grand nombre et qu’il est possible d’y aller travailler. Il voudrait tout simplement épouser Donalda et partir pour les États-Unis, comme un grand nombre d’autres canadiens-français du temps l’ont fait avant lui. Mais Donalda ne l’entend pas de cette oreille. Car Donalda, c’est la belle fermière. Elle est chevillée à la terre et elle compte léguer une propriété agraire à sa progéniture. Il n’est donc pas question, pour elle, de quitter Sainte-Adèle. Le hameau fonctionne, à ses yeux, comme une communauté organique (notre monde, comme elle le dit). Cela la relie intimement à la terre de son père qui, elle-même, si elle est une pauvre terre de roches, mérite pleinement qu’on y œuvre.

De ce point de vue foncier et ruraliste, Donalda Laloge est en viscérale harmonie avec les vues sociales un peu abracadabrantes du curé Antoine Labelle (joué par Antoine Bertrand). Cet ecclésiastique atypique, ainsi que son grand ami paradoxal, le journaliste, juriste et publiciste anticlérical Arthur Buies (joué par Paul Doucet) et ainsi que le premier ministre Honoré Mercier (joué par Jean Maheux) sont les trois seuls personnages historiques de toute cette épopée fictionnelle. Aumônier du diocèse de Saint-Jérôme (dont Sainte-Adèle est une des localités), puis protonotaire apostolique, puis sous-ministre à la colonisation dans le gouvernement Mercier, le tonitruant curé Labelle cherche à implanter la colonisation dans les Pays d’en haut. Il le fait dans le but avoué de juguler la saignée démographique des canadien-français vers les États-Unis. Fatalement, ça ne fonctionne pas très bien, car c’est un peu une doctrine sociale rétrograde, et amplement élucubrée, que ce fantasme nordique de retour à la terre. On lui promet un chemin de fer, depuis vingt ans, qui partirait de Montréal et monterait jusqu’à la Baie d’Hudson, en faisant escale à Sainte-Adèle. Mais les choses trainent en longueur. Le fond de l’exercice est une turlupinade illusoire intégrale. On veut implanter des colons sur les terres des Pays d’en haut, mais sans les autoriser à s’adonner à la seule activité vraiment lucrative du coin, la vente de bois en gros (seule la vente au détail du petit bois de chauffage est autorisée. Et encore, il faut payer un permis de coupe, même si on prélève ce bois sur sa propre terre). Cela rend donc les conditions d’existence de cette flopée de personnages colorés, entreprenants et imaginatifs extrêmement difficiles et tortueuses. Ramant énergiquement à contre-courant de l’Histoire (le tracé de son chemin de fer disparu est aujourd’hui devenu une piste cyclable), le légendaire curé Labelle est un énergique rêveur, irrésistiblement charmant et sympathique. Il parviendra, pendant un bon moment, à nous faire rêver avec lui. Et quand ce gros pasteur, épicurien, tapageur mais respecté, mourra subitement, à la fin de la quatrième saison, et sera intempestivement remplacé, en saison 5 et 6, par une sorte de Raspoutine à vélo (le curé Caron, joué par David La Haye), sinistre, tyrannique, intégriste et désaxé (le bicycle de l’apocalypse, selon le mot d’Alexis Labranche), une facette importante de notre plaisir de visionnement s’en ira su l’diable en compagnie d’une massive portion de la crédibilité de l’insupportable clergé catholique.

Dans ce magnifique exercice dramatique, bien plus cinématographique que télé-théâtral, on commence par mettre en place le douloureux triangle Séraphin/Donalda/Alexis. Séraphin sait s’acharner calmement sur une question et il procède toujours en méthode. Et, quelque part, il y a entre lui et cette Donalda des beaux jours, qui aspire encore tant au grand amour fou, des ressemblances profondes. Donalda et Séraphin ont le sens du travail patient, de la tâche bien faite. Ils engagent leurs énergies, épargnent, besognent, et aspirent à un avenir meilleur. Ils jouent d’astuces aussi. Les combines de Séraphin sont innombrables. La combine de Donalda est une tradition lui venant de son arrière-grand-mère. Elle colore son beurre avec des boutons d’or pour en faire le beurre baratté le plus jaune des trois cantons. Suite à toutes sortes de gaffes et d’imbroglios commis par Alexis Labranche, qui se met de plus en plus à avoir un tas d’ennuis juridiques, fortuits et désastreux, un rapprochement implacable s’établit entre Séraphin et Donalda. Ils finissent par se marier… mariage de raison, au départ. À la fin de la première saison, le très problématique couple Poudrier entre dans un souque à la corde profond et ferme. D’abord, Donalda, c’est une femme plutôt moderniste et qui a une solide colonne vertébrale. Elle tiendra méthodiquement tête au prêteur sur gage. Graduellement, elle s’efforcera de lui arrondir les angles et de lui faire comprendre qu’être dur et légaliste n’est pas nécessairement la solution la plus articulée, à long terme, pour fonctionner adéquatement à l’intérieur d’une communauté, surtout quand on aspire à y être une figure politique. Mais Séraphin est rétif. Il suit sa logique. Il n’hésite jamais à tricher et à mentir, même à son épouse (qui, sur certain secrets fondamentaux, lui rend la pareille). Il sait intimider, se battre et tirer du flingue. Il ignore la peur. Plus précisément, il la méprise. On découvre en lui, morceau par morceau, un misanthrope sourdement pugnace qui souffre et qui en est venu à configurer ces souffrances dans une direction très particulière et très étrange. À l’âge de sept ans, il perd sa mère, et cela lui crée un traumatisme profond. Alors, une de ses tantes, au moment de l’enterrement de sa mère, lui fait cadeau d’une pièce d’or, qu’il caresse et fait trottiner pensivement entre ses doigts et sur ses jointures, tous les jours, depuis ces temps lointain. À l’âge de dix ans, son père, Évangéliste Poudrier, vu sa situation de très grande pauvreté, l’envoie travailler dans un chantier, alors qu’il n’est encore qu’un tendre enfant. C’est légal, il peut le faire, il le fait. Séraphin reviendra durci, insensibilisé et, surtout, avec un gain soigneusement thésaurisé de cent dollars, que son père lui soutirera. Séraphin Poudrier va alors se mettre à faire une fixation sur l’avoir financier. D’abord l’avoir financier comme notion. C’est ce qui fera de lui un prêteur sur gage sans vergogne, cruel, précis, usuraire. Mais aussi l’avoir financier comme réalité physique et charnelle. L’or, l’or comme objet matériel et sensuel de fascination. Séraphin Poudrier est une sorte de névropathe aigu. Il est moins avare que barjo, moins arriviste que fétichiste. Il oscille entre trois névroses absolument obsédantes, l’or, la jalousie maritale et la religion. Donalda, graduellement, s’en avise. Elle comprend d’autant mieux un gars obsédé par l’or, elle qui reste tout autant obsédée… par le petit cœur d’or de son Alexis insaisissable. Rencontre névrotique assurée. Compréhension mutuelle implacable et inévitable des intensités volontaires et involontaires. Donalda est pleinement consciente du fait que ce Séraphin qui l’aime tant, elle, est un éclopé mental. Et, sinueusement, elle s’aperçoit qu’à travers cette dureté et ce souci maladif d’enrichissement et de reconnaissance sociale, une sorte d’intégrité se niche. Leur interaction va prendre la dimension d’un rapport de force tendu et cohérent et, en même temps, celle d’une rencontre spéculaire. Quelque part, Donalda et Séraphin se ressemblent de plus en plus. Ce sont tous les deux des terriens. Ce sont tous les deux des petits notables villageois, retors et calculateurs. Ce sont tous les deux des figures micro-historiques qui sont prêtes à jouer de fermeté pour établir les priorités qui sont les leurs. T’es rendue aussi pire que ton Séraphin, grommellera un jour le père Laloge à sa fille. Mais le aussi pire rencontrera possiblement le aussi mieux. Car Séraphin se rapprochera, lui aussi, bien malgré lui, de la perspective généreuse, altruiste et honnête émanant, tout naturellement, de sa douce amoureuse.

Il y a quelques procédures formelles récurrentes, au fil de cet opus, qui méritent des mentions particulières. Ainsi, par exemple, il est frappant de constater que tout le monde s’échange des bouts de papier à tous bouts de champs, dans cette petite société du bout du monde. Argent liquide, notules diverses, lettres d’amour (seules ou par petits paquets rubanés), poulets sibyllins, courrier en vrac (entre autres en réponse à une agence matrimoniale ou  pour fins de graphologie), hypothèques blasonnés, télégrammes urgents, plis recommandés, lettres circulaires, contrats de vente, reçus co-signés (notamment sur transferts d’avoirs financiers massifs), titres de propriétés, livres de comptes (parfois brouillons et mal fagotés), dossiers administratifs, registres des terres ou de l’entretien des chemins, cartes de cadastres, dossiers juridiques, projets de lois manuscrits, petits calepins contenant des listes de débiteurs (avec taux, garanties et échéances), cahier d’inscription des candidats municipaux, paquets de bulletins de votes, vraies et fausses factures, reconnaissances de dettes, avis de mises en demeure, affidavits, rapports de coroner, mandats de perquisition, assignations à comparaitre, certificats de mariage, documents d’adoption, missives ministérielles, épiscopales ou directoriales, lettres de démission (incluant celles écrites par un autre et que le ou la démissionnaire n’aurait qu’à signer), lettres d’espions, de mouchards ou d’indicateurs (dont certaines anonymes), affiches publiques (y compris des avis de recherches de criminels), journaux (y compris des faux journaux diffusant du contenu diffamatoire), almanachs, livres (y compris sous formes manuscrites), cartes à jouer, portraits dessinés, croquis architecturaux, photographies. On évolue dans un dispositif social très tertiarisé, très judiciarisé, et hautement paperassier, où le document sur papier, bruissant et frissonnant, est un objet intellectuellement investi. Il prouve une démarche, corrobore une affirmation, établit la force d’une argumentation ou la solidité d’une exigence juridique. Second phénomène omniprésent, dans le fonctionnement formel de cet opus. Notre regard capture les gens, dans la majorité des cas, en train de se faire interrompre. C’est à dire qu’on a à peine le temps de s’installer dans une situation donnée d’interaction entre deux ou plusieurs protagonistes que, toc, toc, toc, ça frappe à la porte (même en pleine nuit) et un nouvel imprévu s’instaure. Cela introduit, en permanence, d’intéressantes fractures dans la linéarité du récit. On frappe à la porte constamment, pour ouvrir des angles nouveaux, dans cet univers narratif. Et l’auditeur finit par comprendre que, malgré (ou de par) le fait qu’il s’agit ici d’une ambiance rurale étroite, en pays reculé, on a affaire à une communauté où tout le monde est très intimement interconnecté. On passe d’ailleurs son temps à s’y faire ostentatoirement des promesse solennelles qu’on trahira (volontairement ou non) et à prendre des engagements fermes qu’on ne parviendra pas à rencontrer. En fait, dans ce feuilleton, un peu tout le monde se bâtit des châteaux en Espagne, tire des plans sur des comètes (continuez de vivre sur un nuage, dira un jour Séraphin Poudrier à deux de ses concitoyens). Et tout ça se joue, explicitement, sans que la cohésion collective en souffre vraiment. Troisièmement, la caméra tire, par moments, un subtil plaisir à filmer l’action, en traversant quelque orifice semi-secret. On capte certaines images depuis le cadre inférieur d’une fenêtre, depuis une sorte d’œil de bœuf, depuis juste au-dessus du rebord d’un box au fond d’une écurie, depuis l’arrière du cadre d’un miroir. La captation d’images fonctionne un peu comme si on effectuait une sorte de voyage dans le temps qui requerrait que l’on s’y engage par le passage d’un canal d’accès mystérieux, en y jetant un regard secret, style espion. Quatrièmement, on notera, pour l’anecdote historique suave, que, contrairement à ce qui survient, disons, dans les westerns, les cavaliers disent wow pour faire arrêter le cheval sur le dos duquel ils se trouvent, exactement comme le font les conducteurs de calèches, de carrioles ou de traineaux. Nos bons adélois du cru convertissent leurs chevaux de traits en montures, d’évidence. Et les commandes verbales suivent le mouvement. Une douce saveur profondément rurale ressort de ce petit trait particulier, aussi discret que hautement original. Mais, par contre… et exactement comme dans un western, cette fois-ci… tout le monde est armé jusqu’aux dents. Séraphin porte un colt et Donalda pointe une winchester en direction de la porte d’entrée, avant d’autoriser certains visiteurs, au toc, toc, toc plus suspect que les autres, à s’introduire. Intensité des intensités et tout est intensité.

Mise en ondes il y a dix ans (en 2016), cette remarquable télésérie se déploie sur six saisons. Les quatre premières saisons comptent dix épisodes. Les deux dernières saisons comptent six épisodes. Tous les épisodes font quarante-trois minutes (on a donc cinquante-deux épisodes, pour un total de trente-sept heures). S’y déploie un ensemble de personnages ayant été créés initialement dans un tout autre contexte social, mais qui sont dominés et rétablis ici selon une logique de réflexion très contemporaine et amplement enrichie d’un fort honorable souci de précision historique. La distribution est magistrale. Et le traitement est étonnant, dans sa richesse et sa puissance. On parle pourtant de personnages aussi archétypiques que stéréotypés, ayant pris corps initialement dans un vieux roman d’anthologie de 1933, ayant ensuite fait l’objet d’une élaboration passablement tortueuse, dans une longue télésérie, des années 1950 et 1960. Et maintenant, ici, ils trouvent un fort intéressant parachèvement. Ceci permet de faire se rencontrer réflexion socio-historique, intensité dramatique et analyse contemporaine des rapports de force dans les couples. Les femmes, dans cette histoire, jouent un rôle capital. Elles occupent des fonctions subalternes, pour 1886-1892, des métiers de femmes (comme le dit, à un certain moment, un des conseillers municipaux), c’est-à-dire qu’elles sont institutrices, fermières, maitresses de poste, hôtelières, serveuses, prieuses (récitatrices de chapelets au chevet des mourants et des morts), cuisinières, infirmières, adjointes médicales (ces dernières, sans aucune reconnaissance de leurs solides compétences autodidactes). On retrouve une tenancière de bordel, quelques prostituées ou ex-prostituées et une servante (et mouman) de curé. Et, de fait, on comprend graduellement que les positions que les femmes occupent configurent déjà, en germe, des fonctions qui seront celles du secteur tertiaire naissant. Les femmes de ce monde agroforestier sont celles qui tiennent le mieux la plume. Lorsque Évangéliste Poudrier veut envoyer une lettre à sa fille, il la fait rédiger et poster par Donalda Laloge, vu que lui, il ne peut pas écrire. Graduellement, au cours de toute cette quête, les femmes vont envisager de faire des études. Elles vont lire et apprendre le Code civil. Elles vont mettre en place des cours du soir pour alphabétiser les adultes et vont organiser une bibliothèque municipale. Certaines d’entre elles vont rejeter discrètement la religion ou encore assumer secrètement leur homosexualité. Certaines autres vont même ouvrir des lettres à la vapeur (dans les deux sens du terme) ou rédiger de faux documents. Elles vont s’avancer vers des positions de juristes, de médecins, d’entrepreneures. C’est que les temps changent. La soi-disant colonisation attire surtout des originaux montréalais qui veulent se distancier de la vie urbaine, certes, mais aussi s’amuser, se dépayser, faire du tourisme. Apparaissent le téléphone, le télégraphe, le phonographe, le dactylographe, les lanternes magiques (cinématographes à images fixes), la carabine à lunette, les skis (venus de Scandinavie), le stéthoscope, la vaccination, le dentifrice et même des prototypes de… vibrateurs. Le Sainte-Adèle des stations de sports d’hiver, de la pêche récréative et de la villégiature de luxe est déjà en émergence et les femmes y joueront leur rôle d’avenir. La totalité de la réflexion avancée dans cette vaste évocation de la colonisation-fiction façon curé Labelle nous ramène aux particularités circonscrites de la culture québécoise bourgeonnant de partout, depuis le sein étriqué de la situation coloniale, dure et sévère, du Canada victorien. Je suis très satisfait de cette série et, pour dire les choses prosaïquement, je la recommande au tout-venant. Recommandation expresse aussi, à nos amis français, de se procurer une version sous-titrée… parce que les choses se passent dans le joual le plus onctueux et qu’il faut vraiment créer les conditions maximales pour comprendre toutes les subtilités verbales et interactives émanant jubilatoirement de ce scénario élaboré, dont la richesse rugueuse cultive merveilleusement une puissante proximité avec ce que fut la vie de nos hardis pionniers.

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Gilles Desjardins, Sylvain Archambault, Les Pays d’en haut, avec Vincent Leclerc, Sarah-Jeanne Labrosse, Maxime Le Flaguais, Mylène Saint-Sauveur, Antoine Bertrand, Paul Doucet, Roger Léger, Madeleine Péloquin, Kim Despatis, Romane Denis, Claude Despins, Anne-Élisabeth Bossé, Fabien Cloutier, Julie Le Breton, Rémi-Pierre Paquin, Marie-Ève Milot, Julien Poulin, Marco Collin, Michel Charette, Pascal Rollin, André Kasper, Pierre Mailloux, Paul Savoie, Jean Maheux, Alexis Lefebvre, Alexandre Landry, Brigitte Lafleur, Charlotte Aubin, Jacques Allard, Gaston Lepage, Florence Longpré, 52 épisodes de 43 minutes, diffusés initialement en 2016-2021 sur Radio-Canada.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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De vigne et d’épi

Publié par : Ysengrimus sur 25 décembre 2025

Autel Precieux-Sang-Repentigny

Autel de la chapelle du Précieux-Sang (Repentigny), par Jordi Bonet (1962)

à Jordi Bonet (1932-1979)

Tu évoques la vigne
Pour ceux qui s’en croient encore dignes.
Je n’en ai cure, car je ne mystifie
Ni ne balustre, ni ne sanctifie.
Et pourtant… ton coup de lame
Me tire comme une larme
Oui, quelque chose de toi perdurera
Aime, aime pas…

Tu évoques l’épi.
Mon émotion impie
Ne gobe pas le symbole
Mais concède une obole
À ton coup de ciseau
Qui sut tirer le beau
De cette vieille thématique inane
du fatras de la manne.

Capilotade eucharistique
Mais pérennité artistique
Patatras cultuel
Mais acquis culturel
Voilà, au mieux
Le tout petit peu
Que je me chuchote, ici
De ta vigne et de ton épi.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Tambour d’acier

Publié par : Ysengrimus sur 21 décembre 2025

Steel drum, steel drum, tambour d’acier
À la voix pas très gutturale
À la mélodie comme du cristal,
Tu me fais tellement rêver.

Ta rocailleuse rudesse insulaire
Métallique, industrielle,
Ton fond de baril de fer
Semblent se dissoudre, irréels.

Et tu chantes tout en finesse
En solo ou en ensembles
Tu pleurerais, il me semble
Pur, mais peu avare de tes largesses.

Luisant, subtil, harmonieux,
Chatoyant, liant, joyeux,
Tambour d’acier de toutes mes Jamaïques,
Tu es xylo, tu es la musique.

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MÈMES DU MOIS. La Cathédrale et le Capital

Publié par : Ysengrimus sur 15 décembre 2025

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MÈMES DU MOIS. Fidel Castro (1926-2016) est bel et bien mort

Publié par : Ysengrimus sur 15 novembre 2025

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CHRONIQUES DE LA GYPCO (Marie-Andrée Mongeau)

Publié par : Ysengrimus sur 1 novembre 2025

L’auteure du Magicien de la mer nous revient enfin, en grande forme, cette fois-ci avec le vigoureux et suave corpus de ses Chroniques de la marine marchande. La Gypco est une compagnie maritime (fictive) qui gère des flottes de cargos de gypse (gyprock) depuis un port d’attache (non moins fictif) niché aux Bermudes. Deux cargos jumeaux, le Gypco King et le Gypco Baron ont une mission stable mais inextricablement complexe. Il s’agit d’acheminer ces immenses cargaisons de roches de gypse, extraites d’une mine de Nouvelle-Écosse, depuis le port de Hantsport (Nouvelle-Écosse) jusqu’aux ports américains suivants, en alternances aléatoires: Boston (Massachusetts), Stony Point (état de New York), Baltimore (Maryland), Norfolk (Virginie) et/ou Jacksonville (Floride). Entre Hantsport et Jacksonville, il y a, par mer, une distance d’un peu plus de 2,700 kilomètres. Tel est donc le terrain de jeu potentiel des navires de la Gypco, dans les flots fidèles et ballotants du Gulf Stream. Mais le facteur distance n’est pas le seul élément de l’équation, il s’en faut de beaucoup. Ainsi, par exemple, l’auteure nous explique qu’une simple opération d’entrée dans la Baie de Chesapeake (qui, elle, ne fait jamais que 322 kilomètres de long) pour se rendre au port de Baltimore, situé tout au fond de ladite baie, peut nécessiter jusqu’à douze heures de très délicates manœuvres. Et il y a, évidemment, l’intégralité de l’immense mécanique du navire à maintenir en bon ordre. En un mot, nous sommes tout simplement ici dans du complètement ouf… du titanesque.

Titanesque aussi sera le balancier émotionnel vécu par la seconde mécanicienne (mécanicienne en second) qui nous relate ces Chroniques. Alors là, suivez bien le topo. Dans sa prime jeunesse de cadette, elle navigua tout d’abord et avant tout sur le Gypco King (ou est-ce son jumeau, le Gypco Baron?), qui fut ni plus ni moins que le langoureux et inoubliable berceau de sa cruciale initiation maritime. L’équipage d’alors était canadien et la jeunesse, elle, était universelle. Puis, au fil des contrats et des affectations, notre protagoniste quitta la Gypco, bourlingua, vivant maintes aventures éludées ici, notamment celle du fameux superpétrolier Magicien de la mer de flamboyante mémoire. Puis la revoici, ès Gypco 2.0., montée en graine, seasoned, émaciée par les embruns, hiératique, mûre et maturée. Elle est maintenant une mécanicienne en second très officiellement chamarrée, et elle se replonge (et nous plonge) dans la poussière de gypse de ses premières amours océaniques… sur le Gypco Baron (ou est-ce son jumeau, le Gypco King?).

Et… et… les choses ont bien changé. L’équipage est désormais philippin, le port d’attache de complaisance est désormais aux Bermudes. Mais surtout la jeune cadette d’autrefois est devenue la solide officier supérieure d’aujourd’hui, en charge de l’intégralité de l’intendance mécanique du gigantesque bâtiment (son supérieur hiérarchique immédiat, le premier mécanicien, ayant pour fonction quasi-exclusive, selon un rituel aussi consacré que sacré, de boire du café et de cacasser aux cuisines avec les copains). Une seule chose est restée à peu près stable. Notre chroniqueuse est encore et toujours la seule femme à bord…

À la superposition des nostalgies et des nouveautés va se surajouter le strict jeu de balancier du présent. C’est que le contrat de notre chroniqueuse stipule une permanente oscillation des affectations entre le Gypco Baron et le Gypco King. Et ces affectations permutent effectivement, comme aléatoirement. Sur fond stable de la structure matérielle et mécanique du navire (les deux bâtiments étant, redisons-le, des jumeaux identiques) s’installe la variation humaine, celle des capitaines, des premiers maîtres, des fitters, des huileurs, des messmen, des beaux gosses, des cuisiniers, et des équipages. Qu’à cela ne tienne. Notre intemporelle lectrice d’Astérix et de Lucky Luke, fière ancienne du glorieux collège de L***, est au sommet de sa force. Ses compétences de mécanicienne sont au zénith. Son sens multiculturel très fin et son inconditionnel amour du genre humain la porte avec brio au cœur de toutes les situations humaines imaginables, en anglais, en polonais, en espagnol, en tagalog. Et surtout, elle nous le fait sentir à chaque minute de son récit: elle est heureuse. Elle vit, sans façons, sans mystère, tout doucement ou fort intensément, les plus belles années de sa carrière de marinière. Et cette jubilation active et tonique nous éclabousse comme le plus vivifiant des embruns du large. C’est un magnifique vent de fraîcheur d’une superbe originalité.

L’écriture de Marie-Andrée Mongeau, limpide et directe, humoristique et décalée, nous entraîne avec précision et sobriété dans les cadres intrigants mais incroyablement déroutants d’un mode d’existence parfaitement incongru. Vite, très vite, on comprend que ce lieu de travail incroyable, cette réalité maritime alternative, cet ordinaire extraordinaire, existent… qu’ils sont là, au monde, quelque part. Archi-spécialisé, mystérieux et titanesque, le dispositif rodé comme une horloge des  tribulations canado-américaines des gigantesques cargos de la Gypco est un univers inouï, parallèle au nôtre mais brutalement effectif. Il encapsule toute une dimension d’enchantement vif et de véracité subtile qui, fatalement, nous submerge, nous domine et nous hante.

Quel symbole aussi, que ces deux navires jumeaux (comme tous nos dualismes intérieurs, notamment celui de la jeunesse et de la maturité ou encore celui de l’aventure inédite et de la sécurité routinière). Ils sont voués, de par les activités fermement réparties de leurs feuilletés d’équipes et d’équipages, à un sort cyclique aussi formidablement improbable que crûment vrai. C’est la pulsion insolite, lourde et fatale des étapes heureuses de notre vie qui s’exprime ici, dans les entreponts du dualisme des navires, beau temps, mauvais temps.

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Marie-Andrée Mongeau, Chroniques de la Gypco, Montréal, ÉLP éditeur, 2018, formats ePub ou Mobi.

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ÉGLOGUES INSTRUMENTALES — Tablas

Publié par : Ysengrimus sur 21 octobre 2025

Les tablas
Tapotent à petit pas.
Tout gonflés comme des éponges
Ils sont perdus dans leurs songes.
Ils en ont assez
De se faire étouffer
Par le reste de l’ensemble.
Ils chantent de gorge il me semble.
À petit pas
Tapotent les tablas.

La pierre ponce
Est plus douce que la ronce.
La sagesse ne s’imite pas.
C’est un phrasé de tablas.
Les terreurs
On peut les contrôler.
C’est juste comme les erreurs
On peut simplement les réparer.
Tenez-vous loin de la ronce
Préférez lui la pierre ponce.

Il viendra
Le serein lendemain
Quand tous les rythmes seront stables
Et les taurailles dans l’étable
Rumineront
En musique, en chanson
Et les tablas glousseront
De leur petite voix unique
Sémillante et impudique.
Oui, les lendemains viendront.

Demain viendra
Au rythme des tablas…
(Ad lib)

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MÈMES DU MOIS. Ô Canada, tes détritus aux Philippines te discréditent trois fois

Publié par : Ysengrimus sur 15 octobre 2025

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MÈMES DU MOIS. Mort de George Bush Senior (1924-2018)

Publié par : Ysengrimus sur 15 septembre 2025

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